Colonel Goybet : Hartmannwillerkopf 1915 avec les ''Diables Rouges'': <<Perte cruelle mais honneur sauf...>>

Toponymie

Le nom de Hartmannswillerkopf provient du nom du village de Hartmannswiller et de la butte (la « tête », Kopf) qui le surmonte. Les Poilus, à l'époque, ont rebaptisé (par déformation phonologique des Français ne parlant ni l'alsacien ni l'allemand) le Hartmannswillerkopf en Vieil-Armand. Il est également surnommé la « mangeuse d'hommes » ou la « montagne de la Mort » par les Poilus.

Géographie

 Du haut de ses 956 mètres d'altitude, le Vieil-Armand domine la plaine rhénane, entre les villes de Colmar au nord et de Belfort au sud, avec entre les deux Mulhouse. Il surplombe les communes de Hartmannswiller, de Wattwiller, d'Uffholtz et de Cernay.

Le cimetière militaire du Hartmannswillerkopf est situé tout près de la route des Crêtes des Hautes-Vosges (lieu-dit Silberloch).

Au niveau du monument national du 152e R.I. se trouve un promontoire-observatoire qui offre une vue plongeante sur la plaine alsacienne, au niveau de l'agglomération mulhousienne ; la ville suisse de Bâle est visible, en arrière-plan, par temps clair.

Par beau temps, au-delà du Rhin, la ligne bleue de la Forêt-Noire germanique est visible, tout particulièrement au niveau du Belchen et du Feldberg.

Par temps exceptionnellement clair et dégagé, les Alpes bernoises (en Suisse), peuvent être visibles, les pics enneigés éternellement se dessinant alors sur la ligne d'horizon sud-est, au-delà du Jura suisse, avec des altitudes dépassant les 4 000 mètres (4 274 m au Finsteraarhorn, leur point culminant).

Histoire

Article détaillé : Bataille du Hartmannswillerkopf.

Les principaux combats eurent lieu les 19 janvier-20 janvier26 mars25 avril-26 avril et 21 décembre-faisant près de vingt-cinq mille morts dont une majorité de Français2. Parmi ces nombreux morts, on relève le général Marcel Serret et le capitaine Joseph Ferdinand Belmont. Ensuite le front s'est stabilisé et ne donna lieu qu'à des duels d'artillerie et qui a valu au sommet le nom de Montagne Sacrée d'Alsace. Au sommet, au niveau de la croix, il y a environ 22 mètres qui séparent les lignes allemandes des lignes françaises. L'inconvénient de cette situation est que les lignes doivent constamment être silencieuses, car elles peuvent s'écouter les unes les autres, et donc découvrir les stratégies de l'ennemi.

Dans l'impressionnante organisation défensive allemande, des sculptures d'Antoine Bourdelle illustrent le sacrifice de la jeunesse de ces pays voisins et cousins. Pour en sentir le pathos, il faut faire comme ces soldats du Kaiser qui gravissaient les 560 marches de la « Himmelsleiter » (échelle du ciel) qui commence à 790 m d'altitude sur le Bergpfad au versant sud.

Commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale

 

Le 3 août 2014, François Hollande, président de la République française, et Joachim Gauck, président de la République fédérale d'Allemagne, se rendent sur le Hartmannswillerkopf pour commémorer le centenaire de la Grande Guerre, et plus particulièrement le début des hostilités entre ces deux pays5. Cette commémoration est qualifiée d'« inédite »6 car c'est la première fois que le site du Vieil Armand accueille une commémoration de la Première Guerre mondiale.

Le 10 novembre 20177 s'est tenue la cérémonie inaugurale de l'historial franco-allemand de la Grande Guerre du Hartmannswillerkopf présentant les événements qui l'ont marqué8. Elle fut présidée par le président de la République française, Emmanuel Macron, et le président de la République fédérale allemande, Frank-Walter Steinmeier.

 

 

LE CONTEXTE HISTORIQUE

 

Au déclenchement de la guerre en août 1914, le lieutenant-colonel Goybet et le groupe alpin qu'il commande ( 30e Bataillon de chasseurs alpins et 1re batterie du 1er régiment d'artillerie de montagne ) Sont affectés au front des Vosges. Les premiers combats en Alsace sont victorieux : Satel de Munster - Reichsacker-Kopf (14 août), Gunsbach (19 août), Logelbach (22 août), prise du convoi d'une division d'infanterie bavaroise au col de Mandray (24 août). Placé à la tête du 152e régiment d'infanterie, il remporte de nouveaux succès en Alsace : Gunsbach (29 août), Reichsacker-Kopf (3 septembre), puis dans les Vosges, au nord de Saint-Dié (Ormont et Spitzemberg, les 11 et 17 septembre). Il est alors cité à l'ordre de l'armée.

Il est promu au rang de colonel le 1er novembre 1914 et reçoit le commandement de la 81e brigade (152e régiment d'infanterie5e et 15e bataillon de chasseurs à pied (BCP). Il est de nouveau affecté en Alsace, dans la vallée de Thann. Ses troupes prennent Steinbach (25 décembre 1914 au 3 janvier 1915).

Le colonel Goybet passe toute l'année 1915 à combattre au Hartmannswillerkopf, au Hilsenfirst et au Linge. Il est blessé deux fois : à l'Hartmannsweilerskopf en avril, où il fut soigné à l'ambulance de Moosch, et en décembre, où il fut évacué sur l'intérieur. 

Les combats de décembre 1915

Le fortin allemand Rohrburg en 2010.

Le 21 décembre à 9 heures du matin, l’artillerie française entame un tir de préparation d’une puissance inégalée jusque-là dans ce secteur du front. Plus de 300 pièces d’artillerie et de mortiers déversent près de 25 000 obus pendant plus de cinq heures sur les positions allemandes qui subissent d’énormes pertes. Du côté allemand, ce sont à ce moment-là le 14. Jäger, le R.I.R. 78 et le Ldw. Inf. Rgt. 99 qui occupent les premières lignes. Lorsque les 27e et 28e BCA attaquent le Hirtzenstein vers 14 h 15, les Français ne rencontrent quasiment plus de résistance. Au Rehfelsen inférieur, le 23e RI et le 15e bataillon de chasseurs à pied (BCP) échouent une nouvelle fois dans la tentative de conquérir celui-ci. Par contre, le 152e réussit à prendre les fortins Rohrburg et Grossherzog, tous deux situés entre le sommet et le rocher « Panorama », avant de foncer sans rencontrer beaucoup de résistance jusqu’à l’avant-dernier virage de la route d’acheminement allemande (Serpentinenstrasse). Sur le flanc gauche, d’autres unités du 152e RI et du 5e BCP parviennent également à pénétrer profondément les lignes allemandes.

