Les Bravais : Un pépinière de scientifiques

LA FAMILLE BRAVAIS : PEPINIERE DE SCIENTIFIQUES
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Nous allons aborder ce sujet en evoquant le grand pere de marie Bravais Docteur en medecine, botaniste ainsi que 3 de ses fils scientifiques . Puis nous evoquerons l’eloge historique lue devant l’academie des sciences en 1865 en l’honneur d’Auguste Bravais un de ses fils , Academicien des sciences , enfin nous montrerons le pittoresque article de l'Illustration, relatant "l'Ascension au mont Blanc par MM. Martins, Auguste Bravais et Lepileur" en août 1844





MARIE Louise Bravais est la femme de Jules Goybet . C’est l’ainée des enfants du docteur Louis Bravais qui fut frère d’Auguste Academicien des Sciences , et de l’abbé Camille Bravais professeur d’histoire naturelle. Le père de Louis etait François Victor Bravais .Chimiste, Botaniste, Docteur en Medecine.
Marie Louise est née en 1836. Elle fit ses etudes au sacre Coeur de vienne et les completa auprès de son père et de ses oncles par de serieuses notions de Botanique, d’astronomie et de dessin .

En mars 1857, elle epousa Pierre Jules Goybet et l’accompagna en Espagne ou naquit 2 enfants. Elle en eut trois autres après son retour de Françe. Elle deceda en 1913. D’ un grand devouement et d’une grande abnegation.


François Victor Bravais : c’est le grand pere de Marie . Il est né à St Péray , en 1764 . Il fut éleve des Oratoriens puis etudiant á la faculté de Montpellier ou Chapta le choisit comme préparateur de chimie . Il soutient sa these de medecine . En 1791, il sollicita l’autorisation de se joindre à l’expédition envoyée à la recherche de La Perouse.
Botaniste passionné, il reunit un magnifique herbier . On lui doit nottament l’introduction du Dahlia en Françe . Habile praticien, il fut un ardent propagateur de la vaccine et exerca gratuitement pendant 40 ans les fonctions de médecin de l’hopital d’Annonay. Il décède en 1852.

Louis Bravais : Père de Marie Bravais né en 1801. Docteur en Medecine , savant botaniste, auteur de nombreux mémoires à l’Académie des Sciences notamment avec son frere Auguste . ( Esssai géométrique sur la symétrie des feuilles curvissériées et rectisériées.)
Louis installé sur le Faulhorn avec son frêre Auguste, recueillit de nombreuses observations scientifiques. Il mourut en 1843.


Camille Bravais frère de Louis et oncle de Marie . Il se destine au Sacerdoce et fait ses etudes au Seminaire et comme ses freres montra dès son enfance , les plus grandes aptitudes aux sciences naturelles et au professorat. L’eveque de Viviers le maintint au college d’Annonay comme professeur d’histoire naturelle. L’abbé Bravais classificateur savant et methodiste, fonda le remarquable Musee d’Annonay, malheureusement detruit par un incendie. En 1842 l’Abbe Bravais remplaça son frère Louis dans les experiences faites au Faulhorn par son frere Auguste en 1844. Il tint la station d’experiences de Chamonix pendant qu’Auguste opérait au sommet du Mont Blanc . En 1866, l’abbé mourut après avoir fondé à ses frais , l’Orphelinat d’ Annonay .


Auguste Bravais, frère de Louis et Oncle de Marie, d’une famille de magistrats, pretres et medecins.23 Aout 1811 Annonay 30 Mars 1863, Le Chesney , France) fut un physicien français, réputé notamment pour ses travaux en Cristallographie. ( les reseaux de Bravais et les lois de Bravais). Il a mené également des recherches en Botanique, physique, meteorologie et astronomie.

François Bravais son pere né en 1764 est docteur en medecine. Botaniste passioné, on lui doit l’introduction de la culture du Dalhia en France.

Il suivit ses études au Collège Stanislas à Paris puis intégra l’ecole Polytechnique en 1829. Il devint officier de marine à la fin de ses études. Grand aventurier, il embarqua sur le Finistère en 1832, puis sur le Loiret et coopéra à des travaux d’hydrographie le long des côtes algeriennes.

A la tète de 37 marins, le Lieutenant de frégate Bravais enleva aux cavaliers d’Abdel Kader, deux de leurs prisonniers, le Commandant et le Chirurgien du ‘Loiret ‘ Pendant ses voyages comme pendant ses conges , Auguste continuait à travailler les mathématiques et les sciences naturelles et en 1837 se faisait recevoir Docteur par la faculté de sciences de Lyon.

Le ministre de la marine attacha Auguste Bravais à la commission scientifique du Nord et le designa pour embarquer avec Monsieur Charles Martins sur la Corvette La Recherche ou il fit plusieurs voyages d’etude. IL participa à l'expédition de la Recherche , envoyée au Spitzberg et en Laponie au secours de la Lilloise . . Il fut blessé à la jambe et fut oblige d’hiverner en Laponie ou il completa ses travaux sur les phénomenes crepusculaires, les halos, les aurores boreales .

Monsieur Villemain Ministre de l’instruction publique obtint du parlement en 1844 après une belle intervention d’Arago , en faveur d’Auguste Bravais, d’organiser une expedition scientifique au Mont Blanc pour y completer les observations de Saussure. Auguste Bravais , Charles Martins et le Docteur Lepileur désignés à cet effet passerent plusieurs jours sur la montagne dont une journèe au sommet même ou ils firent de nombreuses experiences controlées à Chamonix par l’Abbe Bravais .

Il professa un cours de mathématiques appliquées à l'astronomie à la Faculté des sciences à Lyon à partir de 1840 puis il succéda à Lainé à la chaire de physique de l'école Polytechnique entre 1845 et 1856, date à laquelle il fut remplacé par Hureau de Sénarmont. Il reçut la rosette d’Officier de la legion d’honneur.

Il publia un mémoire traitant de cristallographie 1847. Il démontre de facon rigoureuse l’existence des 32 classes cristallines et des 14 reseaux tridimensionnels qui portent son nom. Cofondateur de la Société météorologique, il succéda à Roussin à l’academie des sciences en 1854. On lui doit de nombreux memoires dont - niveau de la mer- phénomènes crépusculaires – Mouvements propres du soleil – arphelies - Arc en ciel Blanc – Halos et phénomenes optiques qui les accompagnent – Influence de la rotation de la terre sur le pendule conique ainsi que plusieurs etudes botanniques en collaboration avec son frere Louis.

Auguste avait épousé en 1847, Antoinette Moulie de Paris, don’t il eut un fils unique mort en bas age , douloureusement frappe par cette perte cruelle , il travailla nuit et jour , tomba gravement malade et mourut à Versailles en 1863. Sa veuve embrassa la vie religieuse au couvent des Clarisses de Versailles, consacra sa fortune à cet ordre et y termina ses jours le 11 Fevrier 1885 comme Vicaire de l’abbesse .




Fragment de l'Éloge historique d'Auguste BRAVAIS, lu devant l'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 6 février 1865, par M. Elie de Beaumont, Secrétaire perpétuel,


« En Laponie et sur le mont Blanc, M. Bravais avait eu de nombreuses occasions d'observer les formes cristallines de la neige. Il avait souvent rencontré d'admirables cristallisations d'eau congelée et les avait toujours décrites avec une prédilection particulière. Dans son Mémoire sur les halos, il emploie les notations et les formules qui représentent le système cristallin de la glace, en homme qui les connaît parfaitement et qui en comprend à fond le principe. Mais il ne s'arrêta pas là, et ses études finirent par embrasser la Cristallographie tout entière.

» A ses yeux les cristaux sont des assemblages de molécules identiques entre elles et semblablement orientées, qui, réduites par la pensée à un point unique, leur centre de gravité, sont disposées en rangées rectilignes et parallèles, dans chacune desquelles la distance de deux points est constante.

» Les points d'un assemblage sont alignés en rangées suivant une infinité de directions diverses; mais la connaissance de trois rangées non parallèles et non comprises dans un même plan suffit pour déterminer complètement l'assemblage dont elles font partie. On peut concevoir une infinité d'assemblages entièrement différents. Une étude mathématique approfondie fait découvrir à M. Bravais les degrés de symétrie plus ou moins grands dont ils sont susceptibles. Il trouve les axes et les plans de symétrie qu'ils peuvent présenter. Il établit que, suivant le nombre et la disposition de ces axes et plans de symétrie, les assemblages qui en possèdent se divisent en six classes. En y joignant les assemblages asymétriques, ou il n'existe ni axes ni plans de symétrie, on a sept classes d'assemblages : ce sont là les bases les plus simples et les plus générales des lois de symétrie qu'on observe dans les cristaux. On doit admettre dans la Cristallographie sept systèmes cristallins.
M. Haüy l'avait entrevu ; niais il avait pensé qu'on pouvait confondre deux des systèmes en un seul, et après lui tous les cristallographes avaient admis six systèmes cristallins seulement. M. Bravais démontre qu'il faut revenir au nombre sept, et cette démonstration, accompagnée de toutes les lumières qui résultent d'une analyse géométrique aussi approfondie que la sienne, ne sont pas une addition médiocre à l'immortelle création d'Haüy. Lagrange et Laplace avaient suivi, en 1784, les leçons de l'ingénieux scrutateur des cristaux, mais ils s'étaient bornés à l'admirer. Les fondements de la belle science, due à son génie, n'avaient jamais été étudiés de si haut et avec autant de généralité que dans le Mémoire de M. Bravais sur les systèmes formés par des points. Mémoire auquel notre illustre Cauchy a donné, dans un remarquable Rapport, sa sanction la plus entière.


» Vous n'attendez pas de moi, Messieurs, que j'entre ici dans le détail des procédés aussi simples que rigoureux par lesquels, dans un second Mémoire intitulé : Études cristaliographiques, remplaçant des règles empiriques par des théorèmes de Géométrie, M. Bravais déduit de ses résultats fondamentaux toutes les formules des cristallograplies, avec cette facilité merveilleuse qui dénote presque infailliblement la solution radicale des difficultés d'un sujet. Je me bornerai à dire que dans la deuxième Partie de ce Mémoire, cessant de regarder les molécules comme des points et les considérant comme de petits corps, qu'il appelle polyèdres atomiques, il étudie et il éclaircit les rapports qui existent entre ces derniers et les systèmes cristallins. Il réduit à des lois simples le phénomène, jusqu'ici presque mystérieux, de l'hémiédrie, sur lequel notre savant confrère M. Delafosse, dans un Mémoire justement célèbre, avait déjà répandu des lumières inattendues. M. Bravais démontre qu'il pourrait se présenter trente-cinq cas d'hémiédrie. On n'en avait encore découvert que onze, qui du reste avaient amplement suffi pour exercer pendant longtemps la sagacité des cristallographes.


