Constance Goybet : Souvenirs

                                                           in La gazette de l'île Barbe numéro spécial, 1993

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Constance Goybet (1863-1945), fille de Pierre Jules Goybet  (1823-1912), industriel en Espagne, membre du conseil supérieur de l'industrie en Espagne, directeur de l'école de la Martinière50 à Lyon47,51,52. Il épouse, en 1857, Marie Bravais53, nièce du physicien  Auguste Bravais  . Constance  épousera   Joseph Jaillard en 1893, chef d'escadron d'artillerie, chevalier de la Légion d'honneur81,( arrière grand père de Pierre Jaillard. président de la gazette de l’île Barbe). Ses frères sont :

       .   Mariano Goybet (1861-1943), général de division,grand officier de la Légion d'honneur57, (Arrière grand père d'Henri Goybet)

 

 

[1870]

 

Je n'ai conservé qu'un vague souvenir de ma première rencontre avec Charles. C'était au mois d'octobre 1870 : il était venu voir sa grand-mère, qui nous avait gracieusement ouvert sa maison depuis la guerre. Je me souviens que nous étions, Mariano, Thérèse, lui et moi, dans la petite cour près de la cuisine ; Charles nous racontait plaisamment quelques farces de collège et nous riions de tout notre cœur. - J'avais sept ans à cette époque, aussi les onze de mon cousin, qui était l'aîné de nous quatre, m'inspiraient une sorte de crainte.

Cette visite de Charles à Yenne ne fut qu'une courte apparition ; il repartit peu après et je ne conservai que le souvenir d'un agréable compagnon de jeux. C'est de l'année suivante seulement que date pour ainsi dire notre connaissance. C'est à l'automne 1872 que remonte notre réciproque affection.

 

 

 

 

[1872]

 

 

Nous revenions en famille d'une promenade à Nattages. Je revois dans mes souvenirs ce petit chemin pierreux surplombant le Rhône et le pittoresque hameau perché au-dessus du fleuve. Thérèse et moi marchions bras dessus, bras dessous, jouissant du ciel bleu qui riait au dessus de nos têtes et prêtant de temps en temps l'oreille à la conversation de nos deux grands frères qui échangeaient derrière nous leurs confidences à mi-voix. De retour à la maison, et comme je me promenais toute seule dans notre petit jardin, Mariano me prit à part : "Charles m'a chargé de te demander, me dit-il, si tu voudrais être sa femme." Mon petit cœur d'enfant se mit à battre bien fort à cette singulière déclaration, et je me souviens parfaitement, bien que de nombreuses années se soient écoulées depuis lors, que je lui répondis gravement : "Tu peux lui dire oui, s'il reste toujours gentil, car je l'aime de tout mon cœur."

Bien des années se sont écoulées depuis ce serment d'enfant que lui sans doute a oublié ; pour moi, je m'en souviens toujours, aussi je ne peux gravir le chemin du bord du Rhône sans songer avec émotions à ce jour lointain où Charles, à cette même place, souhaitait ardemment de m'appeler un jour sa femme. Ce fut l'aurore de notre bonheur, car bien des années plus tard, quand mon cousin me fit comprendre qu'il m'aimait, ce lointain souvenir d'enfance me revint en mémoire. Il me semble que Dieu nous avait destinés l'un à l'autre, que sa main divine nous avait conduits, aussi je donnai à Charles mon cœur sans réserve.

 Pendant les années qui suivirent, je vis Charles de loin en loin. J'oubliais peu à peu ma promesse d'enfant ; cependant, mon affection pour lui ne put changer : il était si complaisant, si rempli d'attentions, j'entendais si souvent vanter ses bonnes qualités par mes parents que j'allais volontiers avec lui. Nous jouions avec bonheur à la petite guerre dans les bois de Volontaz, et je me souviens que dans ces jeux bruyants, j'étais toujours le fidèle aide de camp de Charles, qui me défendait au besoin contre l'impétuosité de mes frères. Je possédais du reste toute la confiance de Mariano et de mon cousin. En remontant le cours des années, je vois avec une certaine douceur que j'ai toujours eu le privilège d'être la confidente de mon frère aîné. J'étais au courant de leurs folles équipées et je savais au besoin les défendre lorsque leurs méfaits avaient attiré quelque punition.

Aucun fait saillant n'interrompit notre calme existence jusqu'en 1878. Les vacances passées à Yenne étaient toujours pour moi une source de grandes jouissances : je revoyais Thérèse, à laquelle me liait une tendre amitié ; nous partagions les jeux de nos cousins et cousines, mais je n'ai pas souvenance que Charles fût plus aimable pour moi qu'il ne l'était pour les autres, et je ne crois pas avoir évoqué une seule fois ces souvenirs d'enfance qui reviennent en foule aujourd'hui.

 

 

 

 

[1877-1878]

 

 

Au mois de juillet 1877, Charles vint à Lyon et fut reçu bachelier à ma grande joie.

L'hiver de 1878 fut très gai pour nous. Mariano recevait ses amis à la maison ; nous avions organisé des leçons de danse avec les familles Sérullaz, Trillat et Duport, et toutes les semaines, nous nous réunissions les uns chez les autres pour danser. J'avais beaucoup de succès à ces petites soirées et je me rappelle que j'étais très sensible à ces petits triomphes de vanité, et que j'étais surtout extrêmement fière des attentions de Georges Sérullaz.

Au mois d'avril, nous allâmes, Père, Luisa, Mariano et moi, passer nos vacances de Pâques chez mon oncle Charles Goybet, qui avait mis Volontaz à notre disposition. Toute la famille Alexis peuplait la maison de ville, aussi Volontaz et Yenne étaient en communication constante : Charles montait avec Thérèse, nous passions presque toutes nos journées ensemble, et comme le temps pluvieux nous permettait rarement de courir les bois, nous jouions des charades et faisions de la musique pour charmer nos loisirs.

J'avais encore la tête toute pleine de mes petits succès de l'hiver, aussi je ne songeais pas à faire attention à Charles, et l'affection que je lui avais vouée tout enfant dormait dans un coin de mon cœur. Mariano lui avait, je crois, raconté nos plaisirs d'hiver sous les couleurs les plus brillantes et lui avait sans doute parlé de la prétendue adoration de Georges pour moi. Quoi qu'il en soit, un jour que nous montions ensemble à Volontaz, Charles me taquina à ce sujet et insista beaucoup sur mes sentiments à l'égard de cet ami de mon frère. Je vis qu'il était horriblement jaloux, aussi je lui assurai en toute sincérité que Georges m'était indifférent, ce qui eu l'air de le rasséréner.

Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais à dater de ce jour, il eut toute ma tendresse. Il se montra dès lors très attentif à mes moindre désirs, plus empressé, plus complaisant que jamais. Un jour que nous montions à Volontaz, il me raconta le roman d'un jeune homme pauvre d'une façon si originale, si saisissante que je n'ai jamais pu oublier les émotions qu'agita en moi cet ouvrage. Une autre fois, nous allions à la Terrosière. Notre chemin suivait un petit ruisseau tout constellé de myosotis. Charles, voyant que j'en avais envie, se baissa et cueillit un de ces poétiques petits "aimez-moi", qu'il m'offrit entouré de quelques brins de mousse. Ce fut là son premier présent d'amour, aussi je l'acceptai d'une main tremblante, et aujourd'hui encore, cette pauvre petite fleur desséchée a le pouvoir de réveiller en moi une foule d'heureux souvenirs.

Je crois que c'est ce même jour que, Charles m'ayant suppliée de lui dire ce qui pourrait me faire plaisir, je lui demandais quelques vers. Le lendemain, il me remit une charmante petite poésie que j'ai précieusement conservée et bien relue depuis lors :

 
Si ton pouvoir en poésie
Etait égal à tes attraits,
Dans ta coupe d'or, d'ambroisie,
Je boirais, sans doute, à longs traits.
Mais puisque là ton doux empire
Ne peut faire régner sa loi
En vain d'un poétique délire
J'essaye de m'enflammer pour toi.
Muse, en vain j'implore ton secours.
L'affreux désespoir me consume,
Ma verve est glacée, je suis court,
Dans ma main muette est ma plume,
Mais du moins je serais heureux
Si j'ai consacré sur ma lyre
Des chants, hélas peu glorieux !
Si du moins tu daignais me lire. "

Notre retour à Lyon avait été fixé au samedi 27 avril. Nous devions partir par le courrier à 3 heures, aussi nous descendîmes de Volontaz aussitôt après le dîner afin de passer encore quelques instants avec la famille de mon oncle Alexis. - Je courus toute seule au Colombier, où Thérèse et son frère m'attendaient impatiemment. Nous nous promenâmes longuement dans ce cher clos et Charles m'offrit un petit bouquet de lilas qu'il avait cueilli à mon intention. Nous étions tous trois un peu mélancoliques et je promenais de tristes regards sur ce beau pays que j'allais quitter, songeant avec un serrement de cœur que notre doux poème était peut-être fini !

A 3 heures, on vint nous chercher et nous montâmes en voiture… Je les vois tous encore devant la vieille maison paternelle, nous faisant des signaux d'adieu, et au premier plan Charles, dont le triste regard m'entrait douloureusement dans le cœur… Peu à peu, l'amertume de la séparation s'effaça pour faire place au doux souvenir dont mon âme était imprégnée ; de Yenne à Lyon, une joyeuse action de grâce s'éleva de mon cœur vers Dieu et je le remerciai ardemment d'avoir, placé sur ma route un amour si profond et si grand.

De retour à Lyon, je me remis sérieusement au travail avec ma maîtresse, Mlle Chauvet. Un jour, pendant une de mes leçons (c'était, je crois, pendant la première semaine de mai), la femme de chambre me remit une lettre de Thérèse. Je ne pus résister au désir de la lire et je la décachetai avec un battement de cœur. Le contenu me troubla si fort que j'oubliai totalement la leçon que je récitais, ce qui m'attira un reproche de mon institutrice : "Lorsque, l'autre jour, tu fus partie, disait Tata, je retournai sous les tilleuls et je trouvai ton nœud de cheveux ; je me proposai de le garder lorsque, quelqu'un me l'ayant demandé, je le lui donnai. Tu supposes qui est ce quelqu'un ?" Toutes ces heureuses journées de mon séjour à Volontaz, avec leurs délicieuses émotions, me revinrent en mémoire et j'avoue que je me sentis très joyeuse en pensant que ce pauvre petit nœud me rappellerait constamment au souvenir de Charles.

Le 2 juin, Mariano reçut une longue lettre de mon cousin, toute pleine de mon souvenir. Il parlait beaucoup des courses que nous avions faites ensemble et terminait par ces paroles : "Avis important. J'ai suspendu dans mon alcôve, au-dessus de ma tête, un objet… nœud en soie noire bordé de rouge appartenant à… que j'ai en grande vénération. Le nœud ou la personne, comme tu voudras. (L'amphibologie ne peut nuire.) Si par hasard l'heureux propriétaire dudit objet désirait être réintégré dans sa possession légitime, elle n'aurait qu'à l'écrire ou le faire savoir audit détenteur. Pourtant, on prend la liberté de lui faire observer que ce serait aller contre sa conscience que d'arracher sans raison valable au détenteur ledit objet." - Je fus bien heureuse en lisant cela ! Je me souviens que Mariano ne voulait pas me laisser lire cette lettre, mais je le suppliai de telle façon qu'il consentit à me la donner. Depuis lors, elle dort dans mon portefeuille avec mes chers souvenirs.

Je crois que Charles vint à Lyon vers la fin de juillet, mais cette visite ne fut marquée par aucun fait saillant.

Le 6 août, Papa, Luisa, Mariano et moi partîmes pour la Savoie. J'étais plongée dans un muet ravissement en songeant que j'allais revoir cette chère petite vallée de Yenne où j'avais été si heureuse trois mois auparavant. Mon premier regard en arrivant fut pour la maison de mon oncle : toutes les fenêtres étaient ouvertes et j'en conclus avec bonheur que la famille était arrivée. En effet, mon oncle, ma tante et Charles étaient à Yenne depuis la veille.

Nous passâmes ensemble de délicieuses journées ; l'une surtout est restée profondément gravée dans mon cœur.

C'était le 2 août [sicl. Nous avions eu la visite d'un ami de Mariano, M. Paul Trillat, et pour occuper notre hôte, Papa avait proposé une course au château de la Martinière, que nous ne possédions pas encore à cette époque. Nous partîmes par une chaude journée. Charles et moi marchions toujours l'un à côté de l'autre, et sous prétexte de montrer le chemin, à certaine distance du reste de la bande. Je me souviens que nous nous égarâmes complètement dans de délicieux petits ravins boisés, et qu'un sentier tout semé de fleurs sauvages nous conduisit à une cabane de branchages perchée au bord d'un ruisseau qui murmurait sous un fouillis d'herbes et de broussailles. " Qu'il ferait bon vivre à deux sous ce toit rustique ! " me dit Charles. Je ne me souviens pas de ma réponse, mais je me souviens que pour cacher mon trouble, j'exaltai les charmes de cette petite retraite inconnue et je donnai libre cours à mon enthousiasme pour ces sauvages beautés de la nature. - Les autres nous rejoignirent bientôt et nous continuâmes gaiement notre promenade.

Le soir, après le souper, nous raccompagnâmes Paul Trillat sur le chemin de la Balme, où sa voiture l'attendait. Il faisait un splendide clair de lune et cette route bordée de rochers sombres avait un aspect si fantastique que je me sentis envahir par une poétique et religieuse terreur.

Le lendemain, Papa partit pour Lyon afin d'aller chercher Maman et mes deux plus jeunes frères. Nous restâmes seuls, Luisa, Mariano et moi. Charles était toujours avec nous et je me souviens même que Tante Célina m'en témoigna un jour son mécontentement.