Les Allemands s’attendaient depuis un certain temps déjà à une offensive générale française mais ils sont tout de même terrassés et complètement pris au dépourvu par la violence de celle-ci. Les défenseurs jettent tous les hommes disponibles dans la bataille et parviennent à stopper les Français à seulement 150 m de leur poste de commandement. Les Français ne se rendent pas compte qu’ils sont si près de percer les lignes allemandes et de pouvoir foncer vers la plaine. Les pertes importantes qu’ils ont subies, la tombée de la nuit, le manque de communication entre les différentes unités et l’incertitude sur la situation générale qui en résulte permettent aux Allemands d’éviter de justesse une défaite totale. Ces derniers ont perdu 800 morts et blessés ainsi que 1 400 prisonniers ce jour-là. Pour renforcer leurs effectifs et reconquérir au plus vite les positions perdues, des bataillons supplémentaires de la 8. Reserve-Jäger, stationnés à Soultz et à Buhl, ainsi que les 40. Ldw. Inf. Rgt. et 56. Ldw. Inf. Rgt., stationnés dans la région de Mulhouse, sont mis en alerte et transférés au plus vite au front du Hartmannswillerkopf en train et en marche forcée.

Dès le lendemain, le 22 décembre, les Allemands contre-attaquent et parviennent à reprendre presque toutes les positions du Hirtzenstein perdues la veille. Ce sont à présent les Français qui sont surpris par la rapidité de la réaction allemande. Le 152eRI est encerclé au sommet de la montagne par le Res. Jäger Btl. 8 et presque entièrement anéanti. Environ 600 Français sont tués et 1 500 sont faits prisonniers mais la bravoure de ces soldats est aussi reconnue par les Allemands qui leur ont donné le surnom de « diables rouges » (en référence à leur pantalon de couleur garance). Les Allemands occupent à nouveau une grande partie de leurs positions du jour précédent mais le « HWK » est recouvert de cadavres… Les combats ont à présent de plus en plus lieu dans le secteur situé au sud du Hartmannswillerkopf, vers le Rehfelsen inférieur et le Hirtzenstein.

Le 28 décembre, le 12e BCA conquiert des parties du Rehfelsen inférieur après un tir de préparation d’artillerie de deux heures mais un petit secteur, tenu par trente hommes encerclés du R.I.R.74 qui se défendent avec acharnement, parvient à résister à l’assaut.

Le 29 décembre, une contre-attaque des Garde-Jäger, destinée à libérer les soldats encerclés et à reconquérir la montagne, échoue. Le général français Marcel Serret, commandant en chef de la 66e division d’infanterie, est touché à la cuisse par un éclat d’obus. Il est amputé le jour suivant et meurt des suites de sa blessure le 6 janvier suivant.

Le 30 décembre, le bataillon des Garde-Jäger parvient à reprendre les positions perdues autour du Rehfelsen inférieur et à libérer les hommes du R.I.R. 74, épuisés après deux jours de combats sans ravitaillement. Les jours suivants, de violents combats font rage quotidiennement pour quelques mètres de terrain. Les duels d’artillerie et de corps à corps se suivent.

Le 8 janvier 1916, les Allemands ouvrent un tir de préparation d’artillerie d’une durée de cinq heures pour préparer leur assaut vers le Hirtzenstein. L’assaut, effectué par le Anhaltinisch-Dessauische Inf. Rgt. 188 ainsi que le Märkische Inf. Rgt. 189(renforcé par des unités spéciales d’assaut et de génie), réussit. Les Français tentent une contre-attaque mais échouent. C’était la dernière grande offensive sur le front du Hartmannswillerkopf. Dès lors, les Français et les Allemands se retrouvent face-à-face en occupant presque exactement les mêmes positions que le 21 janvier 1915.

 

http://horizon14-18.eu/wa_files/RI-152.pdf

 

Colonel goybet hartmannswillerkopf 1915

 

Le drame des 21 et 22 décembre 1915. «La perte est cruelle mais l’Honneur est sauf...» 

 

I. Déroulement des faits 

Le 21 décembre 1915, après une furieuse préparation d’artillerie qui a débuté à 9h15 (heure française), les troupes françaises passent à l’attaque vers 14 heures, au Hartmannswillerkopf. Le général Serret, commandant de la 66e DI, dispose, pour cet assaut, de plus de 8 000 hommes*. Sont engagées les unités suivantes de la 66e division : d’une part, la 81e Brigade du colonel Goybet, composée des 152e RI, 5e et 15e BCP et de deux bataillons du 23e RI, dont un seul est engagé directement dans l’assaut (et encore, deux de ses quatre Cies sont placées en réserve immédiate de front). Le second bataillon du 23e RI est positionné au camp de Pierre (Molkenrain) en réserve d’opération ; et d’autre part, la 6e Brigade de Chasseurs alpins, comprenant les 7e , 27e et 28e BCA, commandée par le lieutenant-colonel Hennequin, remplaçant du lieutenantcolonel Boussat, tué le 17 décembre, en effectuant une reconnaissance préliminaire sur l’arête sud. Quelques petites unités du génie et territoriales s’y ajoutent, mais en soutien, elles ne participent pas à l’assaut.

* A effectifs pleins, les troupes françaises engagées devraient compter plus de 12 000 hommes. Mais les pertes antérieures, et celles occasionnées par la mise en place, sont telles que les effectifs sont déjà très diminués. Le 152e RI par exemple, ne compte que «2 100 fusils» (au lieu de 2 880) au moment de passer à l’attaque.

Colonel goybet hartmannswillerkopf 1915 2

 

Le 152e RI, considéré comme le «fer de lance» de l’attaque, est engagé en entier (3 bataillons à 4 Cies chacun) dans l’axe de l’arête sommitale. A sa gauche, sur le versant nord, le 5e BCP (6 Cies) assaille la crête des Pains de Sucre. A sa droite, sur les premières pentes sud, un bataillon du 23e RI (2 sur 4 Cies) est engagé pour s’emparer de la ligne de l’Himmelsleitergraben (tranchée des Echelles du ciel) et aussi assurer la liaison entre le 152e et le 15e BCP. Lequel, est chargé, notamment, de la prise du terrible rocher fortifié Unter-Rehfelsen. Dans son prolongement, dans le ravin du Sihl et sur la crête Sans Nom, la 6e Brigade alpine (7e , 27e et 28e BCA) du lieutenant-colonel Hennequin s’élance aussi, avec pour objectifs, la conquête du Hirzenstein et au-delà, celle du Sandgrubenkopf. Au soir du 21, tous les objectifs assignés par le plan initial ne sont pas atteints. Le Rehfelsen n’est pas pris. Le Hirtzenstein est bien tombé, néanmoins le Sandgrubenkopf n’est pas atteint. Mais le général Serret est persuadé que ces deux positions clés tomberont sous peu. Hélas, le 22 décembre, à midi, le drame est consommé. Une puissante contre attaque, déclenchée à partir de 3 heures du matin, sur les deux versants nord et sud du HWK, a permis aux Allemands de reconquérir la crête sommitale. Le 152e RI, encerclé, a succombé. Le 22 au soir, de leurs conquêtes de la veille, les Français ne conservent plus que le Hirzenstein et la crête des Pains de Sucre. Cette dernière, devenue intenable, sera évacuée le lendemain. Le Rehfelsen sera dégagé et le Hirzenstein, contre attaqué sans relâche, retombera entre les mains des Allemands le 8 janvier. N.B. : voir en page suivante la carte du plan de l’attaque du 21 décembre. 