» Sans oublier le dimorphisme, l'un des titres de gloire de Mitscherlich, ni les découvertes curieuses déjà faites à cette époque par notre ingénieux confrère M. Pasteur, M. Bravais, dans une troisième Partie, s'occupe également avec succès des macles et des hémitropies qui avaient été, de leur côté, une des pierres d'achoppement de la Cristallographie.


» Vers l'époque ou il rédigea ses travaux sur l'Optique atmosphérique et sur la cristallisation, M. Bravais composa en outre un grand nombre de Mémoires sur des sujets tout à fait différents et relatifs pour la plupart a la Météorologie, bien que quelques-uns d'entre eux, et ce ne sont pas les moins remarquables, soient en dehors de cette branche de la Géographie physique. II était doué, en effet, d'une admirable facilité pour toute espèce de travail intellectuel, et il possédait l'aptitude si rare de pouvoir s'occuper à la fois des sujets les plus variés : Hydrographie, Navigation, Astronomie, Optique atmosphérique, Physique proprement dite, Géométrie, Cristallographie, Analyse pure, Sciences naturelles; on pourrait presque dire de lui, malgré l'apparente opposition des mots, que l'universalité était sa spécialité.


» Tous ses Mémoires ont été honorablement accueillis dans nos Comptes rendus, ou publiés, avec un succès mérité, dans les Recueils scientifiques les plus estimés. Ils renferment constamment des aperçus ingénieux et souvent d'une grande profondeur; mais, pressé par le temps, je ne puis les énumérer en ce moment. L'oeuvre de Bravais, prise dans sa totalité, est d'une étendue immense, et il a fallu me borner à en esquisser les traits principaux. De même qu'un astronome, obligé de donner une idée abrégée du firmament, ne pourrait parler en détail que des étoiles de première grandeur, j'ai dû presque me contenter de rappeler ceux des travaux de M. Bravais qui sont devenus ses titres principaux aux suffrages de l'Académie.


» Par son travail sur la Cristallographie, M. Bravais avait associé son nom à celui de notre immortel Haüy ; par son ascension sur le mont Blanc, il l'avait associé a celui de Saussure. Dans ses travaux de Laponie, il était le digne continuateur des voyages célèbres de Léopold de Buch et des profondes études de Hansteen. Ses Mémoires sur les halos, sur les parhélies, sur l'arc-en-ciel blanc, complétaient de la manière la plus heureuse les théories de Mariotte, de Huygens, de Descartes même et de Newton : le nom de M. Bravais ne pouvait plus, Messieurs, rester longtemps éloigné des vôtres. »



Une Ascension au mont Blanc
par MM. Martins, Bravais et Lepileur
août 1844

Gazette de l’ile barbe N 5 suivant article de Michel Jaillard et extrait de l'Illustration
journal universel, octobre 1844, pp.68-74




Au sujet d'Auguste Bravais, je signale un intéressant et pittoresque article de l'Illustration, relatant avec moult détails "l'Ascension au mont Blanc par MM. Martins, Bravais et Lepileur", ascension qui réussit à la troisième tentative, en août 1844. A la première tentative, en juillet, l'expédition ne comptait pas moins de trente-cinq porteurs et trois guides : Jean Mugnier, Michel Couttet et Gédéon Balmat. Cette expédition avait laissé sur place des tentes qui furent retrouvées sous 1,20 m de neige lors de la troisième tentative, conduite avec un succès total ; il n'y avait alors plus que deux guides et cinq porteurs.


Il s'agissait d'une expédition scientifique commandée par le gouvernement, et "ces messieurs" étaient encombrés de nombreux instruments de mesure : "les observations furent continuées toute la nuit, excepté de minuit à quatre heures ; pendant cet intervalle, M. Camille Bravais, qui faisait à Chamounix les observations correspondantes, cessait aussi d'observer..."

En attendant le beau temps, "ces messieurs" avaient pu faire de nombreuses observations dans la région et accomplir le tour du mont Blanc. Il y a cent cinquante ans déjà...
Michel JAILLARD

Auguste Bravais (Annonay, 1811 - Versailles, 1863) eut 33 ans au cours de ce mois d'août 1844 (le 23). Charles Martins (Paris, 1806- ibidem, 1889) était botaniste et géographe. Le docteur Lepileur était physiologiste.

L'article prend la forme d'une lettre à Adolphe Joanne (Dijon, 1813 - Paris, 1881), géographe, fondateur des Guides Joanne.

Le premier paragraphe fait allusion, à propos des Anglais, à un fait d'actualité. En 1843, à la demande de la reine Pomaré, les îles anglaises de Tahiti avaient été placées sous protectorat français. En mars 1844, de sa propre initiative, l'amiral DupetitThouars prit possession des îles de la Société au nom de la France. L'Angleterre protesta et mena les autochtones à se soulever. En l'absence de l'amiral, MM. Bruat et d'Aubigny expulsèrent l'ex-consul Pritchard et maîtrisèrent le soulèvement par les armes. La reine Pomaré s'était réfugiée à bord d'un batiment anglais, et la France annexa l'archipel en 1880.


Chamounix, 6 septembre 1844.

,
Mon cher Joanne,

C est à l'auteur de l'itinéraire en Suisse que reviennent de droit les détails sur une ascension au mont Blanc ; aussi je m'empresse de vous envoyer ceux que j'ai pu recueillir sur le voyage scientifique de nos compatriotes. Depuis près de six semaines, il n'est question dans la vallée que du voyage des trois Français. Les Anglais, qui abondent toujours ici, n'entendent parler, de Genève à Chamounix, que des trois Français, et ce mot, qui sonne mal à leurs oreilles, surtout en ce moment, augmente encore l'air sérieux et tant soit peu morose du touriste britannique. Enfin les journaux impriment toutes les nouvelles qu'ils peuvent avoir sur les tentatives plus ou moins heureuses de nos voyageurs, et il ne manque absolument à la publicité de l'entreprise qu'un numéro de l'Illustration. Vous allez pouvoir combler cette lacune.

MM. Bravais et Martins s'étaient déjà, depuis plusieurs années, occupés d'observations scientifiques dans les Alpes. Ayant reçu du gouvernement, au printemps dernier, une mission spéciale pour continuer leurs travaux dans ces contrées, ils pensèrent à répéter sur le mont Blanc une partie des expériences déjà faites par eux au Faulhorn, en y ajoutant d'autres recherches qu'il pouvait être intéressant de faire sur cette montagne inexplorée depuis de Saussure au point de vue scientifique. Les questions à étudier se présentaient en foule, et ces messieurs, jugeant utile de s'adjoindre un collaborateur, proposèrent à un de leurs amis, M. le docteur Lepileur, de prendre part à l'expedition. Cette offre fut acceptée avec empressement, et dès lors on s'occupa en commun des préparatifs de toutes sortes, de l'achat des instruments, des vêtements nécessaires, d'une tente, en un mot de tout le matériel, tandis que, par des travaux préliminaires, on procédait à l'étude des phénomènes qui devaient se présenter à l'observation.


De Paris à Chamonix par Genève


Partis de Paris le 16 juillet, ces messieurs arrivèrent à Chamounix le 28, après s'être arrêtés quelques jours à Genève pour comparer leurs instruments à ceux de l'observatoire de cette ville.
Le début de leur voyage n'avait pas été heureux. En traversant pendant la nuit un vallon du Jura, la diligence faillit verser sur une route en réparation, et les voyageurs, penchés sur le bord d'un ravin de quatre à cinq mètres avec la voiture qui portait leur fortune, crurent pendant quelques instants que leur ascension se terminerait aux environs de Saint-Laurent ou de Champagnole. Heureusement, la voiture se releva, grâce aux efforts de chacun, et cet incident n'eut de suites fâcheuses pour personne, excepté pour un avocat italien, voyageur du coupé, qui, devenu fou de frayeur, passa le reste de la nuit à voir autour de lui des précipices et à vouloir sauter par la portière pour les éviter.

De Genève à Chamounix, tout alla bien d'abord : la douane sarde avait reçu des instructions spédales ; une lettre de monsieur l'ambassadeur de Sardaigne, destinée à faire reconnaître ces messieurs, fit sur les préposés d'Annemasse l'effet d'un talisman, et ce fut seulement pour sauver le principe qu'ils ouvrirent la botte d'une boussole, dont la vue sembla leur inspirer beaucoup d'intérêt.

C'est une belle chose que la douane, puisqu'avec un mot de bonne recommandation, on peut passer comme si elle n'était pas ; mais par malheur, il n'est pas de recommandation qui puisse rendre facile aux voitures la route de Sallanches à Chamounix.

Figurez-vous, mon cher ami, une de ces longues charrettes à quatre roues que dans ce pays on nomme pompeusement un char. Ce char, encombré de caisses, de ballots, d'effets de toutes sortes, est attelé d'une ou deux haridelles qu'il menace d'entraîner en arrière sur la pente qu'elles gravissent, ou qu'il pousse à la descente en leur tombant sur la croupe. Autour du char manoeuvrent de leur mieux quatre ou cinq individus portant des baromètres, des bâtons de montagnes, poussant à la roue, retenant la voiture dans les descentes rapides, tremblant sans cesse de voir cette caisse écrasée par cette autre, ou l'essieu se rompre au passage d'un torrent, et tout le voyage tomber dans l'eau. Ce fut ainsi que l'expédition arriva à Servoz, et le lendemain à Chamounix

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Une caravane de 43 personnes


Je ne vous dirai rien des difficultés que ces messieurs rencontrèrent dans les préparatifs de leur ascension. Il ne leur fallait pas moins de trente-cinq hommes pour porter leurs instruments, leur tente, leurs vivres et les vêtements destinés à les préserver du froid et des intempéries dans les régions élevées. Ils se choisirent de plus trois guides parmi les plus habiles et les plus robustes de la vallée.
Enfin tout s'arrangea ; le départ fut fixé au 31 juillet, et, le 30 au soir, on divisa par lots d'un poids égal, autant que possible, les objets à transporter. Chaque porteur devait être chargé d'environ 12 kilogrammes, et de ses vivres pour trois jours. Quelques lots excédaient la limite fixée ; ainsi la tente pesait 15 kilogrammes. Pour prévenir toute difficulté à cet égard, les lots furent tirés au sort, et cette façon de procéder reçut l'approbation générale, parce qu'elle excluait tout soupçon de préférence.

Le 31 juillet, à quatre heures du matin, guides et porteurs étaient réunis dans la cour de l'hôtel de Londres.