Le vendredi, Mariano et mon cousin parlaient de faire une course le lendemain. Charles devait coucher à la maison avec mon frère et partir le samedi de grand matin. Ils répondirent de façon évasive à nos questions sur leur projet et je devinai aussitôt qu'ils avaient l'intention de faire secrètement l'ascension de la dent du Chat. Je compris si bien qu'ils nous cachaient quelque chose que le soir, en nous couchant, je dis à Luisa : " Il est tout à fait inutile que tu réveilles ces jeunes gens à 4 heures : je suis sûre qu'ils seront partis. " - En effet, Luisa, à 4 heures du matin, trouva la chambre vide. (J'ai su depuis que Charles et Mariano étaient partis à 10 heures du soir, aussitôt qu'ils nous avaient crues endormies.) Le lendemain à midi, ils nous revinrent harassés de fatigue ; je ne leur demandai même pas d'où ils venaient car j'avais tout deviné. Charles me donna un gros bouquet d'œillets sauvages, ajoutant qu'ils étaient précieux. Je les fermais avec soin et écrivis dessus : " de la dent du Chat, 1878 ".

Je note cette circonstance qui, au premier abord, semble sans importance, car elle se rattache étroitement aux premières larmes que Charles me fit verser, à la première blessure qu'il fit à mon cœur.

Le soir, Maman et mes frères arrivèrent de Lyon, et le dimanche, nous dînâmes tous chez mon oncle Alexis. Ce jour-là, on décida à ma grande joie que ma tante nous emmènerait le lendemain, Luisa, Mariano et moi, à Cognin, où Tante Irma nous attendait pour quelques jours.

Le lundi, je me levai de grand matin. Le temps était superbe. J'allai avant tous les autres chez ma tante et je trouvai Charles dans le salon d'en bas. Il avait l'air aussi heureux que moi : "Regarde" me dit-il en ouvrant un petit sac de voyage qu'il portait en bandoulière, et j'aperçus le fameux nœud noir bordé de rouge. "Il ne me quitte jamais", rajouta Charles. Un rayon de joie inonda mon cœur et je répondis à mi-voix que j'en étais bien heureuse.

Sur ces entrefaites, mon frère, ma sœur et Tante Célina arrivèrent et nous montâmes en voiture. Le trajet fut des plus gais. A Chevelu, nous descendîmes de voiture pour faire la montée à pied. Ma tante, Mariano et Luisa restèrent un peu en arrière et nous prîmes, Charles, Louis et moi, une certaine avance. Charles me racontait la neuvaine de la chandeleur de Nordier et j'écoutais avec un profond intérêt. Louis nous quitta aussi et nous restâmes seuls, mon cousin et moi, marchant l'un près de l'autre et osant à peine nous regarder. Je me souviens que nous cueillîmes une magnifique marguerite qui croissait au bord de la route, et que Charles se mit à l'effeuiller ; elle répondit "passionnément". Mon cousin se tourna vers moi d'un air interrogateur ; je compris quelle était la question qu'il lui brûlait de me poser, et je lui dis en rougissant : "Tu sais que les marguerites ne mentent pas." Il sourit et son regard s'attarda sur moi avec une expression de tendresse que je ne lui connaissais pas.

Arrivés sur le col du Chat, nos parents nous rejoignirent et nous remontâmes en voiture. Jusqu'au Bourget, on parla beaucoup des demoiselles Défer, dont nous allions faire la connaissance chez Tante Irma, et je me souviens que j'éprouvais un petit sentiment de jalousie lorsque Charles ventait la gentillesse et la beauté de ces jeunes filles.

Nous fîmes une petite halte au Bourget pendant que nos chevaux se reposaient. Le temps était délicieux et le lac était plus bleu et plus profond que de coutume. Jamais je n'avais respiré avec plus de ravissement cette âpre senteur des montagnes, plus agréable que les parfums des plates-bandes. Nous suivîmes un sentier tout semé de myosotis, j'en fis un énorme bouquet, et Charles entra un peu en avant dans le lac afin de cueillir de magnifiques nénuphars, qu'il m'offrit.

Notre promenade terminée, nous remontâmes en voiture. A 11 heures, nous étions chez Tante Irma et j'entrais tout intimidée dans le salon, où se trouvait Mlle Défer. Qui m'aurait dit alors que quelques temps après, Adèle compterait au nombre de mes meilleures amies !

Le jour de notre arrivée, il y eut un grand dîner chez Tante Irma. Nous nous amusâmes beaucoup au croquet, puis nous allâmes rêver au bord de la rivière. Le soir, nous nous promenâmes dans l'allée de pommiers par un magnifique clair de lune.

Je fus profondément heureuse pendant cette journée ; cependant, un nuage vint l'obscurcir un moment. Adèle me dit tout à coup que Mariano et Charles lui avaient raconté sous le sceau du secret leur course nocturne à la dent du Chat. J'éprouvai une vraie souffrance en songeant que mon cousin avait fait à une jeune fille qu'il connaissait à peine une confidence qu'il n'avait pas voulu me faire. Ce manque de confiance me peina beaucoup et je fus si triste ce soir-là que Charles voulut absolument connaître la cause de mon chagrin. Je lui racontai franchement ce que j'avais et il me demanda pardon si gentiment que le sourire reparut aussitôt sur mes lèvres.

Le lendemain, nous préparâmes une pièce que nous voulions jouer le lendemain pour la fête de Tante Irma. Charles avait un rôle de cuisinier amoureux des plus amusants ; il voulut que je prisse celui de la soubrette qui, dans la comédie, épousait le cuisinier.

Je crois que c'est ce même jour que nous allâmes voir Thérèse à la Visitation. Nous ne pûmes l'apercevoir qu'à travers d'affreuses grilles et je fus tellement triste de pouvoir à peine lui serrer la main que je me mis à sangloter. Charles eut l'air très malheureux de me voir pleurer : il fit tous ses efforts pour me consoler et prétendit que mes larmes lui faisaient mal.

Le 15 août, après la messe, la voiture nous mena à Chambéry et nous allâmes dans l'appartement de Tante Irma : la procession annuelle devait passer rue Croix d'Or. Nous nous installâmes, Adèle, Mariano, Charles et moi, à l'une des fenêtres, pour la voir passer. Cinq minutes après, mon oncle Alexis, qui nous avait probablement aperçu d'en bas, riant et babillant ensemble, envoya Louis chercher son frère. Mon cousin nous quitta en nous promettant de revenir le soir même pour la fameuse comédie, mais un secret pressentiment m'avertissait que je ne le reverrai pas ; je fus triste toute la journée. Le soir, nous l'attendîmes vainement, et nous renonçâmes à notre comédie, ne pouvant nous passer d'un des principaux acteurs.

Le vendredi, Charles ne reparut pas. Nous allâmes à Chambéry faire différentes commissions. J'espérais toujours que nous rencontrerions mon cousin, et la ville sans lui me semble morne et désolée. Le soir, Louis vint nous dire que Charles devait partir pour Randens et qu'il n'avait pas le temps de venir à Cognin ; en apprenant que je ne le reverrais pas, je retins mes larmes à grand-peine et il me fut impossible de sourire ce soir-là.

Le samedi, Tante Irma nous mena faire nos adieux à mon oncle Alexis et à ma tante, car nous devions, le lendemain, repartir pour Yenne. Thérèse était sortie du couvent ; elle vint nous voir au salon et je lui demandai si Charles était parti la veille. "Il est ici" me répondit-elle. Je réprimai à grand-peine un battement de cœur et je baissai les yeux pour cacher le rayon de joie qui les illumina soudainement. Je m'attendais à chaque instant à voir entrer mon cousin, mais mon attente fut déçue et je quittai Chambéry le cœur et les yeux pleins de larmes, songeant qu'il était à quelques pas de moi et qu'il ne s'était même pas dérangé pour venir me serrer la main une dernière fois.

Thérèse passa une heure avec nous à Cognin. Elle eut le temps de me raconter que son père était très fâché que Charles eût manqué la procession du 15 août ; il s'était figuré que nous l'avions empêché d'y assister et ne voulait plus, à cause de cela, que son fils passât ses journées avec nous. Cette explication me soulagea le cœur et je fus presque heureuse en songeant que lui aussi avait souffert de ne pouvoir me dire adieu. Thérèse me quitta quelques minutes après ; je la chargeai de porter à son frère une petite rose qui avait orné mes cheveux ce jour-là, et je pleurai abondamment en embrassant Tata une dernière fois.

Le lendemain, nous reprîmes le chemin de Yenne. Je partais sans regrets : j'avais hâte de mettre le mont du Chat entre moi et ceux que j'aimais si ardemment, puisqu'il ne m'était plus permis de les voir.

Le 20 août 1878 fut pour moi un triste jour ; une dépêche nous apporta la nouvelle de la mort de ma cousine Marie Nikly. Ce fut un grand déchirement pour moi, une douleur immense, profonde, qui subsiste encore aujourd'hui en mon cœur, aiguë, ineffaçable, inconsolable entre toutes. Je restai longtemps sans pouvoir me remettre ; je trouvais la vie aride et désolée et il me semblait que je marcherai désormais dans un éternel brouillard, laissant bien loin derrière moi un passé lumineux et des jours heureux qu'il ne m'était plus donné de rencontrer ici-bas.

Quelques jours après, Claire Bourgarel vint à Yenne. J'étais si profondément triste que son arrivée ne parvint pas à m'égayer et me fit sentir davantage, au contraire, la perte que je venais de faire. Je pris part aux courses que l'on organisa pour amuser Claire, mais mon âme était ailleurs ; aucune promenade n'eut le pouvoir de me distraire et je restai triste et abattue. Le soir, surtout, seule dans ma petite chambre, je pleurais silencieusement et je regardais avec douleur une petite étoile dont la lueur tremblante me caressait le cœur et me semblait parfois le doux regard de ma pauvre Marie.

Un soir surtout (c'était le 1er septembre), j'évoquai plus que de coutume sa chère image, et toute la nuit, je songeai avec angoisse à la perte irréparable que j'avais faite. Le matin, je me réveillai tremblante de fièvre et souffrant d'un violent mal de tête. Maman me trouva malade et me recommanda de dormir un peu pour me calmer. - Tout à coup, j'entendis dans l'escalier un pas bien connu et une voix qui me fit tressaillir de la tête aux pieds. Je me jetai au bas de mon lit, je m'habillai fiévreusement et je courus dans la chambre à côté où je trouvai Charles avec mes parents. J'avais eu tant de chagrins depuis nos heureuses journées de Cognin qu'il me trouva, je crois, un peu changée, mais sa vue me fit un bien immense, et si je ne pus retrouver ma gaieté, du moins je fus heureuse, profondément heureuse en apprenant que mon cousin avait surmonté les plus grands obstacles pour venir nous voir. Il avait quitté secrètement Pinbord, était venu à pied du Viviers, tout cela pour passer seulement quelques heures avec nous ! Malgré sa fatigue, il voulut faire une petite promenade, et aussitôt après le dîner, il repartit à pied pour Chambéry, me laissant le cœur un peu moins triste.

Je ne revis Charles que le 3 octobre suivant, mais cette fois, il venait avec la permission de son père, ce qui calma toutes mes craintes. Nous montâmes ensemble à Volontaz, et au moment du coucher du soleil, nous gravîmes ensemble la colline d'Izelet. Là, nous fûmes témoins d'un coucher de soleil superbe. Aucun bruit ne troubla notre rêverie et la brise du soir apportait, avec les parfums des grands bois, les sons argentés d'une cloche lointaine. Quand le soleil eut disparu dans la gorge de Pierre-Châtel, quand la teinte des montagnes rayées d'ombre et de pourpre sous les derniers feux du couchant se fut effacée graduellement, nous nous regardâmes silencieusement et une hymne reconnaissante s'éleva de mon cœur vers Dieu.

Le soir, Charles nous raccompagna jusqu'à Yenne. A 9 heures, il nous quitta définitivement. Je ne sais quelle fut sa dernière parole, mais je me souviens d'être montée presque aussitôt dans ma chambre, où je connus la douleur poignante, l'amertume que donne aux larmes la séparation d'avec un être aimé.

Au mois de novembre (le 10), Charles vint passer quelques jours à Lyon. Nous l'eûmes matin et soir à dîner et à déjeuner, et je me souviens même que le jour de son arrivée, je le reçus toute seule au salon. Il me dit qu'il tenait à m'offrir un souvenir. Le lendemain, en effet, il m'apporta un ravissant vase de Gien. Je ne voulais pas l'accepter, mais il insista tellement que je n'osai pas lui refuser de peur de lui faire de la peine.

Le mardi, à l'issue de mon cours, nous allâmes avec Papa visiter le parc de la Tête d'Or, que Charles ne connaissait pas encore. Le vent sifflait tristement à travers les arbres décharnés et nous fendions lentement les feuilles mortes qui jonchaient le chemin. C'était un de ces tristes et pâles jours d'automne que Lamartine a chantés avec une mélancolie si déchirante. Mais mon cœur était inondé d'une telle joie que j'oubliai l'aspect navrant de la campagne désolée, et que l'âpre vent de l'hiver qui secouait les arbres et jetait à nos pieds les feuilles jaunies me parut une brise embaumée du printemps. Je ne sais pas ce que Charles éprouvait, mais je sais bien que pour moi, les objets extérieurs s'effaçaient ; il ne me resta plus que le sentiment de sa présence. La curieuse végétation des serres, le magnifique palmier qui jadis faisait mon admiration me laissaient complètement indifférente ; tout cela me semblait si peu de choses à côté du bonheur que j'éprouvais en me sentant si près de lui. A 5 heures, nous reprîmes le chemin de la maison. Je me souviens que Papa s'était arrêté un moment chez notre concierge pour prendre des lettres arrivées pendant son absence ; nous montâmes l'escalier tous les deux ensemble. Charles me dit à voix basse que pendant la course que nous venions de faire, il n'avait pensé qu'à moi et il n'avait eu d'yeux que pour moi.