 

II. Causalité de la défaite «La perte est cruelle mais l’Honneur est sauf»

Le lieutenant-colonel Semaire, commandant le 152e RI, clôt ainsi son rapport rédigé après les tragiques événements du 22 décembre 1915. Cette phrase, qui ne manque certes pas de panache, reflète également l’hécatombe subie par ce magnifique régiment, dont seulement 60 hommes échapperont à la mort ou à la captivité. En examinant les rapports, établis par les différents échelons de commandement à la suite de ce désastre, ainsi que les cartes, les causes de la défaite saute aux yeux : Un objectif irréalisable Le front de départ, pour l’ensemble des troupes engagées, mesure près de 2 800 mètres. A la fin de la journée, la ligne conquise représente plus de 6 000 mètres de front ! Le seul 152e RI, débouchant d’un front de 300 m à peine, doit tenir ensuite une ligne de plus de 1500 m. Aucune des unités engagées, épuisées, amoindries par l’attaque, et pilonnées par l’artillerie allemande, ne dispose de relève. Des conditions épouvantables L’attaque a été déclenchée sous une tempête de neige et les survivants doivent, par un froid intense, organiser leur nouveau front et tenir face aux premières tentatives de contre-attaques des Allemands, lesquels reçoivent, à partir du petit matin du 22 décembre, de nombreux renforts.

 

Plan d'opération pour l'attaque du 21 Décembre 1915 Hartmannswillerkopf

Un soutien d’artillerie absent

L’artillerie française, positionnée dans la montagne, a utilisé la presque totalité de son stock de projectiles et ne peut plus faire face à la contre-attaque allemande, ni contrebattre les batteries ennemies*

Des moyens insuffisants

Le colonel Goybet, commandant la 81e Brigade, dispose en réserve, mais pour tout le front d’attaque, d’un seul bataillon : le second du 23e RI, stationné au camp de Pierres (Molkenrain). Les renforts éventuels devront traverser le feu roulant de l’ennemi, notamment sur le Silberloch et le HWK, lorsqu’ils tenteront de monter en ligne.

Des emplacements non adaptés au terrain

Le PC du colonel Semaire, commandant du 152e RI, chargé de la coordination générale avancée de l’attaque, a été assigné par le plan de Serret. Il est positionné au poste du 2e Génie (et non à celui de Moyret comme on le croit souvent. Peu importe, l’un comme l’autre, sont situés dans la contre-pente française et n’offre aucune vue d’ensemble). Un intense feu roulant est entretenu sur la crête par l’artillerie allemande, derrière les troupes d’assaut françaises. Ainsi, rapidement, les lignes téléphoniques sont coupées, les liaisons optiques impossibles et les coureurs ne passent plus la crête. Pour suivre l’évolution de la bataille, le colonel Semaire tentera d’avancer son PC jusqu’au rocher du sommet, mais devra y renoncer, devant la violence du feu ennemi.

Un curieux remplacement

 

Notons également que le colonel Semaire est arrivé au régiment le 14 décembre seulement, pour remplacer le colonel Segonne, parti le 4 décembre prendre la tête de la 4e Brigade alpine. Un remplacement étonnant, compte tenu de l’importance de son rôle, à la veille d’une attaque majeure, et pour laquelle les préparatifs sont en cours depuis la fin octobre…

* «La puissance d’artillerie pour cette opération était formidable pour l’époque : un canon pour 17 mètres de front ! Cette densité n’a été dépassée qu’à la MALMAISON, lors de la bataille du Chemin des Dames, du 23 au 25 octobre 1917 : un canon pour 10 mètres. Du 21 au 22 décembre 1915, la consommation de munitions d’artillerie fut de 760 tonnes. Du 22 au 23 décembre, de 143 tonnes, alors que les possibilités d’approvisionnement par jour étaient de 140 tonnes. En un seul jour (le 21), on a donc consommé l’apport de cinq jours et demi environ. Les difficultés de transport étaient toujours là pour freiner la consommation...» (extrait de «La lutte pour l’Hartmannswillerkopf» C.E. Dupuy).

Colonel goybet hartmannswillerkopf 1915 5

 

Dispositif  global de l'artillerie  21 Décembre 1915 à l'hartmannswillerkopf  Chef d'Escadron Dupuy

 

 

III. Le  terrible jugement

 

L’honnêteté de Serret

Immédiatement après cet échec sanglant, le général Serret, avec un admirable courage intellectuel, prend à sa charge la responsabilité de celui-ci. Il écrit notamment dans son rapport, adressé le 26 décembre 1915, à son supérieur, le général de Villaret, commandant de la 7e Armée :

«Je n’ai rien à reprendre aux ordres donnés par le colonel GOYBET et le lieutenantcolonel SEMAIRE… Il y a là une erreur initiale qui peut m’être imputée : insuffisance des effectifs d’infanterie par rapport au front à atteindre et aux réactions immédiates à prévoir…»

De Maud’huy avait pourtant prévenu…

Il faut ici rendre hommage à l’attitude noble et à la lucidité du général de Maud’huy, ancien commandant de la 7e Armée.

L’idée de cette attaque ne datait pas de la veille. En avril 1915, au cours d’une inspection, le généralissime Joffre avait indiqué qu’il fallait préparer une grande offensive pour «reconquérir la Haute Alsace et Mulhouse».

Le 21 avril, le général Dubail, dans un long mémoire adressé au général en chef, avait écrit notamment : «…Elle (l’opération envisagée) est toutefois subordonnée à l’occupation préalable des contreforts des Vosges depuis la région de Guebwiller jusqu’ à Cernay...»

Il écrit encore, dans ce but, au général en chef, le 17 octobre 1915 :

«… J’ai examiné avec le général SERRET les petites opérations possibles dans la région tenue par la 66e division et tout compte fait, j’estime qu’il faudra se décider à élargir notre situation à l’Hartmannswillerkopf… L’opération ne sera pas très coûteuse et le progrès réalisé favoriserait sensiblement le débouché dans la plaine d’Alsace…».