C'était un spectacle curieux de voir tous ces hommes différents de taille et de costume disposer chacun à sa manière, dans des sacs, dans des hottes ou sur des crochets, les objets qu'ils devaient transporter dans ces régions glacées où le soleil brillait déjà de tout son éclat, tandis que le jour commençait à peine dans la vallée.

On fit la distribution des vivres ; chaque homme reçut sa ration de pain, de viande, de fromage, de fruits secs et de sucre ; enfin, à sept heures et demie, on se mit en marche.

Le plus beau temps semblait devoir favoriser le voyage ; toutefois le vent du sud-ouest régnait sur les cimes, et le baromètre baissait un peu depuis quelques heures ; mais ces signes de mauvais augure pouvaient faire place à ceux d'un temps plus certain, et d'ailleurs on était alors trop avancé pour reculer.

La caravane se composait de trente-cinq porteurs et de trois guides, Jean Mugnier, Michel Couttet et Gédéon Balmat. Deux jeunes gens de la vallée s'étaient joints à leurs camarades, et montaient avec eux par partie de plaisir. C'étaient donc quarante-trois personnes qui allaient à la fois tenter d'escalader le mont Blanc, et jamais colonne si nombreuse n'était partie de Chamoumix.


Montée vers la Pierre-de-l'Echelle


On atteignit bientôt le hameau des Pèlerins et la demeure modeste de Jacques Balmat. C'est là que naquit cet homme, le héros de sa vallée ; c'est de là qu'il partit, en 1786, pour gravir le premier la cime du mont Blanc, et, quarante-trois ans après, pour aller périr misérablement dans les glaciers qui dominent la combe de Sixt. Cette pauvre maison de bois est maintenant tout ce qui reste de lui dans son pays natal. Ses enfants sont dispersés dans les contrées lointaines, et pas une pierre ne rappelle au voyageur le nom du montagnard intrépide, du guide habile et dévoué qui fraya la route du mont Blanc à de Saussure, et qui rendit à jamais les étrangers tributaires de ses concitoyens.
A quelques pas de la maison de Jacques Balmat, la caravane s'enfonça dans la forêt des Pèlerins, en laissant à gauche la belle cascade du même nom. Au printemps dernier, une énorme avalanche, descendue de l'aiguille du Midi,a renversé une partie de la forêt; c'est un aspect désolant que celui de ces beaux arbres brisés et couchés sur le sol. La montée rapide qui conduit à la Pierre-Pointue fut franchie sans peine, et l'on se remit en marche après quelques instants de repos. Un peu plus loin, à gauche de la moraine des Bossons, s'ouvre un couloir, le long duquel roulent fréquemment des pierres, débris des rochers voisins ; il fut traversé rapidement, et bientot on atteignit la Pierre-de-l'Echelle. Ce gros bloc est ainsi nommé parce qu'on abrite sous sa base l'échelle qui sert quelquefois à passer les crevasses du glacier voisin. On s'y arrête ordinairement pour déjeuner, et c'est là un de ces usages respectables auxquels on ne doit jamais déroger en voyage.
Pendant la montée, plusieurs fois déjà le baromètre avait été observé pour déterminer la hauteur de limites végétales ou de points intéressants. La température, en s'abaissant un peu, n'en devenait que plus agréable, et facilitait la marche, toujours pénible pour des gens chargés. Un horizon magnifique allait s'agrandissant, tandis qu'au nord, la chaîne du Bréven, les rochers des Fiz, les monts Vergi, et, au sud, l'aiguille du Midi, semblaient à chaque pas diminuer de hauteur.
Vous connaissez, mon cher Joanne, l'admirable panorama que l'on decouvre de la Pierre-de-l'Echelle. En songeant que cette vue, déjà si belle, devait s'agrandir et s'embellir encore d'heure en heure, en voyant un beau ciel leur promettre la réussite, nos voyageurs et leurs guides se félicitaient mutuellement. Les vivres furent attaqués avec cet appétit que donne l'air des montagnes, et bientôt les porteurs se trouvèrent allégés d'un poids notable.


Une mer de glaces et de neiges


A midi et demi, chacun reprit son fardeau, et l'on se dirigea vers le glacier des Bossons, qu'il faut traverser pour gagner les Grands-Mulets. La moraine de ce glacier est comme une barrière qui sépare la terre ferme d'un océan de glaces et de neiges ; au-delà, quelques rochers seulement apparaissent comme des ilots sur cette mer éblouissante ; cependant on se sent heureux en franchissant la moraine, car c'est au moment où l'on aborde le glacier que commence la partie sérieuse du voyage, c'est alors que les phénomènes intéressants se présentent en foule à l'observateur, et qu'on s'attend à voir du nouveau, but que poursuivent tous deux, quoique sous des points de vue différents, l'homme de science et le touriste.

En abordant le glacier des Bossons, on est obligé de côtoyer le pied de l'aiguille du Midi. Cette aiguille commande le passage comme une forteresse destinée à le défendre ; de ses nombreux couloirs descendent incessamment des pierres, qui traversent an bondissant la route du voyageur; et sur une largeur d'au moins 200 mètres, un petit glacier domine la pente qu'il faut traverser pour atteindre les Bossons. De temps en temps, des blocs de glace roulent en se brisant sur les rochers et les balayent sur une partie de leur étendue ; plusieurs de ces avalanches tombent chaque semaine, quelquefois dans le même jour, et, quand on revient du mont Blanc, on trouve ordinairement la trace de la veille couverte par une avalanche récente. Aussi les guides franchissent-ils ce pas dangereux le plus vite possible et l'oreille au guet, toujours prêts, au moindre craquement, à reculer ou à s'élancer en avant, suivant la direction que prendrait cette redoutable mitraille : au reste, depuis qu'on fait l'ascension du mont Blanc, ce passage n'a jamais été funeste à personne.

Le glacier des Bossons fut traversé facilement : la neige, très abondante cette année, couvrait les crevasses de ponts épais, et sa surface permettait au pied de prendre un appui solide. L'échelle emportée par mesure de précaution fut abandonnée comme un poids inutile au milieu des séracs, et la troupe voyageuse continua de gravir le glacier, marchant à la file, et décrivant de longs zigzags sur les pentes escarpées. Elle atteignit ainsi les Grands-Mulets à trois heures et demie. C'était là qu'on devait passer la nuit.


Coucher de soleil aux Grands Mulets


Vers le sommet du premier de ces rochers, que l'on rencontre en montant, se trouve une plate-forme naturelle bordée çà et là d'un mur en pierres sèches, et sur laquelle cinq à six hommes peuvent se tenir couchés ; plus bas, d'étroites fentes, quelque saillie de rocher ou le dessous de quelques gros blocs sont les seuls abris que l'on trouve. Tous ces gites ont été installés, tant bien que mal, par les guides dans les différentes ascensions. Au pied du rocher, on voit une caverne naturelle qui s'enfonce sous des blocs éboulés. L'entrée est en partie fermée par un mur en pierres sèches, et elle peut contenir trois personnes. Cette cabane est, dit-on, celle où coucha de Saussure à son retour du mont Blanc. Ce fut là que ces messieurs établirent leur observatoire ; et, pendant que les guides se reposaient ou erraient dans les rochers, ils s'occupèrent activement de leurs travaux. Le degré d'ébullition de l'eau, l'intensité magnétique, les phénomènes météorologiques et physiologiques étaient observés, et le temps s'écoulait repidement. Déjà le soleil s'abaissait derrière les monts Vergi, les vallées de Chamounix et de Sallanches étaient depuis longtemps dans l'ombre, tandis que les aiguilles qui les dominent prenaient la teinte du fer rouge, et que les neiges des hauteurs se révélaient d'un rose éclatant. Bientôt l'aiguille de Varens et les rochers des Fiz s'éteignirent, l'ombre montait sur la base du mont Blanc, et quelques instants après, elle avait enveloppé les Grands-Mulets. Ces neiges si lumineuses se couvrirent d'une teinte livide, les immenses crevasses qui entourent le rocher semblaient plus bleues et plus profondes, tandis que leurs parois et leurs bords, capricieusement accidentés, changeaient à chaque instant de couleur, et se montraient tour à tour verts, roses ou violets. L'aiguille du Gouté, le dôme, les monts Maudits pâlirent successivement, la cime du mont Blanc resta seule éclairée pendant quelque temps encore, puis le rose fit place à un blanc verdâtre, et tout fut fini.


Bivouac dans le vent


Aucun détail de cet admirable tableau ne fut perdu pour les observateurs, qui se faisaient remarquer l'un à l'autre les phénomènes dont ils étaient frappés. Les dégradations de la lumière, les phases du crépuscule furent l'objet de leur étude attentive, et ce spectacle sublime leur a laissé des souvenirs ineffaçables. La nuit venue, les guides allumèrent des feux avec le peu de bois qu'ils avaient apporté, puis se mirent à chanter en choeur des airs de leur pays. Parmi ces mélodies, généralement empreintes de tristesse, quelques-unes étaient belles, et les voix pures et fortement timbrées des montagnards faisaient un effet saisissant au milieu du silence de la nuit. Peu à peu, le sommeil gagna les chanteurs, et l'on n'entendit plus rien que le bruit de quelques avalanches tombées des hauteurs voisines. La lune se leva bientôt derrière les monts Maudits, dont les grandes ombres se projetaient sur le glacier, tandis que le dôme et l'aiguille du Gouté s'édairaient peu à peu ; la nuit était belle, mais les étoiles scintillaient de plus en plus, et le vent du sud-ouest régnait sur le mont Blanc. Ce vent redoutable augmentait sans cesse, et l'on pouvait juger de sa violence dans les hautes régions, en voyant, vers une heure du matin, l'ombre de gros nuages qui passaient devant la lune traverser le glacier avec la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur.