Mon cousin dîna encore avec nous ce jour-là. J'avais le cœur triste en songeant que son départ était irrévocablement filé au lendemain. Aussi, lorsqu'à 10 heures du soir, je le vis se lever pour prendre congé de nous, je sentis mes yeux se remplir de larmes. Je me raidis cependant contre la douleur, car je ne voulais pas me trahir. Charles me serra la main avec une tendresse presque farouche puis il détourna brusquement la tête, peut-être pour dissimuler son émotion. Enfin il partit et je restai un moment pâle et silencieuse derrière la porte qui venait de se fermer sur lui, écoutant le bruit de ses pas qui s'éloignait dans la nuit.

 

[1879]

 

 

Charles revint, je crois, avec son père, vers la fin du mois de mars. Un jour, après le déjeuner, mes frères partirent pour le collège et Maman m'appela au salon pour tenir compagnie à mon cousin. Nous regardâmes ensemble des albums de photographies et je me souviens que Charles ne trouvait personne à son goût : "Tu es vraiment difficile, lui dis-je en riant. -Non" me répondit-il d'abord, puis son regard profond s'attarda sur moi avec tendresse et il répliqua avec chaleur : "Oui, je suis extrêmement difficile." Je compris et je rougis de plaisir. - Charles me supplia en même temps de lui donner ma photographie, mais je refusai énergiquement, pensant qu'il n'était pas besoin de lui donner une image qui devait être gravée dans son cœur.

Peu après, mon oncle et son fils nous quittèrent. Nos adieux furent moins tristes cette fois, car nous étions assurés de nous revoir à Yenne quinze jours après. Charles me serra la main à la briser et je lui rendis silencieusement son étreinte : "Nous nous reverrons dans si peu de temps ! " me dit-il. Cette parole me rendit tout mon courage et j'accompagnai mon oncle et Charles jusqu'à la porte, répétant " à bientôt " du fond de mon cœur.

Ce fut le 8 avril suivant que nous partîmes pour Yenne, Maman, Mariano, Victor et moi. Le lendemain (mercredi saint), nous fîmes l'ascension de la dent du Chat par une neige épouvantable. J'allai avec Maman, le jeudi, à Volontaz pour voir Oncle Charles et Oncle Pierre ; le soir, Papa, Luisa, Claire et Henry arrivèrent de Lyon.

Le vendredi saint, nous montâmes à la Martinière par un temps superbe. Je ne connaissais pas encore la nouvelle acquisition de mon père, aussi je fus complètement enthousiasmée du vieux donjon aux murailles sombres sur le compte duquel couraient les légendes les plus fantastiques. En redescendant de la Martinière, nous allâmes voir mon oncle Alexis, qui venait d'arriver avec Charles. J'entrai avec une certaine émotion dans la salle à manger ; il faisait presque nuit ; Charles vint à notre rencontre et il me serra la main si tendrement que je me sentis tressaillir. Nous dînâmes le jour de Pâques chez Tante Célina et le lundi à Volontaz. Charles et moi trouvions toujours le moyen d'échanger quelques paroles ; ses yeux, du reste, avaient un langage éloquent, auquel je ne pouvais me tromper. Le mardi, je crois, toute la famille dîna à la maison ; j'étais placée à côté de lui à table et je fus bien heureuse pendant une heure. Le lendemain, Thérèse arriva ; ce fut une nouvelle joie pour moi, car nous étions tendrement unies.

Toutes ces journées de vacances furent employées à de délicieuses promenades dans les environs.

Un jour, entre autres, nous fîmes la petite ascension du mont Charve. J'étais encore bien enfant à cette époque, aussi je jouissais du bonheur présent sans aucune arrière-pensée.

Avant d'arriver au faîte de la montagne, il nous fallut gravir un rocher escarpé couvert d'un fouillis inextricable de broussailles. J'avais fait plusieurs fois déjà cette même course, aussi, comme je connaissais parfaitement le chemin, je pris la tête de la caravane. Charles me suivait de très près, et comme je me comparais en riant à un ange gardien écartant de sa route les ronces de la vie, il me regarda avec tendresse : " J'ai senti plusieurs fois, me dit-il, que tu étais mon bon ange. Quand mes bonnes résolutions faiblissent, je songe que tu me blâmerais si je faisais mal et je me relève avec un nouveau courage. "

O mon Dieu ! ce jour-là, je le sais, Charles sentait ce qu'il disait : j'ai l'intime conviction que plus d'un fois ma pensée l'a arrêté sur le bord de l'abîme, que plus d'une fois il a courageusement résisté à la tentation, songeant aux larmes amères que sa chute m'aurait fait verser. Je vous supplie de nouveau aujourd'hui, Seigneur : faites que son amour pour moi le préserve du mal ; puisse mon souvenir le contenir dans cette triste lutte de la vie, lui donner la volonté et le courage de bien faire. Mon Dieu, vous avez voulu que je fusse heureuse pendant bien des années ; si vous exigez le sacrifice de mon bonheur à venir, je vous le fais du fond de mon cœur, mais lui, conservez-le sage, je vous en conjure, et qu'il sache un jour que ce sont mes prières qui l'ont sauvé.

Nous nous assîmes au sommet de la montagne et nous restâmes longtemps à contempler la vue magnifique qui se déroulait à nos pieds. Les arbres, les broussailles, les fleurs sauvages, l'herbe brûlée du soleil, tout, jusqu'aux rochers qui se profilaient gris et sombres sur le ciel bleu, me semblait avoir revêtu un air de fête. J'arrachai un brin de buis qui poussait dans une crevasse et je le glissai dans mon portefeuille ; je l'ai retrouvé aujourd'hui à cette même place et c'est avec respect que j'ai baisé cette petite branche jaunie que lui et moi avons foulée ensemble.

Je crois que c'est le soir de ce même jour que Thérèse me remit de la part de son frère une page sur ma pauvre Marie, qui me fit verser de bien douces larmes :

" Elles est morte à quinze ans ! ! !
" Sur le seuil de la vie, la mort l'a saisie.
" On eut beau supplier, verser des pleurs amers ;
" La mort inexorable la frappa de son fer tranchant.
 
" Son cœur était trop pur pour les joies de la terre,
" Son âme trop naïve et son cœur trop aimant…!
 
" Sous l'effort de la fièvre, son beau corps s'est brisé,
" Comme on voit dans la prairie la tige frêle se casser.
 
" Elle est morte ! ! !
" La fleur a rendu doucement ses dépouilles à la terre…
" Le vase s'est brisé et le parfum s'est répandu…!
 
" Console-toi, amie !
" Son cœur par le venin mortel ne fut jamais souillé…
" Et faible papillon brisant sa chrysalide,
" Elle s'est enfuie vers les cieux…!
 
" Non, non ! Elle n'erre point dans le gouffre de flammes !
" Non ! Elle ne gémit point dans de noirs soupiraux !
 
" Peut-être habite-t-elle l'étoile que ton cœur préfère,
" Où, lorsque la nuit jette son voile sombre, tu fixes ton œil en pleurs !
 
" Par ma voix, elle te supplie de ne point pleurer son bonheur…
" Sa douce voix amie, qui toujours eut écho dans ton cœur, serait-elle oubliée ?
" Oh non…! Alors sèche tes pleurs, une larme de plus troublerait son repos ! ! "

 

Le lendemain samedi, j'allai dîner à Volontaz, avec la famille Alexis.

Nous allâmes, Charles, Thérèse et moi, nous promener dans les bois. Nous fîmes une halte dans un pré, sur le bord d'un fossé ombragé par quelques arbustes épineux, et Charles nous lut la spirituelle lettre de Paul-Louis Courier à sa cousine sur son aventure en Calabre. " Il était bien heureux de pouvoir écrire à sa cousine ! " s'écria Charles avec un soupir comique. J'éclatai de rire et lui fis une petite morale bien sentie qui eut l'air de l'amuser beaucoup et qui détourna notre attention d'un aussi brûlant terrain.

J'ai connu depuis cette époque d'autres journées délicieuses, mais pas une peut-être où l'insouciance de l'avenir et le bonheur du présent aient été plus complets. Plus tard, je compris que cette sérénité de l'âme, cette joie sans mélange et sans nuage, appartiennent exclusivement aux fraîches matinées de la vie.

Nous retournâmes à Volontaz à midi. Je me souviens que nous courions gaiement dans les prés et que les échos renvoyaient au loin nos joyeux éclats de rire. Pendant le dîner, mon cousin se trouvait placé en face de moi ; nous n'échangeâmes pas une seule parole, mais je surpris plus d'une fois le profond et lumineux regard de Charles qui s'attachait sur moi, rayonnant de tendresse.

Après le dîner, nous partîmes pour la Martinière, où nous devions rejoindre le reste de ma famille. Le chemin pierreux que nous suivions surplombait l'étroite vallée de Novalaise, et nous apercevions non loin de nous, séparés de notre route par un profond et sauvage ravin, les grands bois de la Martinière et les quelques sapins gigantesques qui se dressaient, sombres et mornes, sur la colline. Le trajet fut des plus gais ; Charles nous racontait des légendes à faire dresser d'épouvante les cheveux sur la tête : l'histoire du sire de Montmayeur, les sinistres chroniques du château de Miolans et mille anecdotes amusantes.

Après une heure et demie de route, nous arrivâmes à la Martinière. L'aspect sauvage et désolé du donjon me fit frissonner de la tête aux pieds, et je me sentis envahir par une étrange mélancolie en contemplant ces hautes et sombres murailles couronnées de poivrières démantelées, ce vieux nid d'aigle à l'aspect fantastique perché au-dessus d'une gorge étroite et profonde.

Un sentier demi-caché sous l'herbe et les ronces nous conduisit dans un frais ravin qu'ombrageaient des arbres séculaires. Ce petit coin, tout parsemé de violettes embaumées, nous séduisit tellement que nous restâmes un moment en silence, aspirant avec délices les parfums qui montaient du gazon. - Bien des jours se sont écoulés depuis cette époque, et cependant je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir cette place ombreuse telle qu'elle était alors, ce solitaire et poétique ravin aux violettes qui renfermait tout mon bonheur : un passé lumineux et un présent délicieux, si riches en promesses pour l'avenir !

Je me souviens pourtant que cette belle journée ne fut pas sans chagrin : craignant que les attentions de Charles pour moi fussent trop remarquées, je lui conseillai de me quitter et de rejoindre le reste de la bande. - Pour le retour, on se divisa en deux camps : les uns voulaient passer par les bois ; les autres préféraient le chemin d'en haut. Charles était parmi ces derniers. Je désirais de tout mon cœur suivre la même route que lui, mais il me sembla plus sage de choisir les sentiers et j'offris au bon Dieu le sacrifice que je m'imposais volontairement.

Nous descendîmes en courant jusqu'au Flon, et je me souviens que nous constations philosophiquement, Tata et moi, que le bonheur n'était pas de ce monde puisqu'il était impossible de passer une journée sans nuage. A la Dragonnière, nous pûmes rejoindre tout notre monde et nous revînmes à Yenne à la tombée de la nuit.

Le lendemain, Papa, mes frères et Louis partirent pour Lyon et je restai seule avec Maman, Claire, ma tante Tabareau et Henry. Dans l'après-midi, Thérèse et Charles vinrent me chercher et nous allâmes nous promener tous les trois jusqu'au château de la Dragonnière. Nous nous assîmes sur un tronc moussu et nous causâmes longuement.

Je me souviens que mon oncle avait invité ce jour-là à goûter les demoiselles Dullin et qu'il fallut rentrer de bonne heure pour recevoir nos hôtes. Nous nous amusâmes beaucoup au Colombier à des jeux innocents plus ou moins spirituels, puis après le départ de ces demoiselles, Charles nous mena faire une courte promenade sur la route de Lucey.

Le lundi, nous passâmes toute la journée ensemble. Mes cousins dînèrent à la maison, et après le dîner, nous partîmes pour la promenade. Nous allâmes jusqu'à un certain rocher de forme bizarre que nous avons baptisé du nom de Pierre Ronde. Nous étions bien triste en pensant à la séparation et j'étais presque en colère contre le ciel qui se montrait si bleu quand nos cœurs étaient pleins de larmes.

C'est sur la Pierre Ronde elle-même que Charles m'écrivit ces lignes sur une des pages de mon portefeuille : " L'amitié est la ressemblance de deux âmes. L'amour ne peut avoir lieu qu'entre deux cœurs qui ont mêmes battements. " Il n'a jamais su avec quelle émotion j'ai lu pour la première fois son amour pour moi !

Après une courte halte sur la Pierre Ronde, nous continuâmes notre promenade. Bientôt, Louis et Henry nous quittèrent pour quelque aventureuse expédition ; nous grimpâmes sur un rocher élevé qui dominait la vallée et nous nous assîmes à l'ombre d'une aubépine en fleurs, pendant que Thérèse s'éloignait de nous sous prétexte de botaniser.

Je me rappelle de ce jour comme si j'y étais encore. Un silence harmonieux planait sur cet endroit solitaire et un vent léger nous apportait le doux parfum des violettes et la saveur des genêts d'or. Nous étions seuls, pensifs, parlant à voix basse de peur de réveiller les échos endormis ; nous causions de tristes choses, de malheur, de mort, de vocation religieuse. Nous admirions tous les deux la beauté de l'Imitation de Jésus-Christ, et je citais à Charles quelques chapitres sur le renoncement et le détachement de la créature qui m'avaient frappée. C'était peut-être une singulière conversation pour deux amoureux ! Mais j'aimais à causer du ciel avec lui, j'étais heureuse de voir qu'il aimait Dieu et il me semblait qu'une pareille conversation devait attirer sur nos têtes mille bénédictions.