Or, le général de Maud’huy, commandant la 7e Armée, n’était pas d’accord avec l’analyse de son supérieur. Il estimait que les effectifs prévus et les buts fixés étaient largement insuffisants et provoqueraient un échec. Il l’a fait savoir.

Il est prié néanmoins de contresigner le plan d’exécution prévu. Il refuse et en paye le prix. Il est «mis en congé de repos»* le 3 novembre, et remplacé par de Villaret.

Un remplaçant plus «docile»

De Villaret, au contraire, a approuvé et contresigné sans discuter l’ordre de préparation élaboré par son subalterne Serret… Et, dans son rapport, dressé le 27 décembre, et envoyé à son supérieur, le général Dubail (Groupement des Armées de l’Est), le général de Villaret (7e Armée) estime, à propos de son subordonné, le général Serret (66e DI), que :

«Le général de division couvre ses subordonnés. C’est incontestablement un beau geste. J’estime qu’il n’est pas entièrement justifié…»

* On a prétexté un diabète, alors que, comme il l’écrit luimême en janvier 1916, dans un courrier de protestation adressé au ministre de la Guerre, le rapport médical le concernant, en date du 1er novembre, indique «diabète bénin, sans complication, parfaitement compatible avec une vie active…» Le 9 novembre, le général Pelé, major général des armées, à qui il s’est adressé pour demander des explications, lui dit : «Le général Dubail et les officiers qui vous ont approché m’en ont déjà parlé. Je n’ai donc pas été surpris quand le général Dubail m’a écrit que vous aviez décidément besoin de repos».

 

Il faut bien un coupable.

 

De Villaret va «botter en touche» en «sacrifiant» un subalterne, le chef de la 81e Brigade, le colonel Goybet, qu’il accuse de manquer :

de discernement et d’esprit de décision :

«Le colonel commandant la brigade, ne prévoit pas avec assez de certitude le changement de son PC…n’arrivant à l’emplacement qu’il doit occuper qu’à 22 heures».

de retards dans l’engagement des renforts :

«Que sollicité dès 19 heures 30 par le lt-cl SEMAIRE de renforcer le 15-2 qui n’a plus qu’une compagnie de réserve, il juge opportun d’attendre, (…) qu’il n’a pas cru pouvoir faire droit à ses demandes ayant donné déjà une compagnie au 7ème BCA et craignant pour le 15ème BCA dont les objectifs n’étaient pas atteints».

«Qu’en fait, il se trouve que le 5ème et le 15ème bataillon ont pu l’un et l’autre, bénéficier de renforts, seul le 15-2 n’a rien reçu». «Que lorsque le 22 décembre à 7 heures 15, le cdt du 15-2 demande du renfort, on lui donne 2 compagnies qui mettent, pour se transporter à pied d’œuvre plus de 3 heures, puisqu’ayant été engagées et morcelées dans une marche pénible à travers les boyaux, la fraction de tête de la première compagnie n’arrive au poste MOYRET qu’à 10 heures 30. A ce moment, des patrouilles allemandes étaient signalées sur le sommet de l’Hartmannswillerkopf».

Et pourtant…

«J’ai eu le tort de ne pas spécifier que ce bataillon (le deuxième du 23e RI) devait être porté au plus vite, immédiatement, derrière le 152ème en avant des barrages ennemis, comme avait été placé le dispositif d’attaque et j’ai été surpris d’apprendre, au cours de la matinée du 22, que le gros de ce bataillon était encore au camp de Pierre…» a écrit, dans son rapport, le général Serret.

Or, ce bataillon de réserve fait partie de la réserve de division et non de brigade, si l’on en croit le plan d’attaque reproduit dans l’ouvrage du chef d’escadron Dupuy (reproduit ci après). Il n’appartient donc pas au colonel Goybet de prendre seul la décision de l’engager totalement, au seul profit du 15/2, sans un ordre express du général Serret.

Et ce dernier, qui suit l’attaque depuis le Molkenrain, ne «découvre» seulement que le lendemain, dans la matinée, que ce bataillon n’a pas été engagé ?

Malgré toutes ces incohérences, dans sa conclusion, de Villaret accuse sans hésitation Goybet : «d’avoir laissé flottant le commandement de sa brigade et que le mouvement lent et tardif du bataillon BONNOTE (23ème RI) le 22, entre 8 et 11 heures, lui est entièrement imputable…» Car il faut bien un «coupable» à désigner.

La sanction demandée par de Villaret est entérinée par Dubail

Pour finir il propose pour le colonel Goybet une nouvelle affectation, qui n’est pas autre chose qu’une rétrogradation :

«J’estime qu’il y a lieu de le relever du commandement de sa brigade, pour laquelle le colonel GRATIER de la 157ème division me paraît indiqué, et de lui donner le commandement d’un régiment à 3 bataillons».

Ce rapport, établi le 26 décembre 1915 par le général de Villaret parvient aussitôt à son supérieur hiérarchique, le général Dubail.

Dans son propre rapport, à destination du général Joffre, ce dernier soutient son subordonné direct et reprend les conclusions de celui-ci.

Même s’il reconnaît qu’il conçoit :

«l’hésitation du colonel GOYBET, à qui le général de division a donné un bataillon du 23ème RI mais en lui précisant que c’est pour tout son front et qu’il ne doit pas compter sur d’autres troupes…» il trouve cependant : «… inadmissible qu’au cours de la nuit, le colonel n’ait pas senti la précarité de la situation du 152ème et songé à rapprocher les trois compagnies du 23ème restées au camp de Pierres». 

Un peu plus loin, enfin, il porte ce jugement terrible :

«Le colonel a manqué de décision…» Enfin, il conclut son rapport de la sorte :

«J’estime en conséquence, avec le général commandant la VIIème armée, qu’il y a lieu : 1. de faire des observations au général SERRET*, et au lieutenant-colonel SEMAIRE 2. de relever le colonel GOYBET de son commandement et de le remettre à la tête d’un régiment.»

Un coupable «idéal» et consentant ?

Le colonel Goybet est accusé de n’avoir pas «senti la précarité de la situation (du 15/2)». Alors que le premier intéressé, Semaire lui-même, indique que, depuis le milieu de la nuit, il est «sans nouvelles de son régiment» !

Lorsque l’on lit l’intégralité du rapport du général Dubail, on est stupéfait de voir les justifications produites pour tenter de dégager la responsabilité du général Serret.

Il indique par exemple :

«qu’il n’était pas nécessaire d’aller jusqu’à l’objectif assigné par le général de division… et que l’extension même du front devait produire un étirement des troupes d’attaque auquel il fallait s’attendre…»

Curieuse interprétation des ordres écrits du général Serret, qui n’a jamais indiqué dans son plan que ces objectifs étaient «facultatifs» !