Tout annonçait un temps peu favorable au succès de l'entreprise ; au point du jour, nos observateurs étaient debout, les yeux fixés sur le ciel. Le lever du soleil fut d'abord assez beau ; cependant, de longs nuages lie de vin s'étendaient à l'horizon du côté de l'est ; à l'ouest, on remarquait une belle teinte rosée au-dessous de laquelle l'ombre de la terre dessinait sur le ciel un arc d'un bleu foncé. Le soleil se leva au milieu des nuages qui, de temps en temps, voilaient ses rayons


Marie Couttet devance la caravane


Malgré ces signes fâcheux, on se préparait à quitter les Grands-Mulets, quand bien des causes de retard vinrent encore entraver la marche. Il fallut peser de nouveau les charges des porteurs, qui avaient changé la répartition du bagage et se plaignaient de l'inégalité des fardeaux. Enfin, vers six heures, la caravane était sur le glacier ; mais un homme l'y avait précédée depuis longtemps. C'était un vieillard du village des Prats, qui, dans sa jeunesse, servit plusieurs fois de guide à de Saussure ; il se nomme Marie Couttet, et fut jadis surnommé le Chamois à cause de son incroyable agilité. Agé de quatre-vingts ans, il vit dans la plus profonde misère, presque sans autre ressource qu'une pension de 50 francs que lui fait le gouvernement ; cependant, malgré sa vieillesse et les privations, il conserve encore une force extraordinaire, et ses yeux sont vifs et perçants comme ceux d'un jeune homme. Ce vieillard est possédé de la monomanie du mont Blanc, et prétend avoir découvert un passage encore inconou pour parvenir à la cime. Lorsqu'il sut qu'une grande ascension se préparait, il vint à Chamounix et s'efforça inutilement de se faire agréer comme guide de l'expédition. Enfin, le jour du départ, il quitta les Prats dans l'après-midi, et, seul, sans autres vivres qu'un peu de pain et d'eau-de-vie, il se dirigea vers le glacier des Bossons, le traversa et gravit pendant la nuit l'escarpement dangereux des Grands-Mulets, dont il atteignît le sommet à dix heures du soir par le chemin le plus difficile. Les guides furent bien surpris de le voir arriver au milieu d'eux ; ils lui firent fête et lui offrirent à souper : mais, avec sa fierté ordinaire, il répondit qu'il n'avait besoin de rien et se coucha près du feu en attendant le jour. A quatre heures et demie, il partit seul, et quand la caravane se mit en marche, il avait déjà presque atteint le petit plateau. On le voyait s'élever d'un pas égal et rapide ; courbé sur la neige, il s'aidait quelquefois des mains dans les pentes trop roides ; le vent violent qui soufflait alors lui enleva son chapeau, qui alla s'engloutir dans une crevasse ; mais sans s'inquiéter de cette perte, il continua sa route la tête couverte seulement d'un bonnet de laine ; enfin, on le perdit de vue derrière une ondulation du glacier.


La caravane rejoint Marie Couttet


Cependant, voyageurs et guides s'élevaient sur le glacier Taconnaz et voyaient à leurs pieds les derniers rochers des Grands-Mulet. La neige était excellente et permettait d'assurer les pas sans enfoncer ; les porteurs montaient avec courage et sans qu'un seul d'entre eux restât en arrière. C'était un fort beau spectacle à voir de Chamounix que cette longue file sillonnant les neiges éternelles et s'avançant lentement mais d'un pas soutenu. Malheureusement, le temps devenait toujours moins favorable. Vers le haut de la pente longue et ardue qu'il faut gravir pour arriver au petit plateau, on se reposa pendant un quart d'heure et l'on prit un peu de nourriture ; puis on gagna une plaine de neige inclinée d'environ 12° et dont la largeur est à peu près de 800 mètres ; c'est ce qu'on nomme le petit plateau. Situé au pied du dôme du Gouté et dominé par les séracs qui hérissent ses escarpements, il est souvent traversé par leurs débris qui roulent en avalanches ; c'est là un des plus mauvais passages qui se trouvent sur la route du mont Blanc. On le traversa heureusement en contournant la limite de la dernière avalanche, qui paraissait déjà ancienne. Un peu au-dessus du petit plateau, le vieux Couttet fut rejoint par la caravane. Le temps se gâtait de plus en plus ; peut-être aussi, malgré toute sa vigueur, le pauvre vieillard se sentait-il fatigué ; on voulut lui faire accepter un peu de vin, mais il avait été blessé de ce qu'en l'abordant, les guides l'avaient appelé Moutélet (belette), sobriquet patois qu'il porte depuis son enfance. Il refusa donc et redescendit d'un pas ferme sur sa trace, pendant que toute la troupe continuait de s'élever vers le grand plateau. Peu d'instants avant qu'elle l'atteignit, le soleil brillait encore, et l'on découvrait, au fond de la vallée, le Prieuré avec ses maisons blanches et l'Arve qui le traverse. Cependant, un vent violent du sud-ouest soufflait toujours et soulevait, à la surface de la neige, une poussière fine et glacée ; le froid était assez vif, mais aucun des phénomènes que produit chez l'homme un air raréfié ne s'était encore montré, sauf une diminution notable de l'appétit et un peu de battement dans les carotides ; encore ces effets étaient-ils loin d'étre généraux.


Séparation de la caravane


Tout à coup, et au moment où la dernière crevasse qui précède le grand plateau allait être franchie, des vapeurs grises s'élèvent de la vallée, et en un dm d'oeil tout se trouve enveloppé dans le brouillard. La vue ne s'étendait guère au-delà de 150 à 200 mètres, et ce fut ainsi qu'on arriva au grand plateau. Il était alors dix heures un quart, et le thermomètre marquait -2°C.

Que faire dans des circonstances pareilles ? fallait-il redescendre à Chamounix avec un matériel considérable, qu'on n'avait pas transporté si haut sans beaucoup de peine ? fallait-il faire tête à l'orage, dans l'espoir qu'au bout de quelques heures le temps deviendrait meilleur ? Ce dernier parti fut adopté sans hésiter. Ces messieurs congédièrent les porteurs en demandant seulement deux hommes de bonne volonté qui devaient, avec les trois guides, partager leur bonne ou leur mauvaise fortune. Deux hommes sortirent aussitôt du groupe principal : c'étaient Auguste Simond, taillandier au hameau de Lavanché, et Jean Cachet, petit-fils de Cachat le Géant.

Nous les retrouverons dans le cours du voyage.


L'abri précaire d'une tente


Les autres porteurs s'étaient précipitamment débarrassés de leurs fardeaux et prenaient à la hâte un peu de nourriture, pendant qu'instruments, vivres, habits de voyage, étaient étendus pèle-mêle sur la neige. De leur côté, les voyageurs et leurs cinq compagnons, après avoir choisi l'emplacement qui parut le plus convenable et le plus sur, déployèrent la tente et s'occupèrent de la dresser. Le neige fut creusée avec la pelle à une profondeur de 25 centimètres, dans un espace de 4 mètres de long sur 2 de large, les piquets furent disposés à l'entour, aux places qu'ils devaient occuper; puis deux hommes enlevèrent la tente, garnie de sa traverse et de ses supports, et la dressèrent, tandis que les autres faisaient passer les boucles de corde autour de la tête des piquets. On passa ensuite le milieu d'une corde sous la tôle d'un des boulons qui unissaient la traverse au support vertical, puis cette corde fortement tendue fut attachée par ses deux extrémités à deux bâtons profondément enfoncés dans la neige du côté d'où venait le vent. On eut ainsi deux haubans qui donnaient à l'ensemble une plus grande solidité.

Pendant ce temps, un grésil fin et serré tombait et couvrait déjà les objets déposés sur la neige du grand plateau ; les porteurs, craignant de ne pouvoir retrouver les traces, qui, par ce temps, devaient être bientôt effacées, s'étaient hâtés de redescendre et avaient disparu dans le brouillard. Vingt minutes avaient suffi pour installer la tente, car tout le monde avait pris part au travail, et c'étaient deux de ces messieurs qui l'avaient dressée pendant que le troisième et les guides tandaient ses parois à l'aide des piquets ; on se hata d'y abriter les instruments les plus précieux, les vêtements, la poudre et une partie des vivres, en laissant dehors les objets qui devaient le moins se détériorer aux injures du temps. Cependant, le vent soufflait par raffales de plus en plus violentes, et la brume permettait à peine de voir à 50 mètres, tout le monda était transi de froid, et dès que cela fut possible, chacun entra sous la tente. On eut bien de la peine à s'y caser; les planches minces de bois de sapin qu'on avait apportées pour couvrir la neige se trouvaient en nombre insuffisant ; d'autre part, viande, pain, vin, fromage, sucre, étaient entassés pêle-mêle avec les actinomètres, les pelisses, les boussoles, les couvertures, la poudre et les instruments de toutes sortes. C'était un chaos inévitable en pareille circonstance mais qui n'en était pas moins pénible, et dont il était impossible de se tirer.

En effet, la tente avait été calculée pour six hommes qui devaient occuper 6 mètres carrés sur 8 d'aire totale, les deux autres mètres étaient réservés aux instruments ; or, la tente contenait alors huit hommes et les instruments en plus.

Une longue attente dans la tourmente
On s'arrima le mieux possible ; les guides se placèrent tête-bêche à l'une des extrémités ; et les trois voyageurs, enveloppés de leurs pelisses, ocupèrent l'autre moitié ; un étroit espace fut réservé dans le milieu pour le fourneau et les instruments à observer. Les baromètres avaient d'abord été placés dehors ; plus tard, on en rentra un, qui fut suspendu à l'un des supports de la tente.

On s'occupa ensuite d'un repas qui ne pouvait pas être splendide, mais que la fatigue et le froid rendaient nécessaire. Le fourneau avec la lampe à alcool furent installés. Le neige, placée dans une casserole de fer-blanc, se fondit lentement, on y ajouta du vin, et quand ce mélange fut presque bouillant, chacun en but un verre. Les vivres furent aussi mis à contribution, mais personne n'avait le même appétit que dans la vallée, et le sommeil était pour tous un besoin irrésistible ; l'influence d'un air plus rare se faisait sentir. La fatigue des jours précédents et de deux nuits passées presque sans dormir, étaient aussi pour beaucoup dans ces phénomènes ; et pour ces messieurs, la douleur de voir tous leurs projets compromis, car ils n'espéraient plus alors que le temps pût s'améliorer.


Envisager calmement les pires eventualites


Le vent augmentait sans cesse de force, et les raffales devinrent bientôt si violentes qu'on craignit sérieusement que la tente ne fût emportée. Chaque fois qu'un de ces affreux redoublements de la tourmente venait s'abattre sur le grand plateau, la toile cédait de dehors en dedans comme une voile que le vent gonfle, et le bord de la porte du côté de l'ouest, que l'on tenait fermée, les courroies, les boucles, tout ce qui pouvait donner prise au vent bruissait sous ses efforts. Les deux supports en bois de sapin, de 5 centimètres d'équarrissage, vibraient sans cesse comme une corde de violon, et quand le mugissement du vent annonçait une raffale, on portait instinctivement la main aux supports, dont la rupture pouvait amener bien des malheurs. D'autres haubans furent ajoutés à ceux qu'on avait déjà placés ; puis on fit fondre de la neige, et quand on eut de l'eau chaude, on la versa sur les piquets. De cette manière, la neige dans laquelle ils étaient enfoncés fut fondue, puis se congela bientôt en une masse au milieu de laquelle le piquet se trouvait comme soudé ; enfin, toutes les précautions possibles furent prises pour assurer la solidité de cette tente alors si précieuse.