Je crois que nous restâmes au moins une demi-heure à causer, le cœur triste en songeant que dans quelques heures sonnerait le douloureux moment des adieux. Nous nous mîmes, Charles et moi, à la recherche de Thérèse, qui nous rejoignit bientôt chargée d'une masse de fleurs, et nous reprîmes silencieusement le chemin de Yenne. En descendant une pente trop rapide, je me tordis légèrement le pied ; Charles eut l'air fort inquiet : il m'offrit son bras et me soutint jusqu'à ce que je puisse me servir de mon pied.

C'est aussi, je crois, ce jour-là que Charles me fit promettre de lui accorder quelque chose qu'il souhaitait me demander un peu plus tard. J'étais tellement sûre de sa délicatesse, tellement persuadée qu'il ne pouvait rien me demander de mal que je lui promis tout ce qu'il voulut.

De retour à la maison, Charles me demanda de le mener au salon pour faire ses adieux à ma tante Tabareau et à Maman. Je restai dans ma chambre à côté, et au bout de quelques minutes, mon cousin me rejoignit. Il avait l'air grave et ému : " Il est temps maintenant que je te présente ma requête, me dit-il : veux-tu me permettre de te baiser la main ? " Je lui répondis " oui " à voix basse et je lui tendis ma main tremblante. Il la saisit doucement, ses lèvres frémissantes y apposèrent un long baiser et je crus voir une larme briller dans ses yeux… Sans doute, ce n'était qu'une illusion ; Charles ne devait point pleurer et peut-être ses yeux qui s'attachaient sur moi avec tant de tendresse reflétaient-ils seulement mon œil noyé de pleurs ? - J'étais debout devant lui, pâle et tremblante, refoulant à grand-peine les sentiments qui agitaient mon cœur et essayant de maîtriser mon chagrin. Il allait partir ; c'était la pensée qui dominait toutes les autres en ce moment : il allait partir ! J'éprouvais une vraie souffrance en répétant mentalement ces trois mots.

La voix de Thérèse qui nous appelait m'arracha à ma douloureuse rêverie. Nous descendîmes l'escalier. Charles me fit ses adieux dans la cour d'une voix brève ; je lui répondis à peine : Henry et Louis se trouvaient avec nous et j'avais peur que mes larmes ne leur révélassent mon secret. J'avais besoin de parler un peu de mon chagrin, aussi je sortis avec Thérèse et nous allâmes nous promener sur la route de Novalaise. Là du moins, j'étais à l'abri de tous les yeux indiscrets, aussi je pleurai abondamment, ce qui me soulagea le cœur. Nous parlâmes aussi de Marie, et Thérèse, par ses bonnes paroles, sut si bien endormir ma douleur que je me sentis presque calme et heureuse. La nuit tombait ; je raccompagnai ma cousine chez elle. Ses parents et Charles étaient à table. Mon oncle ne voulut pas me laisser retourner toute seule chez moi et il dit à Charles de m'accompagner. Comme je répondais que je pouvais parfaitement aller seule, mon cousin se leva précipitamment, prit son chapeau et me dit d'un ton qu'il tâchait de rendre indifférent : " Non, laisse faire, il vaut mieux que je t'accompagne. "

Quand nous nous trouvâmes tous les deux seuls, Charles me dit qu'il était si heureux de me voir encore quelques minutes, de m'être utile à quelque chose ; il me dit qu'il ne pourrait jamais oublier les vacances qu'il venait de passer, que ce souvenir le rendait fou. J'étais si triste, si émue que je ne pus même pas lui répondre ; je marchais, pleurant silencieusement à coté de lui ; du reste, la nuit était si sombre qu'il ne se douta même pas de mes larmes. Arrivés près du portail de notre maison, nous nous arrêtâmes. Charles prit ma main dans la sienne : " Tu penseras un peu à moi ! me dit-il. - Je te le jure, répondis-je dans un sanglot ; adieu ! " Il lâcha ma main et murmura encore une fois " adieu ".

J'entrai brusquement dans la cour, je refermai en tremblant cette porte qui me séparait de lui et je m'arrêtai un instant, la main sur mon cœur pour en comprimer les battements, écoutant le bruit de ses pas qui interrompait seul le silence de la nuit. Pas une étoile ne se montrait dans l'immensité. Je sentis des flots d'amertume me monter au cœur et je courus à la salle à manger ; j'appuyai mon front brûlant contre la table et je me mis à sangloter convulsivement. Claire, que je n'avais pas aperçue, me laissa pleurer, sentant que j'en avais besoin : " Vous n'aimez pas les séparations " me dit-elle au bout d'un moment. Je tressaillis et, refoulant mes larmes, je répondis avec autant de calme que je pus : " Non, elles me font mal "

Le lendemain, je voulus le revoir encore une dernière fois. Je savais que la diligence devait l'emmener à 10 heures. Aussi, un moment avant l'heure fatale, je dis à Henry, de l'air le plus indifférent du monde, que j'allais voir les demoiselles Privé et je lui demandai de m'accompagner. Il me suivit. Nous arrivâmes sur la place. La voiture partait ; elle passa devant nous ; j'aperçus Louis d'abord, puis Charles appuyé tristement à la portière et regardant Yenne d'un air sombre. Tout à coup, nos yeux se rencontrèrent, un rayon de joie éclaira son visage, je lui répondis par un signe d'adieu, il se découvrit lentement et je restai un instant pâle et frémissante, regardant la voiture qui s'éloignait rapidement. - Henry, sans doute, ne comprit rien à mon animation. J'essayai aussitôt de parler de choses indifférentes. Je fis mes visites les plus courtes possible et je revins à la maison, suffisamment calme, du moins en apparence.

Thérèse passa la journée avec moi et nous allâmes nous promener du côté de la Balme. C'est de sa bouche que j'appris combien Charles m'aimait, et c'est là, sur cette route qu'il avait suivie le matin même, peut-être en pensant à moi, que nous fîmes toutes les deux de joyeux projets d'avenir : " Que je serais heureuse si tu devenais un jour ma sœur ! " me dit Tata en m'embrassant. Nous rentrâmes à Yenne vers le soir et j'accompagnai Tata jusque chez elle. Mon oncle et ma tante se trouvaient dans le salon d'en bas : " Quelles gentilles petites sœurs ! " s'écria Tante Célina en nous voyant appuyées l'une sur l'autre. Cette exclamation me fit bondir le cœur et je me sentis devenir toute pâle. Je crois que Thérèse partit le lendemain pour Chambéry ; elle me laissa tout en larmes. Ce fut la semaine suivante seulement que nous quittâmes Yenne.

Charles vint à Lyon au mois de juillet pour son second baccalauréat. Il devait passer ses redoutables examens le 23 et Mariano le jeudi 24. Le mercredi matin, nous montâmes à Fourvière [*Fourvières dans le textel afin de prier pour nos deux futurs bacheliers. Pendant ce temps, Charles subissait la première épreuve. Le jeudi, on nous annonça que mon cousin était admissible ; je fus transportée de joie et je remerciai Dieu du fond de mon cœur. Je me souviens que nous étions tous bien agités ce jour-là, qui devait peut-être décider de l'avenir de Mariano et de Charles. Pour nous calmer un peu, Maman nous envoya aux Massues. Nous ne revînmes que pour l'heure du dîner.

Je montai l'escalier en tremblant. " Charles a été refusé à l'oral " me dit Maman.

Cette parole me bouleversa… J'avais une telle foi en mes prières, j'avais tellement espéré une heureuse conclusion que je fus atterrée par cette nouvelle. Je courus dans ma chambre, je m'y enfermai et je pleurai longtemps la tête dans les mains. - Personne, eh non ! personne n'a jamais su combien furent amères les larmes que je versai ce jour-là. On s'étonna de mon désespoir. On crut probablement à un caprice. Personne ne comprit avec quelle amertume je pleurais nos joyeux rêves rendus peut-être irréalisables, avec quelle amertume je pleurais l'avenir de Charles que cet échec venait peut-être de briser !

Je pleurai tellement ce soir-là que le lendemain, je ne pus trouver une larme quand on m'annonça que Mariano et Georges avaient eux aussi échoué. Dieu sait pourtant combien je désirais voir réussir mon frère, et quel chagrin je ressentis à cette nouvelle !

Nous partîmes quelques jours après pour Yenne. Je ne vis pas Thérèse de toutes les vacances, mais nous correspondions très régulièrement et très longuement, ce qui nous consolait un peu de notre séparation.

Au mois de septembre, Tante Irma me mena à Genève passer quelques jours chez les dames Défer. Ce voyage me fit un plaisir immense : il y avait si longtemps que je n'avais vu Adèle ! Je me souviens que Charles, jaloux des rencontres que je pouvais faire en Suisse, me fit écrire par Tata qu'il désapprouvait fort ce voyage.

Je ne revis mon cousin qu'au mois d'octobre : il vint à Yenne avec son père, et Maman les invita à dîner ainsi que les habitants de Volontaz, pour le jeudi 2 octobre. Charles était arrivé depuis la veille, mais je ne l'avais pas encore vu. A midi sonnant, la porte du jardin s'ouvre et Tante Irma, mes oncles et mes cousins font leur apparition. J'embrassai oncles et tantes et saluai Charles d'un sourire rayonnant.

Après le dîner, on proposa une course à Nattages ; nous partîmes, Tante Irma, Luisa, mes deux cousins et moi. Ce fut avec une profonde émotion que je foulais ce petit chemin pierreux du bord du Rhône où tant d'année auparavant, Charles m'avait donné son cœur d'enfant. Les souvenirs m'assaillaient en foule et les années de mon heureuse enfance passèrent devant mes yeux comme un rêve : je n'étais plus une jeune fille, mais une enfant de huit ans songeant déjà à ce lointain avenir que Charles voulait partager avec moi.

La voix de mon cousin me ramena à la réalité : il marchait à côté de moi et me parlait de mon séjour à Genève avec une inquiétude jalouse. " Mon pauvre ami, tu sais bien que tu n'as rien à craindre de ce côté-là " lui répondis-je pour la dixième fois. Mon affirmation eut l'air de le rassurer.

Nous continuâmes paisiblement notre route, admirant nos montagnes colorées de ces chaudes et riches teintes d'automne si aimées des paysagistes.

Nous trouvâmes à Nattages tous les Récamier et le jeune ménage Laurette en pleine lune de miel. Je me souviens que Charles fit toutes sortes de réflexions sur Laure et son mari qui, assis en face de nous, semblaient oublier ciel et terre ; et il ajouta à voix basse : " Je crois que je deviendrais fou s'il me fallait te voir avec ton mari. "

Vers le soir, Tante Irma donna le signal du départ et nous reprîmes le chemin de Yenne. Tante Irma et Luisa marchaient à quelques pas de nous, Louis courait à droite et à gauche, aussi je me trouvais presque continuellement en tête-à-tête avec mon cousin, ce qui me faisait éprouver une sorte de remords. " Il faut avouer que la chance nous favorise étrangement, me dit Charles. Peut-être beaucoup trop pour notre bonheur, répondis-je d'une voix altérée ; je crois que nous jouons là un jeu très dangereux.. " Charles ne répliqua pas un mot, mais il s'éloigna brusquement de moi et il continua à marcher de l'autre côté de la route.

A ce moment, la pluie commença à tomber : " Charles, veux-tu que je te garantisse ? dis-je en ouvrant mon parapluie. - C'est trop périlleux " répondit-il d'une voix brève. Il pressa le pas et je restai seule en arrière, dévorant mes larmes.

Devant la porte de notre maison, nous nous séparâmes. Tante Irma et mon cousin remontaient à Volontaz. J'aurais donné tout au monde pour lui tendre la main et lui dire : " Charles, pardonne-moi si je t'ai peiné. " Mais il resta devant moi, grave et froid, sans un mot d'adieu, et ces paroles expirèrent sur mes lèvres.

Je rentrai lentement à la maison et montai dans ma petite chambre. Je m'appuyai à la fenêtre et regardai avec amertume la route de Volontaz, bordée de peupliers et de grands arbres dont la silhouette noire se découpait sur le ciel étoilé. En ce moment même, Charles suivait cette route solitaire sans songer sans doute au chagrin qu'il venait de me faire. Je résolus de supporter vaillamment cette peine ; Dieu aidant, je pourrais oublier mon cousin et m'efforcer d'être gaie et gracieuse avec tous.

Le vendredi et le samedi, je montai à Volontaz. Charles était à la chasse ; j'avoue que malgré mes résolutions, j'en éprouvai un léger désappointement.

Le dimanche, un grand dîner devait avoir lieu à Volontaz en l'honneur du jeune ménage Laurette. Le matin, comme j'étais seule dans ma chambre, attendant l'heure d'aller à la messe, j'entendis tout à coup des voix bien connues et un frisson étrange me fit tressaillir. " Constance, descends ! Tes cousins sont en bas et c'est bientôt l'heure d'aller à la messe. "

Je descends d'un pas tranquille, réprimant à grand-peine mon émotion, et j'arrivai sur la terrasse, où tout le monde était réuni. Mon regard se voilà lorsque j'aperçus Charles debout à quelques pas de moi. Mon premier mouvement fut de lui tendre la main. Mais je songeai à notre course à Nattages, à ses dures paroles, et ma fierté se révolta. Je passai devant lui calme et grave et me mis à causer avec ses frères.