Le coupable idéal est ainsi désigné. Il se défend pourtant, mais maladroitement, timidement.

Si faiblement que le doute est permis. Dans son propre rapport, le colonel Goybet indique : «… qu’après avoir rejoint le colonel du 15-2 à l’H.W.K vers 3 heures, la carte des postes occupés était déjà établie, les comptes-rendus des différents bataillons étaient arrivés. D’après ces renseignements, la liaison était parfaite entre les différentes unités. Le moral était excellent… Je le répète, la situation du régiment, bien qu’étirée sur un front considérable ne me semblait pas dangereuse… Comme d’autre part, le général de division avait insisté sur le fait que le bataillon du 23ème mis à ma disposition était la seule réserve sur laquelle je pouvais compter pour toute la brigade, je n’ai pas voulu disposer dès le premier jour de plus d’une compagnie, na sachant pas si je n’aurais pas à en utiliser d’autres, soit pour le 5ème bien étiré lui aussi, soit pour le groupement DUSSAUGE qui, n’ayant pas atteint son objectif pourrait avoir besoin d’un soutien pour continuer l’opération… Le matin du 22, les renseignements étaient bons. J’ai causé plusieurs fois par téléphone avec le Cdt. GUEY, commandant l’attaque à la Cuisse droite, et il ne semblait pas inquiet en raison du travail considérable obtenu dans la nuit. Ce téléphone a été le dernier coupé, aussi ai-je pu renseigner directement le Cdt. GUEY sur les nouvelles inquiétantes parce que peu précises qui arrivaient de la gauche. D’où la nécessité pour lui de s’assurer de sa liaison vers sa gauche. J’ai envisagé avec lui, en ce qui concernait son bataillon en cas de retraite, la possibilité de tenir sur la crête rocher WILKE, rocher HELLE. Cette crête, en cas de fléchissement de notre ligne au centre et à gauche, donnait un bon flanquement vers l’Entre-cuisses et la possibilité de contre-attaquer dans cette direction. Le Cdt GUEY avait commencé déjà cette opération en occupant par de petits groupes disponibles les rochers HELLE et WILKE. C’est alors que cet officier supérieur, après m’avoir rendu compte que sa gauche était toujours en liaison avec le bataillon de l’Entre cuisses, s’est dirigé vers sa 1ère ligne. Je n’ai plus entendu parler de lui… GOYBET»

Le colonel Goybet a-t-il subi des menaces ou des pressions de sa hiérarchie, pour qu’il accepte de se taire, ou du moins se défende «à minima» ? Et ainsi d’endosser le rôle du coupable par «faiblesse» ? Nous laisserons aux historiens le soin éventuel de répondre, ou pas, à cette question.

* Blessé mortellement le 29 décembre sur la crête sud, le général Serret échappera, au final, à une mise en cause.

 

Et les véritables fautifs ?

Venant à la suite d’innombrables opérations sanglantes et inutiles, menées durant toute l’année 1915, «l’affaire du Hartmannswillerkopf» a ému, et même indigné, l’opinion et les politiques. Dans l’armée même, des voix s’élèvent.

Le général Messimy, ancien ministre de la Guerre, est parti au front, dès août 1914, avec le grade de lieutenant-colonel. Le 1er janvier 1916, il écrit, indigné, une lettre à son successeur le général Gallieni, dont voici quelques extraits

: «A côté de moi vient de se dérouler, en Alsace, une action purement locale, d’une extrême violence, que les communiqués représentent comme un succès. Certes, nous avons fait seize cents prisonniers au Hartmannswillerkopf ; mais l’ennemi en a fait exactement autant. Nos pertes en tués et blessés sont sûrement beaucoup plus lourdes que les siennes… Le résultat ? Zéro ! Nous avons gagné quatre cents mètres de profondeur sur quinze cents à deux mille mètres de front ! Mais le plus exaspérant, qu’on ne vous dira sûrement pas, c’est que des résultats très sérieux auraient pu être atteints, dès maintenant, si, au lieu d’engager une seule division, la 66e , on avait monté une offensive d’ensemble sérieuse dans la trouée de Belfort, avec sept ou huit divisions qui sont en réserve derrière notre front. Il en sera toujours de même tant que vous ne donnerez pas l’ordre interdisant toute offensive qui ne soit pas une opération stratégique d’ensemble. Il y a un an, on pouvait encore tenter là où il n’y avait pas de fils de fer, des coups de main. La chose est devenue aujourd’hui impossible. Toute petite opération est aujourd’hui «un crime» suivant le mot typique qui a clos la conférence de mon ami le général Barret, commandant le 14e Corps.

Mon général, laissez moi vous adresser, non comme député, non comme votre prédécesseur, non comme votre ami, mais comme soldat, une instante prière : «Balayez tous ces énormes Etats-Majors d’Armée, de groupes d’Armées, du G.Q.G., composés de gens qui n’ont pas fait la guerre, ou qui ont fait semblant de la faire – ce qui est pire ! Ordonnez que le commandement n’ait comme collaborateurs que des soldats ayant fait leurs preuves au feu. Ordonnez enfin que soient rigoureusement interdites toutes les opérations locales, qui peuvent, toutefois, jeter du lustre sur un nom, qui répondent souvent à un accès de nervosité passager, mais qui ne servent à rien qu’à verser des flots de sang. L’Armée, la France, vous en seront reconnaissantes ; vos amis, dont j’ai la fierté d’être, plus encore…»

À la veille d’une attaque précédente, Joffre aurait déclaré, courant 1915, à Dubail :

«Général, le Hartmannswillerkopf est devenu un drapeau pour la France et il doit être repris coûte que coûte !». Ainsi, le colonel Goybet semble avoir été le «bouc émissaire» de ce retentissant échec du 21 décembre. Le Hartmannswillerkopf, était devenu trop «célèbre» et le général Dubail devait bien «justifier» de cet échec sanglant devant la presse et les politiques, donc auprès de Joffre et de l’état-major, qui demandèrent aussitôt des comptes.

Colonel goybet hartmannswillerkopf 1915 10

 

VI. 1915, l'année des << attaques stériles>> 

Avec cette dernière grande attaque française du 21 décembre 1915, dont les soubresauts dureront jusqu’au 8 janvier 1916, date de la reconquête par les Allemands du Hirzenstein, s’achève «l’année la plus terrible» du Hartmannswillerkopf.