La journée s'avançait, et la tourmente augmentait toujours de violence. Il était impossible de faire hors de la tente d'autres observations que celle du baromètre et du thermomètre ; sous la tente, l'espace ne permettait pas d'observer d'autres instruments. On se désolait en pensant à tant de peines inutiles, on se demandait ce qui resterait à faire si les supports se brisaient, si la tente était emportée ; une de ces catastrophes pouvait arriver d'un instant à l'autre, et l'on convenait tranquillement des mesures à prendre dans cette extrémité ; ce qui semblait le plus grave, c'était le cas où un pareil accident arriverait pendant la nuit, qui déjà était proche. Toutes ces hypothèses, toutes ces discussions sur la meilleure manière de s'en tirer, finissaient toujours par ces mots : "bah ! elle résistera". Ce qui rassurait surtout ces messieurs, c'était de voir que, parmi leurs guides, pas un ne perdait courage. Sans doute, là comme à la mer, le sang-froid et la tranquillité des chefs de l'expédition soutenaient le moral de l'équipage, mais c'était vraiment un équipage d'élite.


L'équipage d'élite de Jean Mugnier


Il avait été choisi par Mugnier, à qui son habileté bien connue, et sa réputation aussi bonne que méritée, avaient valu la confiance de ces messieurs, et le rang de premier guide de l'expédition. Habitué dès l'enfance à courir les montagnes pour y chercher des cristaux, il a le pied sûr et l'agilité du chamois. Toujours calme, même dans les moments les plus critiques, possédé de l'amour de son métier, et sans cesse à la recherche de quelque passage nouveau, il semble destiné à recueillir l'héritage de ces guides justement célèbres dont les ouvrages de l'illustre de Saussure ont immorlalisé les noms.

Tandis que le vent donnait l'assaut à la tente, il abondait en ressources pour tous les malheurs qu'on pouvait prévoir, et protestait en riant que rien de tout cela ne lui ferait perdre l'appétit.

Gédéon Balmat, dont la tête fortement accentuée aurait pu servir de modèle à Salvator, et Michel Couttet, avec son sourire fin et son expression de bonne humeur, tous deux excellents guides, tous deux attentifs, prudents et robustes, étaient dignes de figurer à côté de leur camarade.

Mais celui qui se distinguait surtout par sa gaieté tranquille et inaltérable, par son talent d'être toujours prêt à tout, toujours content, toujours parfaitement heureux, c'était Auguste Simond. Il a 27 ans, près de 6 pieds de haut, et une force herculéenne ; outre son métier de taillandier, il fait aussi quelquefois celui de chercheur de cristaux, et c'est ainsi qu'il a acquis la connaissance et l'habitude des glaciers. Cet homme, disait M. Bravais, ferait un excellent matelot, sans souci, toujours de bonne humeur, et paraissant d'autant plus à l'aise que le temps devient plus mauvais. L'autre porteur, Jean Cachat, était le digne compagnon de ces braves gens.

Aucune amelioration

La nuit vint sans apporter au temps la moindre amélioration ; aussitôt après le coucher du soleil, le vent augmenta plutôt qu'il ne diminua de force, et le thermomètre s'abaissa sensiblement. Cependant, on avait alors plus de confiance dans la solidité de la tente, sa résistance à tant de rudes épreuves était un gage pour l'avenir ; d'ailleurs, la fatigue et le sommeil rendaient chacun assez indifférent aux éventualités sinistres.

Le fanal fut allumé ; les causeries des guides continuèrent encore quelque temps, puis bientot le sommeil s'empara de tous. La plupart d'entre eux étaient dans une position très gênée ; Balmat fut obligé de rester assis presque toute la nuit, la tete appuyée contre l'un des supports. Quand une raffale plus violente que les autres venait ébranler la tente, on entendait quelques exclamations, quelques mots inarticulés, puis tout se taisait. Le froid, vif au-dehors, était supportable à l'abri du vent ; d'ailleurs, la réunion d'un certain nombre d'individus dans un espace étroit en échauffait l'air, et l'aurait même vicié rapidement s'il n'eût été fréquemment renouvelé. L'un des observateurs sortait souvent de la tente pour noter le baromètre et le thermomètre placés au-dehors. Le mercure du thermomètre continuait à descendre, la veille entre trois et quatre heures, il marquait -5°C ; on l'observa successivement à -7°C, à -8°C, et enfin, à trois heures quarante-cinq minutes du matin, le 1er août, il était à -13,1°C. Sous la tente, il oscillait entre +2° et +3°C, mais du moment que la porte restait ouverte quelques instants, on le voyait descendre à 0°C. Cependant, personne ne souffrait du froid, les guides étaient munis de bonnes couvertures et de sacs en peau de mouton. Quant aux voyageurs, enveloppés dans des paletots de peau de chèvre, ils pouvaient braver le vent et le froid. Une pelisse de peau de chèvre doublée de peau de mouton était destinée à celui d'entre eux qui occupait l'extrémité de la tente, et qui, pour avoir un espace suffisant, était obligé de refouler avec son corps, et de tenir ainsi tendue, cette toile revêtue de glace et que la neige surchargeait incessammant. Grâce aux vêtements dont on s'était muni, personne ne souffrit du froid, et cependant , quand on changeait de position, le poil de la pelisse s’arrachait et restait attaché par la glace à la paroie de la tente . Pendant la nuit , le vent diminua de violence mais la neige continua de tomber. Le jour n’ amena aucun changement favorable, et quand ces messieurs sortirent pour observer le temps , ils reconnurent que 50 Centimètres de neige étaient tombés depuis la veille sur le grand plateau. Je vous ai dit que la tente avait été placée dans un creux ; on s'attendait à le trouver comblé et à voir la toile céder au poids de la neige, surtout du côté du vent ; ce fut tout le contraire ; chaque raffale balayait la tente, puis, se réfléchissant et tourbillonnant à sa base, elle rejetait la neige au-delà du fossé, dont elle modelait bizarrement les parois. Le même phénomène se produit dans les crevasses des glaciers lors des chutes de neige nouvelle, et même, pendant l'hiver, on peut l'observer dans les fossés et le long des berges qui bordent nos routes.
La toile, couverte de givre, que faisait fondre à la surface la chaleur de l'intérieur, était roide et fortement tendue.
Un vent très fort du sud-ouest continuait à chasser horizontalement le grésil et soulevait en tourbillons la neige du grand plateau ; le thermomètre marquait -8°C, et le baromètre se tenait aussi bas que la veille au plus fort de la tourmente.


Retour à Chamonix sans les instruments


Se voyant dans l'impossibilité de faire aucune observation, sans espoir que le temps pût s'améliorer, ces messieurs durent se résoudre à regagner la vallée. Les préparatifs de départ se firent promptement ; on rangea sous la tente les divers objets qu'elle contenait et qui jusque-là y étaient restés en désordre, on y abrita tout ce qui se trouvait dehors. Quand tout fut prêt, on boucla la porte, et, comme la toile et les courroies gelées ne permettaient pas de la fermer hermétiquement, on entassa de la neige au-devant.

Il n'aurait pas été prudent de traverser le glacier sans s'attacher les uns aux autres, on devait s'attendre à trouver des crevasses cachées sous la neige nouvelle, qui d'ailleurs rendait plus scabreux certains passages. Il fallut, au grand regret de tous, prendre pour cet usage une des cordes servaient de haubans. C'était une garantie de moins pour la conservation de tant d'objets, dernier espoir des voyageurs, mais on ne pouvait hésiter. Chargée des instruments les plus precieux, la petite troupe se mit en marche, non plus joyeuse comme la veille en partant des Grands-Mulets, mais triste et désolée ; au moment ou elle quittait la tente, le brouillard se déchira tout à coup, et le mont Blanc se montra dans toute sa splendeur ; on découvrait un cirque admirable dont le soleil faisait étinceler les neiges, mais nos voyageurs avaient trop d'expérience pour se laisser séduire à ces apparences de beau temps.

De la cime du mont Blanc partait une fumée légère qui se dirigeait vers le nord-est. C'était la neige que le vent du sud-ouest, toujours furieux sur les hauteurs, chassait à travers les airs ; des monts Maudits, du Dromadaire, de dôme du Gouté, de semblables aigrettes de neige se dessinaient sur le ciel. La violence du vent sur les cimes rendait impossible toute ascension, et quand le vent se serait calmé, on n'aurait pu, sans une imprudence coupable, s'engager sur des neiges nouvelles et risquer de voir, comme en 1820, dans des circonstances pareilles, la caravane emportée par une avalanche.

On prit donc la route des Grands-Mulets ; il était sept heures et le thermomètre marquait encore à l'air libre -7°C. Le descente ne présenta pas de difficultés sérieuses ; en une heure et demie, la troupe avait atteint la cabane de Saussure, qu'elle trouva presque remplie de neige ; l'accès des rochers était devenu plus difficile à cause de la neige qui les encombrait et cachait des intervalles où le pied s'enfonçait. Après quelques instants de repos aux Grands-Mulets, le glacier des Bossons fut traversé rapidement, et l'on gagna la Pierre-de-l'Echelle. La neige, tombée bien plus bas encore, rendait fort mauvais le sentier qui conduit à la Pierre-Pointue, quelques chutes firent courir des risques aux baromètres et à ceux qui les portaient ; cependant, instruments et observateurs arrivèrent heureusement quelques heures après à Chamounix.


Attente d'une occasion favorable


On avait eu des inquiétudes sur leur compte, pendant la nuit surtout ; car la tempête avait régné aussi dans la vallée ; le thermomètre était descendu à +5°C, température extraordinaire dans cette saison, et la neige était tombée jusqu'à environ 500 mètres du prieuré, bien au-dessous de la limite supérieure des sapin.

Les bruits les plus sinistres avaient couru dans les vallées voisines, et l'on avait été jusqu'à dire à Sallanches que vingt personnes avaient péri dans l'ascension. Les touristes abondaient à Chamounix ; tous les jours, on se portait en masse à la Fegère, d'où l'on pouvait voir la tente à l'aide d'une lunette d'approche. Ces messieurs, depuis leur retour, s'occupaient dans la vallée de recherches scientifiques ; l'étude des moraines et des traces laissées par d'anciens glaciers, le jaugeage de l'Arve, sa température, observée chaque jour par M. Camille Bravais, enfin quelques excursions sur les glaciers, remplissaient leurs journées. Le temps parut vouloir se remettre, et le 6 août, on se décida à tenter une seconde fois l'ascension. Le baromètre était plus élevé de 3 millimètres que lors du premier départ ; cependant, le vent du sud-ouest régnait toujours dans les hauteurs ; quelques doutes, quelque hésitation se glissaient bien dans l'esprit de chacun, mais personne n'osait parler de délai, car on craignait de perdre ainsi la seule occasion qui pût se présenter de longtemps.