Nous allâmes tous ensemble à la messe de 8 heures. En revenant, nous devions partir pour Volontaz. Je montai pour choisir la musique que Luisa devait emporter. Charles me rejoignit et s'approcha du piano sur lequel se trouvait une romance intitulée : Ce n'est pas vrai. Je voudrais bien que ce ne fût pas vrai, me dit-il à voix basse. J'ai été si triste depuis notre brouille que je n'ai pas pu dormir ces trois nuits. " Je levai la tête et rencontrai les yeux caressants de Charles qui me sondaient avec une douceur inquiète : " Tu sais bien que cela ne peut pas être vrai ! Nous sommes deux fous qui méconnaissons notre bonheur " lui répondis-je d'une voix que l'émotion faisait trembler. Il me tendit la main ; j'y passai la mienne avec confiance et nous scellâmes notre réconciliation d'une chaude étreinte.

Une heure après, nous montâmes ensemble à Volontaz. Ce fut une journée délicieuse pour nous. A table, Charles n'était pas à côté de moi, mais je ne pouvais pas lever les yeux sans rencontrer son bon regard attaché sur moi. Je sentis alors que c'était folie de nous disputer, et qu'infailliblement nous reviendrions l'un à l'autre.

Le lendemain 6 octobre, mes parents et mes frères partirent pour Lyon ; nous restâmes, Luisa et moi, sous la garde de ma tante Tabareau. Charles, qui était descendu de Volontaz pour faire ses adieux à Mariano, resta longuement avec nous. Il devait partir le lendemain, aussi je me souviens qu'il me fit jouer plusieurs fois de suite la Dernière Pensée de Weber, harmonieux adieu à la vie du grand maître, dont la mélancolie s'accordait bien avec la tristesse de nos cœurs.

Le lendemain, Charles vint nous faire sa dernière visite ; il la prolongea le plus possible, causa politique avec ma tante, dont les opinions étaient en parfaite contradiction avec les siennes, nous raconta mille folies qui me firent sourire au milieu de ma tristesse, et finalement se leva pour partir.

Je l'accompagnai jusqu'au portail du jardin ; il me parlait des vacances de Pâques, pendant lesquelles nous serions si heureux, et je lui donnai mes commissions pour Thérèse. Je crois que lui aussi était triste de me dire adieu et qu'il comprenait comme moi combien seraient longs les six mois qui nous séparaient des vacances.

Nous nous serrâmes la main silencieusement. Il ouvrit le portail et se retourna encore une fois pour me voir. Ses yeux eurent un regard d'une douceur infinie, puis il tourna brusquement la tête et disparut au détour du chemin.

La tête me tournait et mes jambes tremblantes avaient peine à me soutenir. Je me dirigeai vers le salon et je m'étendis sur un canapé où je savourai silencieusement mon chagrin. Je me souviens que pendant la journée, je jouai la Dernière Pensée de Weber ; j'y mis toute mon âme et il me sembla même un instant que mon piano sanglotait sous mes doigts…

 

 

 

 

[1880]

 

 

Au mois de mars suivant, nous reprîmes joyeusement le chemin de Yenne. Pâques était le 28. Nous partîmes le mardi saint avec Laure et Georges Sérullaz, nous promettant de passer ensemble de délicieuses vacances. En arrivant, j'appris que mon oncle Alexis était à Yenne avec Charles, récemment reçu à la seconde partie du baccalauréat.

Pendant que nous défaisions nos malles, mon cousin arriva. J'entendis sa voix dans la pièce à côté et j'allai au-devant de lui ; Laure et mes frères étaient avec nous, aussi nous nous dîmes bonjour assez froidement… Mon oncle Alexis arriva sur ces entrefaites et nous montâmes ensemble à Volontaz voir le général, qui y était installé. Je me souviens que nous nous promenâmes au-dessus du bois dans ce même [pré - le mot manque dans le textel où, l'année précédente, nous avions été si heureux, mon cousin et moi, à cette même place où Charles nous avait lu la lettre de Paul-Louis Courier.

Un moment, un affreux doute m'avait torturé le cœur et je m'étais demandée avec angoisse si mon cousin m'aimait toujours. En traversant le repli du terrain où nous nous étions assis l'un à côté de l'autre, Charles me dit avec un soupir : " Tu te souviens : c'était là. " Je répétai comme en écho : " C'était là ! " Et je fis à Charles le plus doux de mes sourires. Nous restâmes un moment silencieux avec nos souvenirs, regrettant peut-être l'heureux passé que nous avions traversé en nous donnant la main. Tous mes tristes doutes s'étaient évanouis.

Pendant le peu de jours que nous passâmes ensemble, mon cousin fut plein d'attention pour moi. J'avais eu de grands ennuis pour ma correspondance avec Thérèse. les religieuses de la Visitation avaient même remis à mon oncle Alexis une lettre que j'avais écrite à sa fille. Charles, toujours empressé de me rendre service, s'était, je ne sais par quel moyen, procuré cette malheureuse lettre. Sur ma prière, il me la donna (bien à regret, il est vrai) et je brûlai sous ses yeux ces quelques pages, bien innocentes pourtant, qui avaient fait verser des larmes à ma chère Thérèse.

Le vendredi soir, Charles vint nous faire ses adieux. Sous prétexte de lui rendre un livre qu'il nous avait prêté, je restai seule un moment avec lui pendant que tout le monde se mettait à table pour le souper. J'étais très émue ; Charles avait l'air triste. J'avais sur les lèvres mille choses à lui dire, un mot de moi peut-être aurait amené un sourire dans ses yeux, mais il me sembla que ma fierté de femme ne me permettait pas de dire ce mot. Je lui serrai la main en le chargeant de mille tendresses pour Tata, et, calme en apparence, je le laissai partir sombre et triste pendant que toutes les fibres de mon cœur se révoltaient contre la contrainte que je m'étais imposée. C'était avec une indicible amertume que je me séparais de lui. Je restai seule un instant près de la porte, regardant avec mélancolie les tranquilles étoiles, puis je rentrai à la salle à manger, l'air aussi gai que possible, et personne ne comprit quelles émotions venaient de labourer mon cœur.

Le lendemain, en revenant d'une promenade, je voulus passer sur la place, espérant le voir encore une fois. Mais la maison était déserte et silencieuse, les fenêtres closes, et je sentis mes yeux se mouiller de larmes. Il était parti !

Quelques jours après, M. Sérullaz et trois de ses fils vinrent chercher Laure et Georges, et toute la bande reprit le chemin de Saint-Julien.

Le jeudi suivant, nous dînions à Volontaz… Au moment où nous nous mettions à table, le facteur me remit une volumineuse lettre pour Mariano ; je reconnus aussitôt l'écriture de Charles et je portai la lettre à mon frère. On passa à la salle à manger. Mariano s'approcha de moi et me tendit une enveloppe cachetée sur laquelle était tracée ces mots de la main de Charles : " Pour Constance ". Un peu froissée de la liberté que prenait Charles, j'ouvris la lettre d'une main tremblante, me demandant avec angoisse ce que pouvait signifier ce message. La première ligne me rassura pleinement : mon cousin s'excusait de son audace et m'expliquait (avec un " vous " cérémonieux) que Tata était malade ; il se trouvait obligé de se faire son secrétaire. Suivait la lettre dictée par ma cousine et enfin une page de Charles écrite à la dernière heure m'annonçant que Thérèse avait la scarlatine et me donnant néanmoins de bonnes nouvelles de la malade. - Ma lecture finie, je repliai tranquillement ma lettre, je la mis dans ma poche et j'entrepris une conversation suivie avec mon voisin, M. Léon Bussy.

Après le dîner, on me demanda de qui était la lettre que je venais de recevoir. J'expliquai que Thérèse, étant malade, avait chargé son frère de m'écrire pour me donner de ses nouvelles. Personne ne me demanda à voir la lettre que j'aurais pu, du reste, montrer à tout le monde, et je me souviens que j'éprouvai une joie singulière en serrant contre mon cœur ces pages qu'il m'avait adressées, ces quelques lignes que sa main tremblante n'avait même pas osé signer.

Le 31 juillet suivant, nous reprîmes le chemin de Yenne, Maman, Victor et moi. Mariano et Georges, partis de Lyon à cheval, nous arrivèrent le lendemain, bien fatigués de leur formidable course. Ce jour-là, Maman m'apprit une nouvelle qui me rendit folle de joie : la famille Alexis devait arriver le lundi afin de passer un mois à Yenne.

Je ne dus pas dormir cette nuit-là : j'étais trop heureuse ! Au matin, je me levai toute joyeuse, et à 11 heures, Maman m'envoya avec Victor à la rencontre du bateau à vapeur qui devait amener d'Aix mon oncle et sa famille, avec mission de les inviter à dîner. Je soulevai une masse d'objections : j'avais appris que mon cousin François, le jésuite, se trouvait parmi les arrivants, je ne l'avais pas vu depuis six ans, et comme je le savais très taquin, je craignais extrêmement ses remarques moqueuses.

Enfin je me décidai pourtant, et nous allâmes, Victor et moi, au bord du Rhône. Le bateau avait déjà passé, débarquant nos voyageurs sur l'autre rive. Je les distinguais assez difficilement à cette distance. Je les vis monter dans le bac, et en quelques coups de rames, la barque fut assez près pour que je puisse distinguer ma tante, le Père François, la petite Marguerite et Charles qui nous faisait des signaux. - Cinq minutes après, ils descendaient sur la terre ferme et Tante m'embrassait en m'annonçant l'arrivée de Thérèse pour le 12 août…! Le Père François me parut, de près, beaucoup moins terrible que je ne me l'étais représenté : il me plut beaucoup ; seulement, je me promis intérieurement d'être extrêmement prudente dans ma conduite avec Charles, afin d'éviter toutes les moqueuses remarques de mon vénérable cousin. Je serrai la main de Charles avec tranquillité ! et je transmis à ma tante l'invitation de Maman.

Une heure après, nous étions à table. Après le dîner, je montai à Volontaz avec mes frères et mes cousins. Nous passâmes une journée délicieuse. Les jours qui suivirent furent extrêmement gais. Nous passions tout notre temps ensemble ; Charles était pour moi comme par le passé.

Mon père, Luisa et Henry arrivèrent au milieu de la semaine. Mariano et Georges reprirent à cheval la route de Lyon le samedi, et Maman partit à son tour le dimanche.

Je n'ai pas conservé un souvenir bien concret de toutes nos journées, cependant je me souviens que Charles passait presque tout son temps à la maison. Sous prétexte de venir voir mes frères, il restait de longues heures avec moi ; nous ne nous disions rien de saillant, mais chacune de ses paroles revêtaient pour moi de délicieuses couleurs, et d'étranges frissons me faisaient tressaillir quand je rencontrais son regard profond tout rayonnant de tendresse.

Nous fîmes, à peu près à cette époque, une course dont je conserverai toute ma vie un profond souvenir. Papa nous mena à Notre-Dame-de-l'Etoile, petite chapelle à demi ruinée perchée sur un rocher surplombant le lac du Bourget. Je me souviens que nous restâmes longtemps à rêver assis sur l'herbe parfumée de serpolet sauvage qui couvrait la pente de la montagne. Perdue dans ma réflexion, j'appuyai mon front sur ma main et je laissai errer mes regards sur le lac, dont les flots bleus miroitaient sous les rayons du soleil. Avant de quitter ce petit coin agreste, je m'agenouillai sur les dalles usées de la vieille chapelle, et c'est encore pour Charles qu'une prière ardente s'éleva de mon cœur vers Dieu.

Au retour, il voulut porter mon petit châle bleu, et plus d'une fois je vis qu'il le baisait avec transport. - Nous causâmes du Récit d'une sœur ; François et Papa trouvaient ce livre absurde, Charles et moi le défendions avec chaleur : " J'aime ce livre à la passion, me dit mon cousin à voix basse ; j'y trouve une telle analogie avec ma situation (je crois bien qu'il dit : " avec notre situation ", mais je n'en suis pas sûre). Le passage que je préfère est celui du premier baiser d'Albert à sa fiancée ! " Je ne répondis rien, mais je souris et pensai en moi-même que j'avais déjà fait cette même réflexion. En effet, plus d'une fois en lisant l'ouvrage de Mme Craven, j'avais songé avec orgueil que l'amour de Charles pour moi était aussi grand que celui qu'Alexandrine avait inspiré, si grand que la mort même ne pourrait le briser…

Thérèse arriva le 12 août ; il y avait près de deux ans que je ne l'avais vue, aussi ce fut avec bonheur que je l'embrassai. Elle avait grandi, embelli ; seul son cœur n'avait pas changé : je la retrouvais bonne et affectueuse comme par le passé.

Le 15 était un dimanche ; nous allâmes à la messe dans la chapelle des capucins et nous y trouvâmes toute la famille Alexis. Au moment de la communion, je vis mon oncle et ses fils se diriger vers la sainte table et des larmes de joies gonflèrent mes paupières quand j'aperçus Charles, grave et recueilli, s'agenouiller à côté de son père. Je courbai la tête et priai Dieu de tout mon cœur, puis je m'avançai à mon tour pour recevoir le pain de vie. J'ai goûté ce jour-là un moment de joie ineffable en voyant celui que j'aimais s'approcher de son Dieu, et j'ai demandé au Sauveur de permettre qu'un jour, dans cette même petite chapelle, j'eusse le bonheur de communier agenouillée à côté de mon fiancé.

Je me revois dans mes souvenirs, le soir de ce même jour, accoudée à l'une des fenêtres de notre maison et regardant à côté de lui le feu d'artifice et le bal champêtre. Quelques lanternes vénitiennes, suspendues à des sapins plantés non loin de notre maison, éclairaient la pièce où nous nous trouvions d'une lueur indécise. Parfois, une flamme de Bengale emplissait notre chambre de sa rouge lueur ; je voyais alors le regard ardent de Charles fixé sur moi ; puis elle s'éteignait, tout redevenait sombre et nous restions silencieux, écoutant les cris d'admiration des paysans et songeant sans doute que personne, parmi cette foule joyeuse, n'était aussi heureux que nous.