Cette dernière «affaire» du Hartmannswillerkopf concluait une année 1915 que beaucoup d’historiens désigneront plus tard notamment, comme celle «des attaques stériles». Le HWK en sera même cité comme l’exemple type par plusieurs d’entre eux. Depuis la fin 1914, une nouvelle forme de guerre est née, dite «de positions». L’armée française, tournée uniquement vers la «guerre de mouvement», est organisée presque uniquement en fonction de cette doctrine. L’usure de l’ennemi est recherchée. Joffre, pour justifier ses assauts partiels et répétés, prononce alors son mot célèbre : «Je les grignote, je les grignote». Mais les Poilus payent un lourd tribut face aux tranchées, fortins et réseaux de barbelés édifiés par l’ennemi. Lequel, mieux préparé à ce type de combat, excelle dans l’art de la défensive. Et les forces françaises s’épuisent autant, sinon plus vite, que celles de l’adversaire.

1916 sera l’année de la continuité de la guerre de positions avec une «stratégie d’anéantissement». Imaginée d’abord par les Allemands à Verdun (février), puis par les Français dans la Somme (juillet). L’objectif de ces nouvelles tentatives est de «saigner à blanc» l’adversaire, selon le mot de Ludendorff, pour expliquer sa nouvelle tactique, avant la bataille de Verdun. Lequel Ludendorff dira aussi, dans ses mémoires : «Au fil des jours, Verdun était devenu comme une plaie béante qui rongeait nos forces». Guerre d’usure ou d’anéantissement, en 1915, comme les années suivantes, toutes ces solutions seront mises en échec par le courage, l’abnégation et le sacrifice immense des fantassins des deux camps.

Guy Spenle

Colonel goybet hartmannswillerkopf 1915 11

 

N.B. : voir dans la rubrique Repères historiques, ci après, le portrait nécrologique du colonel Goybet 

 

Repères historiques  : Biographie Mariano Goybet 

 

 

Le colonel Mariano Goybet

 

Une famille illustre

 

Mariano Francisco Julio Goybet est né à Saragosse (Espagne), le 17 août 1861.

Il est le fils de Pierre Jules Goybet, industriel, et de Marie-Louise Bravais, nièce du physicien Auguste Bravais. Son père, qui dirige une papeterie à Toreto près de Saragosse, est issu d’une vieille famille savoyarde (XIVe siècle), issue de la meilleure noblesse locale. Sa grand-mère paternelle, Louise de Montgolfier, était la petite nièce des célèbres inventeurs Joseph et Étienne de Montgolfier.

 

Le retour en France 

La famille rentre en France en 1862, et reste quelque temps à Annonay où naît un second enfant, Constance. Pierre Jules est ensuite nommé principal de l’École professionnelle de la Martinière à Lyon. La famille y occupe un logement de fonction pendant 16 ans. Période durant laquelle naissent Henri et Victor les deux frères cadets de Mariano.

 

Une vocation militaire

La famille Goybet est dévouée à l’armée depuis plusieurs générations. Les deux frères cadets de Mariano Goybet, Victor (né en1865) et Henri (né en 1868) seront respectivement général de division et capitaine de vaisseau.

Son fils, Pierre (né en 1887) sera contre-amiral. Son petit-fils, Adrien (né en 1922) sera chef de bataillon. Tous seront décorés, notamment de la Légion d’honneur.

Mariano Goybet effectue une scolarité brillante. A Lyon, il est reçu au baccalauréat avec la mention Bien. Il s’engage le 27 août 1882 pour une durée de cinq ans. Le 27 octobre 1882, il entre à l’école militaire de Saint Cyr. C’est un solide gaillard, d’un mètre soixante-douze, et il est un élève brillant(1). Nommé caporal, le 28 août 1883, sergent le 3 septembre 1883, il est reçu au concours d’officier et nommé sous-lieutenant le 1er octobre 1884. Il est affecté au 2e régiment de tirailleurs algériens. Le 1er février 1887, à Mascara (Algérie), il épouse la fille de son général, Marguerite Lespieau.

Nommé lieutenant le 29 février 1888, il passe au 140e régiment d’infanterie, à Grenoble. Le 1er novembre 1890, avec plusieurs de ses anciens compagnons de Saint-Cyr, il intègre la 16e promotion (2) de la prestigieuse école supérieure de Guerre (ESG) à Paris. Le 1er novembre 1892, il est reçu à la 27e place sur 81 promus, et obtient le brevet d’étatmajor, avec la mention «très bien».

(1) Il a été classé au final, 21e sur les 422 élèves inscrits à cette 67e promotion, intitulée «Des Pavillons Noirs» du nom de troupes chinoises affrontées par l’armée française en 1883. Une promotion qui compte de futurs généraux célèbres de la Grande Guerr : d’Armau de Pouydraguin, Guillaumat, Berdoulat, Challe, etc.

(2) Une promotion d’élite qui compte, outre les premiers Saint-Cyriens cités plus haut, également les futurs généraux Putz, Guignabaudet, Lemaistre etc. Et aussi, le non moins célèbre capitaine Dreyfus (classé 9e !) qui sera injustement accusé d’espionnage en 1894.

Mariano Goybet est promu capitaine le 26 décembre 1893, toujours au sein du 140e régiment d’infanterie.

Colonel goybet hartmannswillerkopf 1915 13 1

En 1896 il est nommé officier d’ordonnance du général Zédé, gouverneur de Lyon. Le 6 février 1895, il est affecté à l’état-major de la 27e division d’infanterie, et le 26 septembre 1895 à l’état-major du 14e corps d’armée

Le 30 septembre 1900, il est affecté au 99e régiment d’infanterie (Lyon et Gap), où, depuis septembre 1899, il effectue un stage de commandant de compagnie. Après un passage à l’état-major du commandement supérieur de la défense des places du groupe de Briançon, il est promu chef de bataillon le 24 décembre 1904, et affecté au 159e régiment d’infanterie qui porte alors le béret des alpins.

En décembre 1907, il prend le commandement du 30e BCP (bataillon de chasseurs à pied), poste qu’il conserve quand il est promu lieutenant-colonel le 23 décembre 1911. Alpiniste et skieur, le lieutenant-colonel Goybet profita de son séjour prolongé dans les Alpes pour faire de nombreuses ascensions, soit seul, soit avec sa troupe : mont Blanc, Grande Casse, Meije, Pelvoux, etc.

 

La guerre

 

Au déclenchement de la guerre, en août 1914, le 30e BCP compte 1 633 hommes de troupe, 102 sous-officiers et 25 officiers. Il forme un groupe alpin par l’adjonction d’une batterie du 1er RAM, et est affecté au front des Vosges. Le groupe alpin Goybet quitte son cantonnement de Jauziers (BassesAlpes) le 8 août et arrive à Epinal le 12 août. Il se porte aussitôt, via Gérardmer, au col du Bramont. Le groupe est placé sous les ordres du général Bataille, commandant de la 81e brigade (41e DI).

Le 14 août, débouchant du Hohneck, il participe aux combats de Gaschney et du Sattel (vallée de Munster). Le soir il occupe la crête du Sattel, d’où ses hommes aperçoivent la ville de Munster, et repousse toutes les contre-attaques allemandes.