Nouvelle tentative le 7 août


Le 7 août, ces messieurs quittèrent Chamounix à sept heures et demie du matin avec deux guides et cinq porteurs ; les deux guides étaient Mugnier et M. Couttet ; Balmat avait été engagé dès le 3 août pour plusieurs semaines par un voyageur. Les porteurs étaient A. Simond, J. Cachat, A. Frasserand, Alexandre Couttet, frère du guide, et Dévouassous ; ces trois derniers avaient pris part comme les autres à la première ascension.
La montée fut moins facile que le première fois à cause des neiges nouvelles et encore molles, dans lesquelles on enfonçait. Le guide qui frayait la trace se fatiguait promptement, surtout pendant les trois dernières heures. Enfin, on atteignit le grand plateau à six heures et demie. Ce fut avec joie que chacun retrouva le tente ; on y arrivait comme chez soi, comme dans une maison connue, on pouvait compter sur sa solidité, enfin c'était une vieille connaissance, une compagne d'infortune, que l'on retrouvait.

Obligés de renoncer au projet de la transporter à la cime, à cause de son poids et surtout de l'impossibilité d'arracher les piquets, ces messieurs avaient fait faire à Chamounix une autre tente, beaucoup plus petite et pouvant recevoir seulement deux hommes. A l'aide de cette tente, un des observateurs avec un guide aurait pu passer à la cime au moins une nuit ; mais le mauvais temps vint encore cette fois contrarier leurs projets et se jouer de leur persévérance.


Orage nocturne sur le grand plateau


A peine avait-on mis en ordre sous la tente les objets qu'on y avait laissés et ceux qu'on y rapportait, à peine avait-on dressé le petite tente dans le voisinage de la grande et rangé sous cet abri des vivres et quelques instruments, que la neige commença à tomber comme la première lois, tandis q'un vent de sud-ouest, trop connu de nos voyageurs et qui, toute la journée, les avait tenus dans l'inquiétude, balayait le grand plateau et venait ébranler leur refuge.

Bientôt le tonnerre gronda ; enfin un orage violent se déchaîna sur le grand plateau ; les détonations de la foudre n'étaient pas très fortes ; on s'attendait à des éclats retentissants, qui ne se présntèrent pas mais le bruit suivait de très près l'éclair, et en comptant les secondes d'intervalle, on reconnut que l'explosion électrique devait avoir lieu à 1.000 mètres au plus de distance. Un paratonnerre construit au moyen d'un bâton de montagne et d'une petite chaîne fut installé près de la tente.

Cette nuit se passa comme la première ; on avait de plus à courir les dangers de la foudre, mais d'autre part, les raifales étaient peut-être un peu moins violentes. Le thermomètre ne descendit pas au-dessous de -6,2°C.
Le 8 août, dans la matinée, l'orage, qui avait duré sans discontinuer toute la nuit, parut se calmer un moment, puis reprit avec plus de force ; la neige était si abondante que, de dix à onze heures, il en tomba 33 centimètres sur le grand plateau.

Désespérés du malheur qui les poursuivait avec tant d'acharnement, ces messieurs ne savaient pas à quoi se résoudre, et c'était avec un profond découragement qu'ils s'occupaient des opérations que le temps ne rendait pas impossible. On fit avec soin l'expérience de l'ébullition de l'eau, on recueillit aussi quelques observations de météorologie et de physiologie. A dix heures du matin, trois des porteurs, dont on n'avait plus besoin, furent renvoyés à Chamounix, et l'on ne garda avec les deux guides que Simond et Cachat.


Nouveau retour dans le brouillard


Cependant la journée s'avançait, et pendant que l'appareil à ébullition fonctionnait encore, Mugnier, après avoir interrogé le temps et consulté ses camarades, déclara à ces messieurs qu'il croyait urgent de descendre. "La neige continue à tomber, leur dit-il ; déjà nous ne pouvons plus compter, pour nous guider, sur les traces des hommes partis ce matin. Les séracs, qui surplombent en plusieurs endroits la route que nous devons suivre, sont chargés d'une couche de neige qui va sans cesse augmentant d'épaisseur, et dont le poids peut d'un moment à l'autre entraîner la chute des blocs de glace qu'elle surmonte. (Il était tombé depuis la veille plus de 60 centimètres de neige.) Plus nous attendrons, plus le danger augmentera, car on ne peut espérer que le temps s'améliore. Descendre demain serait impossible, et l'on ne trouverait à aucun prix à Chamounix des hommes qui voulussent risquer leur vie pour venir nous porter secours ; si donc nous ne descendons pas aujourd'hui, nous pouvons rester ici plusieurs jours assiégés par le mauvais temps et sans qu'il soit possible de prévoir comment nous en sortirons."

En présence d'une pareille alternative, que pouvait-on faire ? L'homme qui s'exprimait ainsi était digne de toute confiance ; son opinion était partagée par tous ses camarades, et d'ailleurs, ces messieurs connaissaient trop bien les montagnes pour ne pas penser comme lui. On était sur le grand plateau ; tout près de là s'ouvre la crevasse où trois malheureux furent engloutis par la faute d'un homme qui ne voulut pas écouter les conseils de ses guides ; pouvait-on penser à encourir une responsabilité pareille ?

Dès que l'expérience de l'ébullition de l'eau fut terminée, on se prépara au départ. Les deux ou trois premiers hommes seulement furent attachés, car on manquait de corde ; le brouillard était si épais qu'on pouvait à peine distinguer un homme à vingt pas ; le vent chassait avec force une neige épaisse en petits flocons qui glaçait le visage et les mains. Il semblait impossible qu'on pût retrouver sa route par un pareil temps, mais les guides connaissaient trop bien le glacier pour s'égarer un instant. Une heure et demie après, la caravane, qu'enveloppait toujours le brouillard, se trouvait en face d'un rocher qui, par sa position, ne pouvait être que celui des Grands-Mulets, mais qui semblait aussi grand et aussi reculé que l'aiguille du Midi. Tout à coup, le brume venant à se dissiper, on se trouve à 50 mètres au plus de la cabane de De Saussure, bien reconnaissable alors, et près de laquelle on prit quelques instants de repos.

A neuf heures du soir, voyageurs et guides rentraient sains et saufs à Chamounix.


Autour du mont Blanc


Forcés de renoncer pour quelque temps à gravir le mont Blanc, ces messieurs voulurent au moins en faire le tour, et ce fut dans cette intention qu'ils partirent de Chamounix le 10 août, avec Mugnier et Cachat. Ce voyage fut pour eux fertile en faits scientifiques du plus haut intérêt, et ils revinrent au prieuré le 19, enchantée de leur tournée. Toutefois, le vent du sud-ouest les avait poursuivis constamment et leur avait interdit le passage du col du Géant, en couvrant d'une neige épaisse les rochers qui, de Cormayeur, conduisent au sommet du col.

Decidés à persévérer dans leur entreprise, et sentant cependant la nécessité de se fixer une limite, ils résolurent d'attendre à Chamounix jusqu'au 31 août, et, si alors le temps n'était pas favorable peur tenter l'ascension, de remonter encore une fois au grand plateau pour y chercher leurs instruments et leur tente, afin de ne quitter la vallée qu'après ce qu'on pourrait appeler une capitulation honorable.

Vous dire ce qu'ils eurent à souffrir pendant les jours suivants, ce qu'ils avaient déjà souffert depuis trois semaines, serait impossible. Ils se désolaient de cette publicité donnée, bien malgré eux, à une entreprise dans laquelle il fallait maintenant réussir à tout prix, sous peine d'encourir le ridicule, ou tout au moins cette condoléance ironique de tant de gens heureux de voir échouer les autres dans leurs projets. Peu de personnes savent ce que c'est qu'une course de glaciers, bien peu se font une idée d'un voyage au mont Blanc, et d'ailleurs, chez nous comme partout, celui qui échoue a toujours tort.

Le terme fatal approchait, et, pour faire diversion à leurs tristes pensées, nos observateurs, après avoir étudié à fond la vallée de Chamounix, étaient allés chercher de nouveaux sujets d'étude à Saint-Gervais, sur la Forclaz et dans les environs de Sallanches. Le 25 août, le baromètre commençait à remonter ; il était temps ; le 26, les trois voyageurs étaient de retour à Chamounix, décidés à monter le 27 au matin. Mais dans la nuit, le baromètre fléchit un peu. Ne voulant rien donner au hasard, on décida qu'il fallait attendre encore. Dans la journée, le mercure remonta ; le vent était depuis deux jours au nord, indinant à l'est. Tout présageait le beau temps, et l'espérance de réussir enfin commençait à remplacer le découragement.


Dernière tentative le 28 août


Pour gagner du temps et rendre la montée plus facile, on fixa l'heure du départ à minuit Le 27 août, à onze heures et demie, Mugnier vint réveiller ces messieurs ; et à minuit un quart, le 28, ils passaient sur le pont de l'Arve, avec leurs deux guides et cinq porteurs, comme la seconde fois ; seulement, deux des anciens porteurs, absents de Chamounix, avaient dû être remplacés par Ambroise Couttet et un autre dont j'ai oublié le nom. Le pleine lune favorisait leur marche, Jupiter s'élevait dans tout son éclat au-dessus des aiguilles, la brise descendante de la vallée et le peu de scintillation des étoiles annonçaient le beau temps. On marchait avec confiance, et chacun se croyait cette fois sûr du succès. L'étroit défilé qui s'étend du bas du glacier des Bossons à la Pierre-de-l'Echelle, et que l'on traverse au-dessus de le Pierre-Pointue, présentait au clair de lune un aspect effrayant : c'était grand et sauvage plus que toutes les créations possibles de l'imagination. Ces rochers immenses, ce noir précipice, surmontés par le chaos du glacier, par ces blocs entassés qui, de temps en temps, roulent avec fracas, et vont se perdre au fond de l'abîme, tout cela, grandi par la lumière fantastique de la lune, semblait destiné à servir de cadre à quelque scène de Freyschutz ou de Faust.

Au point du jour, on était à la Pierre-de-l'Echelle ; chacun de ces lieux trop connus, le chalet de la Pierre-Pointue, la Pierre-de-l'Echelle, qu'on avait vus déjà deux fois dans une si triste disposition d'esprit, semblaient alors se parer de toutes leurs beautés pour faire bon accueil à ceux qui revenaient les revoir avec tant de persévérance. Le panorama de la Pierre-de-l'Echelle était baigné par la lumière douteuse de l'aurore : les monts Vergi et la chaine des Fiz étaient couverts d'un léger voile de vapeurs transparentes, à travers lesquelles on distinguait les grands détails des montagnes. De longs nuages légers et minces comme des flèches s'étendaient à l'horizon vers le nord-est, mais ils n'étaient pas de nature à inspirer de l'inquiétude.