Dans le courant du mois d'août, nous fîmes une course magnifique : mon père nous mena au Pasquiers, joli petit hameau perché sur la Charve. Ce fut une des plus belles journées de nos vacances, journée sans nuages s'il en fut jamais. Ce vallon agreste et tranquille semblait le bout du monde ; on se sentait si profondément heureux et calme dans ce petit coin ignoré ! Du haut d'un rocher, nous pûmes apercevoir le lac, d'un bleu profond, intense, et au-dessous de nous, presque en ligne droite, les clochers et les tours d'Hautecombe. Charles s'assit à côté de moi et nous restâmes longtemps silencieux et recueillis, écoutant ces mille voix de la nature et savourant avec délice l'âpre parfum de nos montagnes.

Je ne me souviens qu'imparfaitement de nos journées. Nous menions une délicieuse vie de famille. Le matin, Charles trouvait toujours quelque prétexte pour venir. Dans l'après-midi, lorsque je faisais de la musique avec Thérèse, mon cousin arrivait aussitôt, me faisait jouer tout mon répertoire ; nous chantions ensemble les Rameaux, la chanson de Fortunio. Enfin, nous jouissions pleinement les uns des autres.

Mon oncle Rivet arriva à Yenne au mois d'août. Le 25, mes frères et mes cousins firent avec lui l'ascension de la dent du Chat. Ils partirent à 5 heures du matin et avaient décidé que l'on se réunirait chez nous à 4 heures et demie pour déjeuner. Je dormais d'un profond sommeil ; la voix de Charles qui parlait sur la terrasse, me réveilla en sursaut. Je m'habillai à la hâte, disant à Luisa que je tenais à voir partir nos ascensionnistes, et je descendis à la salle à manger au grand étonnement de ma sœur qui ne pouvait comprendre pourquoi je me levais si matin contrairement à mes habitudes. Je ne le savais pas moi-même : un secret instinct m'y avait poussée ; il m'avait été impossible de dormir le sentant si près de moi.

Ce jour-là, il m'arriva bien souvent de regarder la dent : je suivais en esprit leur course à travers la montagne, je les voyais gravissant péniblement la cheminée, arrivant au sommet, et toujours, devant mes yeux, effaçant toutes les autres, se dressait sa chère image.

A 2 ou 3 heures de l'après-midi, nos ascensionnistes revinrent assez las ; cependant, après une heure de repos, ils vinrent au Colombier et nous souhaitâmes solennellement la fête de Luisa sous les tilleuls.

Un autre jour, à Volontaz, nous nous étions si longuement promenées, Thérèse et moi, dans les prés humides que Tante Irma nous envoya à la cuisine nous sécher devant la cheminée. Charles nous rejoignit aussitôt et nous restâmes longtemps à deviser joyeusement devant l'âtre, regardant la flamme qui léchait les parois noircies et bâtissant les plus beaux châteaux en Espagne.

Vers la fin du mois d'août, il y eut un grand dîner à Volontaz en l'honneur de M. et Mme Gigord de Villefègne. Je ne sais ce que nous fîmes pendant la journée : on se promena dans les alentours, on fit de la musique, je crois. A 4 ou 5 heures, la famille Gigord, qui se trouvait à Saint-Innocent, monta en voiture. Nous étions tous dans la cour de Volontaz, disant adieu à nos cousins et formant le projet de nous revoir aux vacances prochaines. Je m'approchai de la voiture découverte pour embrasser la petite Lucie ; Charles, qui se trouvait à quelques pas de là, me regarda, puis il s'avança et embrassa l'enfant qui venait de recevoir mon baiser. Je remarquai que nous fûmes les seuls à le faire.

Nous descendîmes de Volontaz au clair de la lune. Mon oncle Alexis, ma tante et François étaient à Yenne depuis longtemps, aussi j'avais extrêmement peur que Thérèse et mon cousin fussent grondés de leur retard : " Que veux-tu que cela me fasse, d'être grondé ? Je serais cent fois plus malheureux si je n'étais pas avec toi. " Il me dit cela avec un accent si pénétrant que je fus émue malgré moi. - Le chemin que nous suivions était bordé de grands arbres qui projetaient à nos pieds des ombres gigantesques, et çà et là, quelques silhouettes fantastiques se découpaient sur le ciel éclairé par la lune comme de grands fantômes aux membres décharnés. - Nous arrivâmes à Yenne un peu tard et nous accompagnâmes Charles et Thérèse jusque chez eux. Ce fut un grand soulagement pour moi lorsque j'appris le lendemain que mon oncle ne les avait pas grondés.

Ainsi se passèrent, non seulement les heures de cette journée, mais bien d'autres que je me rappelle moins distinctement encore. " C'est comme un paysage inondé de soleil qui nous enchante, un rayonnement splendide répandu sur toute chose. "

La chasse s'ouvrit, je crois, pendant les derniers jours du mois d'août. Charles avait invité pour la circonstance son ami Laurent Récamier ; tous deux montèrent à Volontaz un lundi et je restai trois longs jours sans voir mon cousin.

Le jeudi, nous eûmes à déjeuner le Père Chénevaz et son frère administrateur du Nouvelliste. Il y avait aussi un grand dîner à Volontaz ; par un malentendu inexplicable, nous n'avions point reçu d'invitation de Tante Irma, aussi nous ne montâmes à Volontaz qu'après le départ de nos hôtes. Nous trouvâmes là-haut une nombreuse société. Laurent Récamier, à qui Charles avait confié son secret, m'examina avec une attention qui m'amusa. (J'ai su depuis qu'il m'avait trouvée bien, et avait dit à mon cousin qu'à sa place, il aurait certainement été amoureux de moi.) M. Récamier partit le soir même pour Cressin ; Charles avait eu quelque velléité de l'accompagner, mais il ne put se décider au dernier moment et Laurent l'engagea lui-même à profiter des dernières heures qu'il avait à passer avec moi.

Le lendemain, Charles vint nous voir le matin et promit d'amener Thérèse après le dîner. Mais j'attendis vainement leur visite : ni l'un ni l'autre ne parurent. Je montai dans ma chambre le cœur gros et me mis à travailler. Tout à coup, j'entendis en bas la voix de mon oncle et celle de François, et Luisa vint me dire que Charles et Thérèse étaient allés à Volontaz. J'éclatais en sanglots et je restai seule dans ma chambre à pleurer pendant toute la journée. Vers le soir, Tata et son frère descendirent de Volontaz où ils étaient allés pour dire adieu à Tante Irma. Nous passâmes le reste de la journée ensemble, causant à peine et pensant surtout au moment de la séparation.

A la nuit, nous allâmes, Père, Thérèse, Charles et moi, chez les Rumilly. Je me souviens que mon cousin, en franchissant le seuil de notre maison, regardait le jardin avec mélancolie. " Quand serons-nous de nouveau réunis ici ? dis-je avec un soupir. Peut-être dans un an, peut-être jamais ! " Charles me gronda doucement, mais je crois qu'au fond, il était aussi triste que moi.

Nous sortîmes de chez les Rumilly et nous nous séparâmes sur la place : " A demain, dis-je en embrassant Thérèse ; j'irai vous dire adieu au moment de votre départ. " Je tendis la main à Charles ; c'était la première fois depuis un mois, aussi je vis ses yeux rayonner de joie ; il prit ma main, et la tint longtemps serrée dans la sienne.

Le lendemain, nous allâmes chez mon oncle un moment avant le départ du courrier… Ce fut une triste visite. Pour moi, je redoutais beaucoup le moment de la séparation. Pourtant, je l'appelais de tous mes vœux : au moins, après le départ, je m'enfermerais dans ma petite chambre et il me serait permis de pleurer pour soulager un peu mon cœur. - A 11 heures, la voiture s'arrêta devant la maison, nous nous dîmes adieu bien tristement et malgré toutes mes résolutions de grand courage, je me mis à pleurer amèrement. Papa m'emmena, mais je détournai la tête et je pus apercevoir encore une fois la voiture qui se mettait en marche.

Ce jour-là, mon père nous conduisit à la Martinière. J'allai rêver dans les bois et je restai longtemps assise sur un tronc d'arbre renversé, regardant, les larmes aux yeux, ce cruel mont du Chat, qui, encore une fois, me séparait de ceux que j'aimais.

Dès lors, les vacances furent finies pour moi ; je continuai sans doute à faire de longues courses avec mes frères, mais je me sentais envahie par une incommensurable mélancolie qu'il m'était impossible de secouer et plus d'une fois Victor me demanda : " Qu'as-tu donc ? Je trouve que tu as un air extrêmement singulier depuis quelque temps. " Pouvait-il en être autrement, puisque la moitié de mon âme l'avait suivi !

 

 

 

 

[1881]

 

 

Il me faut aborder maintenant des faits bien récents ; quelques pages encore, et j'aurai terminé ce récit. Sans doute, ces souvenirs doivent être bien présents à ma mémoire, puisque deux mois à peine se sont écoulés depuis lors ; cependant, un indéfinissable sentiment me retient et j'ose à peine jeter un regard sur ce passé si cher et si récent.

Dans le courant de l'hiver, j'avais fait un petit séjour à Chambéry. Charles venait d'y passer quelques jours après ses premiers examens de droit.

A la fin du mois de mars, Mariano nous revint malade de Paris, et le 29, nous partîmes pour Yenne, mon père, lui et moi, espérant que le bon air remettrait mon frère.

Quelques jours après, Tante Célina et Thérèse arrivèrent, et le 2 avril, nous fîmes une promenade sur les rochers. Tata me parlait de Charles et nous nous étonnions de n'avoir point de ses nouvelles. - Le soir, Mariano et Victor, qui venaient d'arriver de Lyon, firent une petite promenade du côté de la Balme ; ils revinrent en m'annonçant qu'ils avaient vu Charles dans la diligence venant de Saint-Genix. Je me sentis la cœur allégé d'un grand poids et toutes mes tristes appréhensions de la veille s'évanouirent en un instant. Charles avait promis à mes frères de venir nous voir le soir même, mais après une heure d'attente, Papa fit fermer le grand portail, ce qui m'enleva tout espoir. (J'ai su depuis que mon cousin était venu quelques minutes après, et que trouvant la porte close, force lui avait été de rebrousser chemin.)

Le lendemain, dimanche des Rameaux, je me promenais seule dans le jardin en pensant à lui. Tout à coup, j'entends ouvrir le portail et mon nom prononcé d'une voix vibrante : " Constance ! " Mon cœur se met à battre violemment, je tourne le tête et je me trouve à côté de lui pâle et souriante, la main dans la sienne, et regardant son bon et loyal visage qui se penchait sur moi. Je ne sais combien de temps nous restâmes ainsi ; il ne me parlait pas, mais ses yeux avaient un rayonnement de tendresse si intense que je me sentis trembler et que mon cœur se gonfla d'émotion. Je retirai ma main de la sienne en souriant. Je le conduisis auprès de mon père et je restai avec eux écoutant leur conversation d'une oreille distraite. Je ne sais pourquoi, mais je ne le regardais pas ; il me semblait plus doux de sentir sa présence avec le cœur que de fixer mes yeux sur lui.

Ce fut une heureuse journée pour moi. Nous restâmes ensemble de longues heures et Charles me dit le soir d'un air grave qu'il avait à causer sérieusement avec moi.

Le lendemain, Papa partit pour Lyon ; mon cousin vint avec nous l'accompagner à la voiture, puis après le départ, nous rentrâmes à la maison. Mes frères et Charles s'installèrent dans la chambre de Mariano et je montai dans la mienne pour attendre le moment d'aller à la promenade.

Tous ces faits semblent bien insignifiants ; ils sont cependant si étroitement liés à mon récit qu'il m'est impossible de les supprimer. Du reste, j'ai résolu d'être franche ; dût-il m'en coûter, je veux raconter ici non seulement ces moments de bonheur intense que son amour me fit goûter, mais aussi ces instants de découragement amer, ces heures où j'ai souffert par sa faute, ces heures où il me semblait voir sombrer toutes mes espérances.

Le 11 avril fut pour moi un jour de véritable angoisse : je tiens à le mentionner, car ce fut à cette douleur même que je dus un des moments les plus heureux de ma vie. - J'étais seule dans ma chambre, attendant patiemment la décision de mes frères qui causaient avec Charles dans la pièce à côté. Je ne prêtais qu'une oreille distraite à leur conversation, quand j'entendis tout à coup Mariano renvoyer poliment Victor de sa chambre : " Nous avons à causer " lui dit-il. Victor vint me rejoindre, et mon frère et Charles restèrent dans leur chambre, parlant à voix basse. Je ne cherchai pas à entendre leur conversation, mais de temps en temps, un rire étouffé parvenait à mes oreilles et j'éprouvais une vraie souffrance en songeant que sans doute mon cousin et mon frère se racontaient des histoires peu édifiantes.

Peut-être tous les jeunes gens sont-ils dans ce cas-là, peut-être suis-je insensée de conserver tant d'illusions ; mais je voudrais voir parfaits ceux que j'aime. Je suis jalouse de leur moindre pensée, de la moindre petite parcelle de leur cœur jetée au vent. L'idée que Charles, peut-être, faisait des sottises à Grenoble, me rendit triste pour toute la journée. Nous fîmes ensemble sur les rochers une promenade qui n'eut pas le pouvoir de me dérider. Au retour, mon cousin me réclama de la musique ; j'ouvris mon piano et jouai tout ce qu'il voulut, mais sans parvenir à reprendre ma gaieté.

Pendant le souper, comme je songeais avec une certaine amertume aux incidents de la journée, Mariano me porta un dernier coup : " Tu sais, me dit-il, Charles se moque de toi. " Je sentis au cœur un déchirement soudain, je tournais vers mon frère un visage subitement pâli, et faisant un violent effort sur moi-même, je répondis d'une voix presque calme : " Je te remercie de m'avertir ; je n'ai du reste plus d'illusions. Ah tu en as donc eu quelquefois ? " me dit Mariano en riant sans comprendre l'horrible souffrance qui me torturait le cœur. " J'avoue que j'en ai eu quelques-unes " dis-je à voix basse, et je détournai la conversation.