 

La perte d’un premier fils.

 

Le 19 août, le bataillon est lancé, par les crêtes de la vallée de la Fecht, à l’assaut de Gunsbach, en vue de favoriser une attaque générale de trois bataillons alpins sur Munster. Dès qu’il approche de cette localité, le groupe alpin subit un terrible feu d’artillerie et une vive fusillade. Les pertes sont sensibles. Les Allemands contreattaquent plusieurs fois avant d’effectuer un repli.

Le fils cadet du colonel Goybet, Frédéric, s’est engagé à 18 ans, en 1909, au 133e régiment d’infanterie, pour une durée de 4 ans. Le 5 avril 1910, il est entré au 30e bataillon de chasseurs, que commande son père depuis 1907. Il a prolongé son engagement et il est sergent depuis 1911. Il a fêté ses 23 ans il y a peu, le 6 août 1914.

Le sergent Frédéric Goybet est du nombre des 28 tués, pour le seul 30e BCP, des combats de cette journée du 19 août.

Malgré ce drame personnel, le lieutenant colonel Goybet trouve assez de ressources pour ne pas craquer.

Il sera cité à l’ordre de l’armée. Voici le texte :

Ordre de la 1ère Armée n°44 du 17 septembre 1914 : «A montré au feu les plus grandes qualités militaires, ayant perdu son fils, mort au champ d’honneur sous ses ordres, le 19 août 1914, a donné à tous le plus bel exemple de dévouement patriotique et de force d’âme en continuant à remplir tous ses devoirs de chef, dans des circonstances difficiles avec le même sang-froid et la même lucidité.»

Et voici aussi le texte de la lettre de félicitations, adressée le 20 septembre, par le général Bataille : «Le Général comt le Détachement s’empresse d’adresser toutes ses félicitations au lt colonel Goybet comt le 30 Btn de chasseurs et à ses braves troupes pour leur brillant succès d’hier contre un ennemi très supérieur en nombre*»

Renforcé d’un bataillon (1er Cdt d’Auzers) du 152e RI, le groupe alpin Goybet s’empare de Waldbach, le 20, et de Turckheim, le 21 août. A 16 heures de la même journée, une reconnaissance de cavalerie envoyée par le lieutenant-colonel Goybet, pousse jusqu’à Colmar qu’elle «trouve complètement évacué et qu’elle peut traverser sans encombre» !

Mais le 22 août, les Allemands lancent une puissante contre-attaque. Le groupe Goybet résiste bien à celle-ci, menée par tout un régiment de réserve Bavarois, débouchant de Logelbach, et appuyé par une forte artillerie lourde. Le lieutenant colonel Goybet est en première ligne et dirige la résistance.

Relevé à partir du 25, le groupe alpin Goybet vient occuper le col du Bonhomme dès le 26 août. Il est placé sous les ordres du groupement alpin du colonel Gratier (30e BCP, 28e et 12e bataillons alpins). Le 27 août, il se porte devant Mandray et le 28, il s’empare même du convoi d’une division d’infanterie bavaroise, au col de Mandray. Le 30 août 1914, par ordre du général Doutée, commandant le groupement des Vosges, le lieutenant-colonel Goybet est placé à la tête du 152e régiment d’infanterie. Une promotion fameuse, car le 15/2 est considéré déjà comme un régiment d’élite !

*Effectivement, durant cette journée, le 30e BCP a eu à faire face au 121e régiment de réserve Wurtembergeois, renforcé de fortes fractions des 123e et 124e régiments de réserve.

Autre marque de considération, le 1er septembre, le général Bataille, commandant la 81e brigade, est appelé au commandement par intérim de la 41e division. Il confie, par ordre inscrit sous le n°77, au lieutenant- colonel Goybet, commandant le 152e , le «commandement du groupe formé par le 152e , la 1ère batterie d’artillerie et la Cie du Génie de la 41e DI». Avec celui-ci, Goybet remporte de nouveaux succès : Soultzbach (2 septembre), le Sattel (4 septembre).

Le 7 septembre, il prend le commandement du groupement de la Schlucht (12e groupe alpin, 152e RI, 52e groupe alpin de réserve et 1er groupe artillerie de la 41e DI). Puis, toujours dans les Vosges, il mène son régiment sans faiblir, lequel combat efficacement au nord de Saint-Dié, à l’Ormont le 11 et au Spitzenberg, du 17 septembre à fin novembre.

 

LA SECONDE PERTE CRUELLE D'UN FILS

 

Décidemment, dès cette première année du conflit, le colonel Goybet paie un lourd tribut à la guerre.

Mariano et Marguerite Goybet ont eu quatre enfants. Une fille, Claire, née en 1896, et trois fils. Pierre (1887-1963) sera contreamiral. Frédéric le cadet, nous l’avons vu, est tombé le 19 août 1914. Adrien, leur second fils, est né en 1889.

Adrien est un engagé lui aussi. Il sert, avec le grade d’adjudant au 1er régiment de tirailleurs Marocains, quand il est tué à son tour, à Souain (Marne), le 6 octobre 1915, alors que son régiment attaque les lignes allemandes au nord-ouest de la localité*. Il avait 26 ans.

Comme son frère aîné, il a reçu, à titre posthume, la Croix de guerre avec palmes. Le lieutenant-colonel Goybet a été promu au rang de colonel le 11 novembre (J.O. du 1er novembre).

Le 16 novembre il reçoit le commandement de la 81e brigade. Il est remplacé à la tête du 152e RI par le chef de bataillon Jacquemot. La 81e brigade cantonne alors dans la vallée de Thann. Ses troupes effectuent la difficile conquête de Steinbach (25 décembre 1914 au 3 janvier 1915).

 

1915, l’année des blessures physiques et morales

Durant toute l’année 1915, la 81e brigade (152e RI, 23e RI, 5e et 15e BCP) rattachée à la 66e division du général Serret, combat durement au Hartmannswillerkopf, à l’Hilsenfirst et au Linge.

Le 26 avril 1915, les Allemands ont arraché la veille, la crête du HWK que les français tenaient depuis le 6 avril. Le colonel Goybet est venu conférer sur la situation, au PC du commandant Jacquemot (situé non loin de la stèle Scheurer actuelle). Un obus tombe sur le PC. Le commandant Jacquemot est sérieusement blessé, le souslieutenant Scheurer est gravement blessé (il décèdera peu après). Le colonel Goybet est plus légèrement atteint. Il sera soigné à l’ambulance divisionnaire de Moosch.

Après différents combats, au Linge et à l’Hilsenfirst notamment, à l’automne, la 81e brigade retrouve la vallée de la Thur et le Hartmannswillerkopf.