La tente a résisté sur le glacier




A quatre heures quarante minutes, on entra sur le glacier, qui fut traversé, comme la seconde fois avec assez de peine, à cause des neiges nouvelle. Le lever du soleil fut magnifique, et les phénomènes qu'il présenta furent étudiés avec soin. Un peu plus haut que les Grands-Mulets, auxquels on n'aborda pas, un des porteurs (celui dont j'ai oublié le nom) se sentit défaillir ; Mugnier prit un sac pour le soulager, mais le pauvre garçon ne put continuer, même sans fardeau ; il était tout à fait pris de ce mal de montagne si analogue au mal de mer. On fut obligé de la renvoyer à Chamounix ; dès qu'il eut commencé à descendre, ses forces revinrent, et il arriva chez lui, quelques heures après, en parfaite santé. Cependant, il fallut partager entre Mugnier et Michel Coutet la charge de ce porteur ; heureusement, ces deux braves guides ne manquaient ni de courage ni de force, et toute la troupe arriva sans autre incident remarquable au grand plateau. Il était onze heures au moment où ceux qui marchaient les premiers aperçurent la tente ; ils poussèrent des cris de joie, et se hâtèrent de s'en approcher pour s'assurer de l'état où elle était. En effet, on n'était pas sans quelque inquiétude sur les dégradations qu'elle avait pu subir dans le cours de trois semaines, et par un temps si souvent mauvais. Du Breven, où ces messieurs étaient montés quelques jours auparavant pour l'examiner avec une longue-vue, elle semblait ensevelie sous la neige du côté du sud-ouest, tandis que le côté nord-est en était tout à fait dégarni. Enfin on la revoyait, et elle avait résisté. Seulement la neige s'élevait autour d'elle jusqu'à 1,20 m de hauteur au nord-est, et encore plus haut vers le sud-ouest. Le fossé creusé par le vent existait toujours du côté où il avait soufflé constamment depuis un mois ; mais au nord-est, la neige pesait sur la toile, qu'elle avait tiraillée par-dessus la traverse, et sur laquelle elle dessinait de gros plis.

Au reste, rien de brisé, rien de déchiré. Quand on eut enlevé la neige qui en obstruait les abords, elle se redressa et se tendit aussi régulière et aussi coquette que le premier jour, seulement le soleil et le beau temps la faisaient paraître beaucoup plus jolie aux yeux de ses habitants.


Effets de la raréfaction de l'air


A midi, les observations commencèrent, pour ne plus être interrompues pendant le cours du voyage. Chacun de ces messieurs s'occupait de sa part de travail, et quelquefois deux d'entre eux se réunissaient pour les études qui devaient être faites en commun.

Les effets de la raréfaction de l'air furent, cette fois encore, les mêmes que lors des deux premières tentatives. L'exercice musculaire n'amenait pas très rapidement l'essoufflement ; on pouvait, par exemple, travailler assez longtemps avec la pelle à déblayer la tente, et quand, au bout de cinq à six minutes, on laissait ce travail à d'autres, c'était plutôt par ennui que par fatigue. Cependant, la journée avait été rude pour tout le monde : on avait peu dormi la nuit précédente, et chacun ressentait plus ou moins l'influence de ces prédispositions, dont les effets se confondaient avec ceux de la raréfaction. Cette dernière cause agissait cependant d'une manière évidente sur l'état de l'estomac ; l'appétit était toujours moins fort chez tout le monde ; deux des porteurs, presque malades de fatigue, restaient couchés sur la neige en plein soleil, sans pouvoir se rendre utiles. A. Simond, ce géant, fut sur le point de tomber en syncope pendant qu'on observait son pouls ; il était debout, et il fallut qu'il se couchât, sous peine de perdre connaissance. Ces messieurs étaient aussi, à divers degrés, impressionnés d'une manière analogue, et ils éprouvaient de temps en temps une sensation semblable à celle qui précède la défaillance ou un peu de nausée ; c'était quelque chose d'aussi rapide que la pensée, l'instant d'avant et l'instant d'après ne s'en ressentaient absolument en rien.


La vue du grand plateau par beau temps


Le grand plateau se montrait enfin dans toute sa beauté. Le ciel, sans nuage, avait une teinte d'outre-mer foncé, sur laquelle se détachaient les cimes admirables qui forment le cirque et dont le mont Blanc occupe le fond. Une brise légère de nord-est avait remplacé l'horrible vent de sud-ouest, et l'on ne voyait plus ces traînées de neige emportées par les raffales. Le mont Blanc, disaient les guides, avait fini de fumer sa pipe, il était maintenant de bonne humeur.

Le côté du nord est le seul, au grand plateau, où la vue ne soit pas bornée par la chaîne du mont Blanc. le dôme du Gouté, à l'ouest, et le mont Blanc du Tacul, à l'est, forment le cadre dans lequel se développe un des plus beaux tableaux du monde. A ses pieds, on decouvre, au-delà des pentes et des abimes des glaciers, la vallée de Chamounix, avec l'Arve, qui la sillonne de ses eaux verdâtres et chargées de sable ; du nord-est à l'ouest s'étendent les montagnes qui dominent Sion, la Cheville, la dent de Morcle, le massif admirable de la dent du Midi, la tour Sailière, le Buet, et au-dessus, la chaîne des aiguilles Rouges et le Breven, les rochers des Fix, superbe muraille repliée à angle droit sur elle-même comme l'enceinte d'une immense forteresse ; les aiguilles de Varens, la chaîne des monts Vergi, du milieu desquels s'élève au-dessus de la montagne des Fours une pyramide gigantesque qui, de toute la chaîne, s'abaisse la dernière au-dessous du Jura, quand on monte des Grand~Mulets, et que de Saussure indique comme l'aiguille du Reposoir ; enfin, le môle et le lac de Genève ; à l'horizon, le Jura, et au-dessus, deux bandes légères comme de la vapeur : ce sont les Vosges et les montagnes de la forêt Noire, puis une longue bande bleue sans ondulations, qui s'étend du nord-est à l'ouest, la France.

Voilà ce qu'on voit du grand plateau.


Approche terminale


Cette journée se termina par un admirable coucher de soleil ; malheureusement, l'horizon n'était pas assez étendu an largeur pour qu'on put en voir l'ensemble. La nuit fut aussi fort belle, et le matin, on se préparait à partir au point du jour ; mais les guides craignirent que, si l'on montait avant que le soleil fut sur l'horizon, il n'arrivât quelques accidents de congélation dont un de ces messieurs avait été menacé la veille en montant des Grands-Mulets au grand plateau. Il restait d'ailleurs bien des préparatifs à faire, plusieurs observations devaient être répétées avant le départ : enfin, quelque hâte qu'on put y mettre, il fut impossible de partir avant dix heure. La troupe, chargée de tous les instruments qu'elle put emporter, se dirigea, en traversant dans sa longueur le grand plateau, vers cette partie du mont Blanc que l'on nomme la Côte. C'est une pente escarpée qui s'étend depuis la base de la pyramide terminale jusqu'à la hauteur des rochers Rouges les plus élevés. Du pied de la Côte tombent deux avalanches qui roulent en convergeant jusque sur le grand plateau ; l'une, de glace, tombe fréquemment, l'autre, de neige, n'a lieu qu'après de fortes chutes de neige nouvelle. Ce fut celle-ci qui emporta, en 1820, cinq guides, dont trois périrent.

La route suivie par de Saussure passe sur le lit de ces avalanches, et c'est pour cela que, depuis le malheur de 1820, on l'a généralement abandonnée. Cependant, elle a sur la nouvelle l'avantage d'être plus courte d'au moins deux heures, et beaucoup moins pénible à parcourir. Cette dernière passe au-dessous des rochers Rouges, qu'elle laisse à droite, les contourne à l'est, et vient rejoindre l'ancienne route au-dessous des Petits-Mulets.

Mugnier fit suivre à la caravane la route de De Saussure, et l'on s'éleva doucement en reprenant haleine tous les trois à quatre cents pas. Après une heure environ de montée, la conversation, jusqu'alors générale, languit un peu ; la neige molle laissait enfoncer la jambe jusqu'au mollet, et le guide qui marchait le premier avait beaucoup de peine à frayer la route. Cependant, on put encore marcher pendant assez longtemps sans être obligé de faire des haltes plus fréquentes. Mais une demi-heure environ avant d'atteindre le col qui sépare les rochers Rouges des Petits-Mulets, il devint impossible de faire plus de cent pas sans reprendre haleine. La pente était toujours excessivement roide et présentait sur quelques points une inclinaison de 42°.


Le vent des hauteurs


Arrivée au-dessus des rochers Rouges, la caravane fut assaillie par un vent de nord-ouest assez fort et qui bientôt devint très violent ; ce vent glaçait le visage et coupait la respiration, même quand on lui tournait le dos.

Mugnier, craignant de se voir enlever son chapeau de paille, bien léger pour un pareil climat, l'avait assujetti sur sa tête avec une ficelle ; mais le vent triompha de cette précaution insuffisante, et tout à coup on vit le chapeau de ce brave guide rouler sur la neige avec une vitesse effrayante. Il le regarda philosophiquement s'en aller, et, lui faisant de la main un geste d adieu, "bon voyage, lui cria-t-il, j'irai te réclamer quelque jour à Cormayeur" ; puis, enfonçant sur ses oreilles un bonnet de laine, "nous autres, dit-il, prenons par ici" ; quelques minutes après on était aux rochers des Petits-Mulets. Celui de ces rochers sur lequel on passe est à environ cent mètres de la cime ; au sud-ouest de celui-ci s'en trouve un autre, un peu plus élevé mais d'un accès fort difficile parce que la pente escarpée qui l'entoure est toute de glace. Les Petits-Mulets sont d'une belle protogine, et la foudre qui les frappe quelquefois disperse leurs éclats sur la neige ; cependant, on n'y remarque pas de bulles vitreuses comme sur les roches de la cime au-dessus de Cormayeur et du dôme du Gouté. Au-dessus des Petits-Mulets, chacun déploya toutes ses forces pour franchir aussi rapidement que possible la dernière montée. On touchait enfin au but désiré, on allait fouler aux pieds ce mont Blanc qui depuis tant de jours semblait narguer tous les efforts. A 60 mètres environ du sommet, M. Bravais, voulant voir combien de pas il pourrait faire en allant aussi vite que possible, se mit à monter rapidement. Il fut obligé de s'arrêter au trente-deuxième pas ; il sentait qu'il aurait pu en faire encore deux ou trois peut-être, mais qu'alors un de plus lui aurait été complètement impossible. Ses deux compagnons pouvaient en ce moment faire quarante à cinquante pas sans s'arrêter, mais en montant avec lenteur et d'un pas mesuré. Au reste, chacun ressentait là, comme plus bas, les effets de la raréfaction de l'air à des degrés différents, et toujours dans la même proportion relative………Un fait assez intéressant se présenta chez l'un des observateurs. Une fatigue des jambes très intense et accompagnée de douleurs, qu'il ressentait en montant la côte à 600 mètres environ du sommet, se dissipa un peu plus haut, et pendant les vingt dernières minutes, il n'éprouva absolument aucun malaise, sauf un peu d'essoufflement tous les cinquante pas.