Après le repas, mes frères proposèrent de rester au jardin. Il faisait un clair de lune magnifique, un de ces clairs de lune faits pour des amoureux, et je sentis mon cœur saigner en regardant ces pâles rayons d'argent qui se mariaient fantastiquement aux tilleuls du Colombier. Personne ne vit mon émotion, pas même Mariano, sur le bras duquel je m'appuyais toute frissonnante. Nous nous promenions ainsi depuis un moment, moi la mort dans le cœur et souriant faiblement aux plaisanteries de mes frères qui causaient gaiement, insouciants de la blessure qu'ils venaient de me faire (bien involontairement dans doute).

Tout à coup, le portail s'ouvre et Charles apparaît dans le jardin. C'était la personne que j'aurais le moins désiré voir en ce moment. Si je m'étais trouvée seule avec lui, nul doute que je lui eusse ouvertement reproché sa conduite ; j'avais envie de lui crier : " Va-t'en, tu m'as trompée, ta présence m'est odieuse ! " Au lieu de cela, il me fallait patiemment, gracieusement même, accueillir sa venue pendant que j'assisterais intérieurement à l'effondrement de mon bonheur.

Nous nous assîmes sur la terrasse. Les jeunes gens se mirent à causer joyeusement et je restai froide et silencieuse. Charles comprit sans doute que je souffrais sans se rendre parfaitement compte de ma souffrance, car une ou deux fois, il s'étonna de mon mutisme et me demanda ce que j'avais. Je répondis d'une voix brève que je n'avais absolument rien qui pût l'intéresser, et que du reste, il m'était assez difficile de me mêler à une conversation qui ne roulait absolument que sur des histoires d'étudiants ou de garnisons.

La soirée était un peu fraîche, aussi au bout d'une heure, nous montâmes dans le salon et je me mis silencieusement à une broderie pendant que Charles me disait encore une fois : " Tu as un air bien singulier, ce soir ; je ne te retrouve plus la même ? " Je ne répondis rien, mais les larmes aux yeux, je me remis à mon ouvrage avec une activité fébrile. A 10 heures, Charles se leva et nous quitta en me regardant d'un air étrange. J'allai aussitôt dans ma chambre, je m'agenouillai près de mon lit et pleurai en songeant au bonheur que j'avais perdu et surtout à la folie que j'avais faite en donnant mon cœur à un homme qui m'avait trahie. Pendant la nuit, je m'éveillai à chaque instant et je me surpris à répéter d'une façon douloureusement inconsciente : " Il se moque de moi !"

Le matin, ma première action fut de me rendre à l'église. Dans cette pauvre petite chapelle de village, je priai ardemment, j'exposai à Dieu mon chagrin, et là, à cette même place où plus d'une fois je l'avais supplié de bénir notre amour, je fis courageusement le sacrifice de mon bonheur. En revenant à la maison, je me promis de tout oublier : il se moquait de moi, à mon tour, je voulais me rire de lui ; il avait cru pouvoir se faire impunément un jouet de mon cœur, eh bien, je lui rendrai blessure pour blessure et c'est lui qui pleurerait un jour cet amour qu'il avait foulé aux pieds ! Munie de ces résolutions, je fus pendant trois jours d'une fraîcheur étudiée. Thérèse s'aperçut aussitôt de ce changement ; elle me supplia de lui en dire la raison, et comme je lui racontai ce qui était arrivé, elle me dit qu'au contraire Charles m'aimait plus que par le passé, qu'il parlait constamment de moi et se désolait de mon indifférence. Je refusai de croire Thérèse et je lui fis part de ma résolution : " Je suis trop sérieuse pour permettre que l'on s'amuse de moi. J'ai cru jusqu'à présent à un attachement sincère de ta part de ton frère ; aujourd'hui, je m'aperçois du contraire et je suis parfaitement décidée à ne plus me fier à ses paroles. " Tata fit son possible pour me dissuader, mais je restai inébranlable, souffrant étrangement de la barrière que je venais d'élever entre nous. Deux jours se passèrent ainsi : je voyais Charles très souvent, mais plus avec le même plaisir ; il avait vis-à-vis de moi un air embarrassé ou triste et il m'arriva plus d'une fois de me demander si Mariano s'était trompé et si Charles et moi nous ne souffrions pas d'une cruelle méprise.

Un matin, je trouvai Thérèse chez Mlle Perdine ; nous sortîmes ensemble après une courte visite. A peine fûmes-nous dehors que ma cousine me reparla de son frère : elle m'assura que ma froideur l'affligeait profondément, qu'il désirait ardemment me voir un moment seule afin de s'expliquer avec moi, et ma cousine ajouta que Charles voulait m'écrire afin de me parler à cœur ouvert. J'avais été si triste depuis trois jours que j'acceptai les propositions de Tata, tout en lui disant qu'après avoir lu la lettre, je la lui rendrais.

Nous traversâmes le Colombier dans toute sa longueur. En passant devant la tonnelle, j'aperçus mon cousin qui lisait assis sur un banc. Je sentis au cœur une douleur étrange. Charles se leva et vint à ma rencontre : " Ne veux-tu pas t'arrêter un moment ici ? " me dit-il à voix basse. J'eus un instant d'hésitation ; Thérèse me prit par le bras et me força doucement à m'asseoir sur un des bancs pendant que son frère, appuyé contre un tronc d'arbre, restait debout vis-à-vis nous.

Charles le premier rompit le silence. Je ne sais comment il arriva à parler d'affection ; le fait est qu'il me dit d'un air triste : " Tu n'as pas foi en ceux qui t'aiment : c'est mal J'ai malheureusement trop de bonnes raisons pour être incrédule. " Il poussa un soupir et je l'entendis qui murmurait tristement : " Quelles preuves te faut-il donc ? " Je ne répondis rien car je sentis de nouveau qu'il m'aimait : son regard avait suffi pour me désarmer. Je me levai, embarrassée de la tournure que prenait notre entretien, et je partis avec Thérèse.

Le vendredi saint, nous allâmes ensemble au chemin de la croix. Le lendemain, mon père nous mena sur la route de la Balme à la rencontre du général, qui venait de Fontainebleau. Charles marchait à côté de moi : " Thérèse te donnera aujourd'hui quelque chose de ma part " me dit-il à voix basse. Je compris que c'était la lettre dont ma cousine m'avait parlée, aussi je me contentai de faire un " ah " significatif.

Nous avions pris l'habitude, après chaque repas, de causer par-dessus le mur du Colombier, mes frères, mes cousins, Thérèse et moi : ce mode de conversation nous amusait fort, et il nous arrivait parfois de rester de longues heures ainsi, les uns perchés sur le mur branlant, les autres sur quelques échelles vermoulues, et racontant mille folies de ces pittoresques hauteurs. - Aussitôt le dîner fini, nous allâmes reprendre nos postes sur le fameux mur et Thérèse me fit signe qu'elle avait à me parler. Je pris le chemin du Colombier et cinq minutes après, Thérèse, qui était venue à ma rencontre, me remettait une enveloppe cachetée. Je la pris d'une main tremblante. Tata me conduisit sur le bord de l'étang, nous nous assîmes en silence et je décachetai la lettre avec un battement de cœur. Elle était ainsi conçue :

Constance, je te jure sur l'honneur que je t'aime aujourd'hui plus que jamais.
A Grenoble, je ne passai pas une heure sans songer à toi. C'est toi qui me donnais la force de travailler.
" Quand tu me vois pensif ou comme ivre, tu peux te dire que c'est toi qui en es la cause.
" Comment n'as-tu pas deviné cela ?
" Je n'ai pas fait mes confidences à Mariano parce que je n'ai pas cru devoir les lui faire. Si tu juges que je doive agir autrement, dis-le moi.
" Je t'aime de cœur et de raison parce que tu es une femme aimable et supérieure. Mais c'est moi qui ai le droit de me demander si tu m'aimes, car je n'ai rien qui puisse donner de l'amour aux autres. Je ne demande qu'une chose : c'est que tu sois heureuse. Si tu l'es, je le serai… Ne me juge pas sur les apparences. On a dit que je me moquais de toi : c'est faux ! Ceux qui t'ont dit cela ne lisent pas dans mon cœur.
" Si cet aveu t'offense, je te demande mille fois pardon. Je t'ai écrit parce que je ne puis te parler.
" Tout à toi,

" Charles. "

 

 

 

 

Samedi 16 avril 1881

 

 

Je me sentis tout entière imprégnée d'une joie intense ; je fermai les yeux, j'avais le vertige. J'appuyai mon front sur ma main et je me mis à pleurer ; ce n'étaient plus ces larmes douloureuses qui font saigner le cœur, mais de ces larmes bénies que le bonheur fait couler, de ces larmes qui savent effacer l'amertume d'un passé. - Nous revînmes silencieusement, Thérèse et moi, appuyées l'une sur l'autre, et nous rejoignîmes mes frères sous les tilleuls. Je ne sais si Charles vit mon émotion, mais Henry comprit que j'avais pleuré ; il en fit la remarque à haute voix et je vis le regard profond de Charles qui s'attachait anxieux sur mon visage.

Le soir, fermée dans ma petite chambre, je relus et copiai d'une main tremblante ces pages qui m'avaient émue, décidée à rendre le lendemain la lettre à mon cousin.

Le jour de Pâques, quand Mariano et Charles revinrent de la messe, à 7 heures, j'étais seule à la maison, attendant le moment d'aller à la grand-messe. Charles déjeuna avec nous, Il passa une partie de la matinée dans le jardin, mais je ne pus le voir seul un moment et lui remettre le fameux papier.

Il y avait ce jour-là grand dîner chez mon oncle Alexis ; à midi, nous étions tous réunis dans son salon. Charles m'offrit son bras, on passa à la salle à manger et on se mit à table. Je me trouvais placée à côté de lui. Nous eûmes une conversation des plus sérieuses ; je me souviens que je fis à Charles une foule de sermons et que je lui dis entre autres choses : " Tu affirmes que ce que tu désires le plus au monde est que je sois heureuse pour moi, je souhaite ardemment de te voir rester sage ; tu sais au reste que c'est le plus sûr moyen de combler tes vœux ? - Ma lettre réclame une réponse ! me dit Charles. - Il m'est impossible de te la donner : tu sais qu'il est des choses qu'une femme ne peut dire. " Il eut un sourire rayonnant : " Alors, si tu étais homme, tu me dirais… ? Peut-être ! " Il resta un moment silencieux, ses yeux dans les miens, puis il se pencha plus près de moi, et pour la première fois, je l'entendis murmurer ces trois mots à mon oreille : " Je t'aime. " Après le dîner, on se réunit au salon. Isabelle chanta plusieurs romances, entre autres la Lettre d'une cousine à son cousin : C'est le dernier couplet que je préfère " dit Charles. Je souris et répétai à mi-voix les paroles de la chanson :

Si j'étais à ta place, écoute,
Vois-tu, moi, je me marierais,
Je chercherais dans ma famille,
" - Dans la famille, c'est le meilleur
Quelque bonne petite fille
Que j'aimerais de tout mon cœur. "

 

Ah si je pouvais soulever un petit coin du voile qui nous cache l'avenir ! continua mon cousin. - Je l'ai désiré aussi bien souvent " répondis-je d'un air sérieux.

Le soir, mon beau-frère, mes cousins et mes frères partirent pour la dent du Chat. Je les vois tous encore, leurs cannes ferrées à la main et des châles en bandoulière, nous disant adieu dans le salon. Charles me lança un regard empreint d'une profonde tendresse et je lui fit le plus doux de mes sourires. Le lendemain à midi, nos voyageurs revinrent de leur expédition. Ils dînèrent à la maison, et après le dîner, allèrent se coucher ; Charles, surmontant sa fatigue, passa toute la journée pendant que nous travaillions, ma mère, Luisa et moi.

Le mardi, Luisa et mon beau-frère repartirent pour Lyon et Charles, qui devait aller à Belley l'après-midi, vint me faire une longue visite pendant notre dîner.

Le lendemain, toute la famille dîna à la maison ; nous avions combiné les places de telle façon que je devais encore me trouver à côté de Charles. Ce fut une belle journée ! Nous causâmes beaucoup : de quoi ? je serais bien embarrassée de le dire, mais nous étions bien heureux ; comme deux enfants, nous jouissions du moment présent sans songer que le lendemain pourrait nous apporter des larmes.

Le temps était gris et pluvieux, aussi, après le dîner, on monta au salon, Thérèse s'assit à côté de moi, Charles se plaça près de sa sœur et nous restâmes ainsi un moment silencieux, moi rêvant à l'avenir, lui immobile, en extase, fixant sur moi le profond regard de ses yeux bleus : " Je voudrais me mettre à genoux devant toi " me dit-il à voix basse. Je haussai les épaules en souriant et l'engageai à sortir un moment pour se calmer. J'avoue que la tête commençait à me tourner ; je descendis dans le jardin avec Thérèse pendant que mes frères allaient retenir une voiture pour la course du lendemain. Un moment après, je remontai. Charles et Mariano revinrent ensemble et nous passâmes une partie de la journée à faire de la musique. Charles n'abandonna pas une minute son poste à côté du piano, et le soir, comme nous raccompagnions Tante Irma à Volontaz, il vint avec nous, et réglant son pas sur le mien, marcha invariablement à côté de moi.