Le 21 décembre sa brigade est engagée en totalité pour la grande attaque française. Nous ne reviendrons pas ici sur cet épisode dramatique et les accusations fallacieuses dont le colonel Goybet a fait l’objet (voir rubrique précédente).

Le 25 décembre 1915, il est de nouveau blessé au HWK. Cette fois la blessure est plus sérieuse et il doit être évacué sur un hôpital de l’arrière. A son retour de convalescence, en mars 1916, il est rétrogradé (voir article précédent) au commandement d’un régiment. Il rejoint le 98e RI (50e brigade de la 25e DI) qui tient les positions devant Verdun.

* Le régiment de tirailleurs a été décimé, notamment par le feu de l’artillerie allemande. Il est néanmoins parvenu à s’emparer de ses objectifs, dont les redoutables tranchées «des Vandales» et «de Lubeck». A l’issue de cette journée, il ne compte plus que 18 officiers (28 sont tombés, dont 11 sont portés disparus), et 1 836 hommes (1 364 sont tombés, dont 755 sont portés disparus !)

A l’automne, il retrouve son rang de chef de brigade et commande la 50e brigade.

La 25e division participe à la bataille de la Somme. Les 9 et 10 novembre 1916, il mène brillamment les combats de Chaulnes et du Pressoir. Il est cité une nouvelle fois à l’ordre de l’armée par le général Pétain.

Début 1917, il est nommé, par intérim, à la tête de sa division, la 25e . Après toute une série de combats victorieux (canal Crozat, Saint-Quentin), en août 1917, sa division retrouve Verdun, devant lequel s’engage une seconde bataille. Le 20 août, ses hommes s’emparent du bois d’Avocourt. Après un court séjour dans la forêt d’Argonne, sa division va occuper le secteur de Bézonvaux où elle repousse des contre-attaques allemandes presque quotidiennes.

Le 20 décembre 1917, le colonel Goybet est nommé général de brigade.

Le 30 mai 1918, alors qu’il occupe le MortHomme (Verdun rive gauche), il est nommé au commandement de la 157e DI qui vient d’être décimée au Chemin des Dames (Aisne).

La division est reconstituée avec des éléments du 333e RI, ainsi que des 371e et 372e régiments noirs américains. Elle est magnifiquement reconstituée sous l’impulsion du général Goybet. Plusieurs témoins relate sa capacité à remonter le «moral des hommes» et sa «grande humanité envers les troupes noires». Après l’occupation du secteur Argonne-Vauquois cote 304, à partir du 15 septembre, la 157e DI est portée sur le secteur de Dommartin-sur-Yèvres (Marne). Le 26 septembre 1918, elle participe, au sein de la IVe Armée, à l’offensive générale de Champagne. Rompant le front ennemi devant Monthois les 7 et 8 octobre, les troupes du général Goybet «s’emparent de nombreux prisonniers et d’un butin considérable».

A partir du 11 octobre, la division est relevée et part pour Corcieux (Vosges). Elle prend position dans le secteur compris entre Croix le Prêtre, au nord, et Blancrupt, au sud. Un secteur de 23 km qui comprend des sommets tristement célèbres : le Violu, la Tête des Faux, le Bonhomme… Un retour sur la montagne vosgienne qui fut aussi, sans doute, poignant pour le général Goybet. Mais un secteur relativement épargné en cette fin d’année 1918.

On signale juste des patrouilles ennemies qui s’aventurent dans les lignes françaises. Certaines se font même «capturer». Des bombardements violents néanmoins agitent de temps à autre le front. Dès novembre, de nombreux déserteurs allemands gagnent les lignes françaises.

L’armistice

Le 11novembre, à 11 heures, le cauchemar prend fin.

Stationnée à partir du 19 novembre à Bruyères, la 157e DI est dissoute le 20 décembre 1918. Le général Goybet fut aussitôt désigné comme adjoint du gouverneur militaire de Strasbourg, le général Hirchshauer. Un poste qu’il occupera jusque en mars 1920.

La campagne du Moyen-Orient

En Syrie, il commande la brigade mixte du littoral, puis la 3e DI de l’armée du Levant à partir de juin. Le 25 juillet 1920, il entre dans Damas. Il exerce le commandement du territoire jusqu’à sa mise en cadre de réserve, le 17 août 1921.

Epilogue d’une vie bien remplie.

A la retraite, après 52 ans de service dans l’armée française, le général Goybet devient président des anciens combattants de la commune d’Yenne (Savoie). Il se dévoue pour eux. Il avait la réputation d’un chef juste et de toujours bien traiter ses soldats et ceux des troupes noires américaines placées sous ses ordres. Mariano Goybet s’est éteint à 82 ans, en avril 1943.

 

Voici enfin les principales citations lui ayant été attribuées  

 

«Ordre de la 2e Armée n° 912 du 28 septembre 1917 :

«A, le 20 août 1917, enlevé tous les objectifs qui lui étaient assignés et a fait de nombreux prisonniers, pris un important matériel et repoussé plusieurs contre-attaques.»

Ordre de la 4e Armée n° 1599 du 23 janvier 1919 :

«Remarquable officier général, plein de vigueur, d’entrain et d’une foi communicative. A pris le commandement de sa division au moment même de sa réorganisation avec des régiments américains. Grâce à son action très personnelle, à son activité inlassable, et à son tact parfait, a réussi à transformer en quelques mois cette grande unité nouvelle en un splendide outil de combat. Au cours de la rude bataille de Champagne, du 27 septembre au 6 octobre, a réalisé avec sa division une victorieuse avance en chassant l’ennemi de positions successives ardemment défendues, en s’emparant de nombreux prisonniers, de canons, et d’un matériel de combat considérable.»

Ordre de l’Armée n° 13 983 II du 5 mars 1919 du G.Q.G. :

«A montré les plus belles qualités de Chef, aux combats de l’Ormont et du Spitzemberg, en septembre 1914, et aux attaques de Steinbach et de la Région Vosgienne au cours de l’hiver 1914–1915. Blessé en avril 1915.»

Extrait de la Citation du général Pershing, commandant en chef des armées américaines, pour l’attribution au général Goybet de la Distinguished Service Medal par le président Wilson :

«Comme commandant de la 157e DI, vous avez été l’un des facteurs importants de la victoire des alliés par votre brillante conduite et votre haute technicité. Les officiers et les soldats de la 157e considèrent comme un grand honneur d’avoir servi sous vos ordres dans les opérations que vous avez conduites en Champagne et dans les Vosges. Signé général Pershing »

Notation générale des états de services : «Beaux services, temps de paix et temps de guerre»

 

Auteurs : Guy Spenle et Michel Petitjean

Décorations

Distinghished service medal décernée à Mariano Goybet par le président des Etats unis pour sa conduite lors de la première guerre mondiale de la 157eme Division (Red Hand) qui comprenait les 371e et 372e R.I. US

 

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site