Sur la cime de l'Europe


Enfin, à une heure quarante-cinq minutes, on atteignit la cime. Le vent froid et violent qui tourmentait la caravane pendant la dernière montée cessa tout à coup de se faire sentir, et la chaleur du soleil était si forte sur le versant méridional qu'on éprouvait quelque chose d'analogue à ce qu'on ressent en hiver quand on passe de l'air extérieur dans un appartement chauffé.

Chacun s'empressa de jeter un coup d'oeil sur l'immense horizon qu'on découvrait.

Les Alpes bernoises avaient leurs sommets cachés dans les nuages, le Cervin ne se laissa voir qu'un instant, les cimes du mont Rose étaient aussi voilées, ainsi que les belles plaines de la Lombardie et du Piémont. Dans la direction de la mer, l'horizon était également couvert de vapeur. Les vallées d'Aoste et de Cormayeur apparaissaient comme un paradis terrestre au-delà de l'immense coupole de neige ; la belle pyramide de Rema, le Ruiztors et le groupe de montagnes qui les entourent fermaient au sud l'horizon au-dessus duquel s'élevait pourtant, comme un cône de vapeurs bleues, le mont Viso. L'allée blanche et le col de la Seigne touchaient à la cime, la vallée qui conduit au Petit-Saint-Bernard, les montagnes de la Tarentaise, l'Iseran, le Pelvoux, allaient rejoindre les montagnes tabulaires du Dauphiné, dont les plans successifs, revêtus de vapeur, semblaient superposés. Du côté de Lyon, ce hâle si commun dans les Alpes par le beau temps couvrait l'horizon d'un voile qui ne permettait de rien distinguer nettement. Genève était aussi couverte par cette vapeur, et le lac apparaissait comme à travers une gaze. Les plaines de la Bourgogne et toute la vue du grand plateau se déployaient à l'ouest et à l'est, et la dent du Midi s'élevait à l'horizon de manière à défendre ses droits même en présence du mont Blanc.


Observations scientifiques au sommet


Il fallut s'arracher à la contemplation de cet admirable panorama pour s'occuper des instruments, car le temps s'écoulait trop vite ; pendant que chacun s'occupait de ses observations particulières ou se livrait à quelques instants de repos, les guides allèrent chercher, sur la cime qui domine l'allée blanche de Cormayeur, des échantillons de roches foudroyées.

Quelques heures s'écoulèrent bien rapidement, pendant lesquelles les observateurs s'accordèrent à peine le temps nécessaire pour examiner avec soin la vallée de Chamounix, qui paraissait plongée dans l'ombre, et plus près d'eux les aiguilles de la chaîne du mont Blanc, le beau cirque au milieu duquel est situé le jardin et les glaciers qu'on traverse pour passer le col du Géant. Ce fameux col, naguère l'objet de leurs voeux, leur paraissait alors quelque chose de très petit et de fort peu important. On devient si dédaigneux quand on s'élève.

Cependant, on avait déjà fait l'expérience de l'ébullition de l'eau ; l'intensité et l'inclinaison magnétiques avaient été observées, ainsi que le pouls et les phénomènes physiologiques qui se présentaient ; le baromètre, noté d'heure en heure, se tenait à 424 millimètres ; le thermomètre, au moment de l'arrivée, marquait à l'ombre -7°C, et s'abaissait insensiblement. M. Bravais s'occupa alors de relever, au moyen du théodolite, les angles de position des montagnes principales de l'est à l'ouest


Féérie de lumières et d'ombres


Pendant que ces travaux divers s'exécutaient, le soleil s'était rapproché de l'horizon, et la température baissait rapidement. On avait porté à la cime des fusées et des artifices préparés pour faire des signaux quand la nuit serait venue ; mais les guides ne se souciaient pas de descendre au clair de lune, et l'on savait par expérience que dans cet air rare, la lumière directe est la seule qui permette de distinguer nettement les objets. Ainsi, quand on veut lire ou écrire au soleil, rien de plus facile, tant que les rayons frappent le papier ; mais si on se met à l'ombre, il devient alors très difficile, et pour quelques personnes même presque impossible, d'y voir. De même, en marchant au clair de lune, quand on se porte ombre, il est impossible de savoir où l'on met le pied. On ne pouvait songer à passer la nuit sur la cime, car le malaise subit du porteur, forcé la veille de redescendre, avait mis dans l'impossibilité de faire porter au sommet la petite tente et les vêtements nécessaires ; les porteurs n'avaient pas voulu se charger de plus de 8 à 10 kilogrammes pour monter à la cime, et d'ailleurs, les piquets de la petite tente avaient été brisés en voulant les arracher de la neige. Il fallait attendre jusqu'à neuf heures et demie si l'on voulait faire les signaux à l'heure convenue, puis descendre au grand plateau. Lyon et Genève étaient couverts de vapeur, le froid devenait intense, et l'on ne crut pas devoir courir les risques auxquels exposait un séjour prolongé sur la cime, avec si peu de chances que les signaux pussent réussir à être vus. On se préparait donc au départ, quand tout à coup, au moment où l'on allait regagner la pente qui descend vers Chamounix, un spectacle admirable s'offrit aux regards. L'ombre du mont Blanc se projetait sur les montagnes du côté de l'est. Cette ombre montait comme un cône immense, et bientôt on la vit se dessiner sur le ciel. Les côtés du cône étaient bordés d'une bande rose, et vers sa base, les ombres des montagnes de second ordre venaient successivement s'ajouter à l'ombre principale, en s'allongeant comme elle à mesure que le soleil se rapprochait de l'horizon. Toute la troupe s'arrêta d'un commun accord, et pendant un quart d'heure, tous restèrent immobiles, admirant ce tableau sublime que jamais on n'avait contemplé du haut du mont Blanc.

Enfin, il fallut descendre ; on s'y résigna, non sans regretter de ne pouvoir observer le crépuscule sur un aussi vaste horizon. Ces messieurs quittèrent la cime du mont Blanc à six heures cinquante minutes ; le thermomètre marquait alors -12°C à l'air libre ; à la surface de la neige, il marquait -17,6



Encore quelque temps au grand plateau


La descente se fit aisément, et l'on arriva promptement à l'avalanche du grand plateau ; là, il fallut s'arrêter quelques instants : un de ces messieurs souffrait de palpitations violentes et ne respirait qu'avec une extrême difficulté ; on était sur le lit même de l'avalanche, au milieu des blocs de glace ; cependant, Mugnier accorda une minute pour reprendre haleine, et au bout de ce temps, on continua d'avancer. Presque tout le monde ressentit encore dans cette circonstance un malaise semblable ; le grand plateau ne fut traversé qu'avec peine : il est vrai que cette fatigue pouvait bien tenir à la nécessité de suivre la trace du matin, sur laquelle on ne pouvait marcher que difficilement ou d'en frayer une nouvelle, ce qui n'était guère moins pénible. En cinquante-cinq minutes, on était revenu du sommet à la tente. Chacun prit de son mieux un repos bien nécessaire ; cependant, les observations furent continuées toute la nuit, excepté de minuit à quatre heures ; pendant cet intervalle, M. Camille Bravais, qui faisait à Chamounix les observations correspondantes, cessait aussi d'observer chaque nuit.

Le lendemain, le travail continua, et MM. Martins et Lepileur achevèrent la série d'observations physiologiques. A deux heures, M. Lepileur quitta le grand plateau avec Michel Couttet et deux porteurs, chargés d'une partie du matériel et de quelques instruments qui ne devait plus servir. MM. Bravais et Martins restèrent pour achever les travaux qui les concernaient plus spécialement. Le soir, ces deux messieurs allèrent observer le crépuscule sur la partie orientale du dôme du Gouté, et M. Bravais acheva d'y relever les angles de position des montagnes de l'ouest à l'est. Quand ils redescendirent au grand plateau, le thermomètre marquait -13°C.

Pour la première fois, la tente n'était pas encombrée de monde, et l'on pouvait s'y coucher à l'aise ; mais un froid vif s'y faisait sentir, et le thermomètre y descendit à -3°C. Le nuit fut froide aussi dans la vallée.

Le lendemain à deux heures des porteurs chargés de vivres frais arrivèrent à la tente. Rien ne pouvait être plus agréable à la colonie du grand plateau, car le peu de vivres qu'on avait montés le 28 avaient promptement disparu, malgré toute l'économie possible, et depuis le 29 au soir, on n'avait pour toute ressource que le pain, la viande et le vin, reste des vivres de la première ascension, et gelés à fond depuis un mois ; encore n'y avait-il qu'une petite partie de ces provisions qui fût mangeable à la rigueur.

La journée du samedi, la nuit suivante et la matinée du dimanche furent employées à terminer la série d'observations barométriques et thermométriques, ainsi que celles du psychromètre, de l'actinomètre et du pyrhéliomètre ; on continua aussi d'étudier les phénomènes relatifs à la formation des glaciers, aux propriétés physiques de la neige et aux modifications qu'elle subit sous l'influence des agents extérieurs.

Il faut descendre


Enfin, le dimanche à dix heures, les instruments furent emballés, les pelisses roulées, puis on s'occupa de démonter la tente ; mais elle était si solide qu'on eut de la peine à y réussir. Quand on voulut arracher les piquets, ils cassèrent, et l'on fut obligé de couper les cordes qui se bouclaient alentour ; les supports et la traverse furent laissés en place, avec les planches qui couvraient la neige à l'intérieur; puis la caravane, qui s'était augmentée de deux autres hommes de renfort, quitta le grand plateau, rapportant ses instruments et tout son bagage dans le meilleur état de conservation, et, ce qui valait mieux encore, sans qu'aucun de ceux qui, dans ces courses aventureuses, avaient affronté la tourmente ou le soleil ardent des glaciers, eut éprouvé le moindre accident, la moindre indisposition dont il restât des traces.
Voilà, mon cher Joanne, les détails que vous m'aviez demandés sur cette expédition. Peut-être les trouverez-vous bien longs, mais quand on a assisté d'assez près aux différentes scènes que j'ai essayé de vous décrire, et qu'on les a, comme moi, entendu raconter par ceux mêmes qui y jouaient un rôle, il est bien difficile de n'être pas prolixe, et l'on regrette toujours quelque détail intéressant qui n'a pu trouver place dans le récit.





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