Le jeudi fut la journée la plus heureuse de nos vacances, celle où je goûtai peut-être le mieux toute la douceur de se sentir aimée. Nous étions tous invités à dîner à Bourdeau chez M. Gigord. Dès 8 heures du matin, nous montâmes dans un grand omnibus de famille ; nous formions une joyeuse bande de dix-huit personnes. A Chevelu, nous descendîmes de voiture et nous commençâmes à gravir la montagne à pied. Nous marchions, Charles et moi, l'un à côté de l'autre, nous rappelant avec émotion ce jour lointain où, suivant ensemble la même route, une marguerite effeuillée par ses main tremblantes m'avait révélé son amour.

Un cri d'admiration s'échappa de mes lèvres quand je me trouvai en face de Bourdeau. Ce vieux donjon crénelé adossé à la montagne, ses sombres tours percées de meurtrières menaçantes, tout cela disparaissant à demi sous le feuillage d'arbres gigantesques, puis plus loin le lac bleu réfléchissant cette masse imposante, firent sur mon esprit une profonde impression. Après avoir visité le château de fond en combles, des greniers aux oubliettes, nous retournâmes au salon, Thérèse et moi, pendant que les messieurs allaient sur la terrasse. Au bout d'un moment, mes frères et mes cousins rentrèrent. Charles avait à la main une petite branche de lilas ; il s'approcha de moi et me l'offrit en me lançant un regard éloquent ; je pris la fleur parfumée et la fixai sur ma poitrine d'une main émue.

C'est appuyée sur son bras que je me rendis à la salle à manger. Charles lisait d'un air anxieux les noms inscrits sur les cartes ; tout à coup, il poussa un cri de joie : " "M. Charles", "Mlle Constance" nous sommes destinés à ne jamais nous séparer " me dit-il en me regardant avec émotion. Il me fit asseoir à côté de lui. " Nous reviendrons peut-être ici tous les deux dans quelques années ! " me disait-il et mon imagination évoquait mille douces visions. Le dîner fut interminable, mais nous étions si profondément heureux que nous ne nous aperçûmes pas de sa longueur. Charles et moi, nous partagions le même pain, trouvant à cela je ne sais quelle étrange douceur. Quand on se leva de table, je le vis saisir mon verre et le porter lentement à ses lèvres : " Je meurs d'amour " me dit-il avec passion. Je me levai, troublée jusqu'au fond de l'âme, et appuyée sur son bras, qui tremblait, je retournai au salon.

On se rendit sur le balcon : jamais je n'avais vu paysage plus mélancolique. De petites vagues frangées d'écume venaient mourir dans une petite anse de rochers ; à gauche, nous apercevions le fond du lac, que domine le château de Châtillon, aux sombres draperies de lierre ; vis-à-vis nous, la montagne de Saint-Innocent, la coquette ville d'Aix ; et à droite, voilées par la brume, les Alpes de Maurienne, au front de neige, et la charmante vallée de Chambéry ; à nos pieds, un poétique sentier tracé dans une forêt d'arbres séculaires, puis plus loin notre beau lac si calme, si profond et si bleu que nous sentions, Charles et moi, une folle envie de nous y précipiter.

Nous avons dansé ; ma main tremblait sur son épaule ; je me sentais si heureuse et si fière, appuyée sur son bras ! Parfois, nous nous arrêtions : nos yeux plongeaient par la fenêtre ouverte dans ces profondeurs du lac. Le temps était gris et triste, mais le ciel de nos cœurs était resplendissant. J'ai conservé de cette journée une impression de fraîcheur, de joie ensoleillée, d'épanouissement complet.

Quand mon père donna le signal du départ, nous allâmes, Charles et moi, sur le balcon : j'embrassai d'un mélancolique regard cette masse imposante du château, ce lac aux eaux sombres, et ces tristes montagnes qui nous avaient vus si heureux, demandant à Dieu du fond du cœur de permettre qu'un jour j'y revins avec Charles.

Nous avons gravi une partie de la montagne à pied. Charles me suivait, trouvant je ne sais quel douceur à poser son pied là ou j'avais posé le mien, à toucher le buisson que j'avais frôlé en passant. Nous causions des beautés de Bourdeau et Charles semblait complètement enthousiasmé : " J'aimerais mieux pourtant une chaumière avec toi qu'un palais sans toi ! " me dit-il avec feu. Etait-il sincère ? Je ne le sais. Pour moi, je m'étais dit souvent que mille fois je préférerais une modeste existence avec Charles que la splendeur et la richesse s'il me fallait renoncer à lui.

Le samedi 23, Tante Irma avait voulu nous réunir tous une dernière fois à Volontaz. Je me souviens que nous sommes allés faire une petite promenade dans le bois. Charles marchait derrière moi et je me retournais à chaque minute pour lui parler : " Tu sais que nous n'avons pas besoin de dispense du pape l'autorisation de l'évêque suffit " me dit-il. Je me sentis toute pâle de joie et j'ai regardé Charles avec un radieux sourire.

La famille Blanchard était venue de Saint-Innocent, aussi, après le dîner, nous avons dansé ensemble. Charles, qui la veille était jaloux de Paul Blanchard et avait déchiré brusquement la carte où j'écrivais son nom, ne dut pas souffrir ce jour-là : j'acceptai le moins possible les invitations pour rester avec Charles. Nous dansions ensemble, mais le plus souvent nous nous asseyions l'un près de l'autre et nous causions à cœur ouvert, oubliant que nous étions dans un salon et que nos apartés pouvaient sembler extraordinaires. Ce n'était plus, comme à Bourdeau, ce bonheur d'enfant sans arrière-pensée, sans nuage ; ce jour-là, je me sentais bien heureuse.

Cependant, je souffrais en songeant aux adieux du lendemain et surtout à l'isolement de Charles à Grenoble. Je me souviens de l'étrange et douloureux frisson qui me saisit lorsque Charles me dit avec une tristesse émue : " Tu auras des désillusions sur mon compte, je ne suis pas digne de toi. " Je le regardai avec angoisse, cherchant à lire sur son visage l'aveu que ses lèvres avaient commencé, et pour la seconde fois, un doute amer, affreux me saisit. Je me souviendrai toute ma vie de cette minute d'angoisse poignante où je cherchai à me poser cette question : " Si jamais je venais à découvrir quelque chose de grave sur le compte de Charles, est-ce que je lui tendrais la main comme par le passé, est-ce que j'oserais, comme autrefois, m'appuyer avec confiance sur son bras ?v

A ce moment, je regardai Charles ; il me sembla que ses yeux me suppliaient, qu'ils avaient une expression de tristesse découragée que je ne leur connaissais pas. La pitié me saisit et mon cœur répondit : " Oui, toujours et quand même, s'il venait à moi loyalement et m'avouait ses faiblesses, ses fautes, je n'aurais pas le courage de le repousser et je mettrais encore ma main dans la sienne en lui pardonnant. "

Triste journée que celle des adieux. Charles était venu passer la matinée avec nous, mais nous n'avions pas trouvé une minute pour causer ensemble. Au moment du départ, nous sommes allés faire nos adieux chez mon oncle. La diligence attendait devant la porte. Je me souviens que j'ai embrassé Thérèse en pleurant. Charles était derrière elle : je lui ai tendu ma main, qui tremblait. Je suis montée en voiture, sachant à peine ce que je faisais, et nous sommes partis…

Un moment encore, j'ai aperçu Charles qui, debout devant la porte, agitait un mouchoir en signe d'adieux, puis tout a disparu. J'ai fermé les yeux en étouffant un cri de souffrance, et jusqu'à Belley, je suis restée la tête dans les mains, pleurant et priant.

 

 

 

 

Yenne, lundi 15 août 1881

 

 

Thérèse est arrivée ce soir avec Antoine, François et Louis. Charles est malade, dangereusement peut-être : on m'a appris cela pendant le souper ; je me suis fait violence pour ne point éclater en sanglots. Thérèse me dit que son frère viendra cependant le 17 ; je le désire tout en le redoutant : j'ai peur de le trouver bien malade.

 

 

 

 

Mardi 16 août 1881

 

 

Thérèse m'a remis de la part de son frère un charmant petit carnet avec ces quatre vers de Victor Hugo écrits de sa main :

Espère, enfant ! Demain, et puis demain encore !
Et puis toujours demain ! Croyons dans l'avenir !
Espère, et chaque fois que se lève l'aurore,
Soyons là pour prier, comme Dieu pour bénir ! "

J'avais accepté ce don venu du cœur ; ce chant d'espérance m'avait fait du bien, chassant un moment tous ces tristes pressentiments d'avenir. Une parole a suffit pour changer tout cela ; Thérèse m'a raconté les jugements de François sur mon compte : il prétend que je suis faite pour briller, que j'aime le monde, bref que je suis de l'étoffe des femmes qui trompent leur mari ! Charles, paraît-il, a écouté tristement, sans un mot pour ma défense ; il a cru peut-être ces odieux jugements téméraires. Son silence en cette circonstance m'a profondément blessée ; j'ai senti la colère bouillonner dans mon cœur. J'ai tiré de ma poche ce petit carnet que j'avais accepté joyeusement, et je l'ai posé sur la table d'une main frémissante. Si Charles eût été là, je lui aurais lancé son présent au visage. Injure pour injure, blessure pour blessure…

Mon Dieu, ayez pitié de moi, car je l'aime et je souffre…

 

 

 

 

Samedi 17 septembre 1881

 

 

Il y a un mois aujourd'hui que Charles arrivait ici. Je l'attendais, le cœur battant d'une angoisse mortelle ; chaque fois que le portail s'ouvrait, je me sentais saisie d'un tremblement étrange.

Tout à coup, j'entendis sa voix dans la cour ; mes mains tremblantes laissèrent échapper l'ouvrage que je tenais, et comme la porte s'ouvrait devant lui, je me levai, les yeux pleins de larmes, regardant son cher et pâle visage qui me souriait. Il vint à moi et me serra la main comme autrefois ; je lui rendis son étreinte et je sentis les sanglots me serrer la gorge.

Oh ! si François avait pu voir ce qui se passait alors dans mon cœur, il n'aurait pas dit ces choses qui me font tant de mal. J'aime Charles profondément, loyalement, depuis bien des années.

Je lui ai donné mon cœur tout enfant, et depuis lors, je le jure sur l'honneur, je me serais fait un scrupule affreux de penser cinq minutes à un autre homme. Ah, si lui pouvait en dire autant…! Charles a demandé de la musique ; nous sommes montés et j'ai joué tout mon répertoire. Il m'écoutait silencieux et oubliant un instant ses affreux doutes sur mon cœur ; il me semblait que rien n'était changé et que jamais nous n'avions cessé de nous aimer et d'être heureux.

Le lendemain, Charles est venu nous voir. Mes frères partirent pour une excursion ; Charles, encore trop souffrant pour les accompagner, est resté avec nous. Maman nous a laissés un moment seuls et nous avons causé : " Sommes-nous toujours brouillés ? lui ai-je demandé. - Nous ne l'avons jamais été, m'a-t-il réparti doucement, pour moi du moins : je voudrais te chasser de mon cœur que cela me serait impossible. Seulement, ces temps-ci, j'étais malade, j'ai eu trop de temps pour penser et… douter. Tu me fais injure, lui ai-je dit tristement ; il me semble que tu me connais depuis assez longtemps pour savoir que je suis loin d'avoir le caractère léger. Enfin, si nous devons nous séparer ainsi, je ne m'en plaindrai pas car Dieu l'aura voulu. " Charles soupira. " Et dire que si je prononçais trois mots, nous serions peut-être bien heureux ! - Quels trois mots ? " dit-il en souriant. Je me mis à rire pour cacher mon trouble et je murmurai : " Je t'aime. " Il n'entendit pas mes paroles, mais il comprit sans doute que c'était une folie de douter de mon cœur, car ses yeux cherchèrent les miens avec la même tendresse que par le passé.

C'est près du lit de Thérèse malade que nous nous sommes vus les jours suivants. Le samedi 20, j'étais allée inviter la famille à dîner le lendemain. Je me disposais à rentrer chez moi lorsque Tante Célina entra dans la chambre de sa fille et dit à Charles d'aller avec moi jusqu'au Colombier demander la réponse à mon oncle. Nous sortîmes ensemble, émus de nous trouver seuls dehors comme le fameux soir des adieux où nous nous étions promis de ne pas nous oublier ; il y avait bien longtemps de cela, cependant, nos cœur n'avaient pas changé et nous nous retrouvions à la même place, nous aimant comme par le passé.

Le dimanche, j'ai durement expié tout mon bonheur de la semaine. Mes cousins sont venus dîner avec nous, nous avons passé la journée ensemble ; j'ai même pu dire à Charles d'avoir confiance, que j'avais foi dans l'avenir. Mais au retour d'une visite à Thérèse, mon père m'a fait appeler dans sa chambre. J'ai compris aussitôt qu'il allait se passer quelque chose de grave et j'ai senti mes jambes se dérober sous moi. Mon père m'a sommée de renoncer à Charles : " Je ne vois en lui ni l'énergie, ni la santé, ni les qualités que je désire rencontrer en mon gendre. "

J'ai essayé de le défendre : les sanglots contractaient ma gorge et les paroles ont expiré sur mes lèvres. Je souffrais mille agonies et une douleur atroce m'étreignait le cœur. Un moment, j'ai élevé la voix, prête à me révolter, sur le point de crier que rien ne pourrait me faire changer et que j'étais décidée à tout souffrir plutôt que de renoncer à lui. Dieu m'a sauvée, car mon père aurait peut-être d'un mot brisé à jamais mes espérances : une prière ardente, désespérée est montée de mon cœur jusqu'à lui ; j'ai courbé la tête et un gémissement, un seul, s'est échappé de mes lèvres tremblantes.

Je me suis levée pâle et chancelante et je suis allée dans ma chambre savourer silencieusement l'horrible douleur qui me torturait le cœur. Maman est venue me voir un moment ; elle m'a parlé doucement, comme à un enfant malade : elle a, je crois, prononcé le mot d'espérance, mais il me semblait que j'étais le jouet d'un affreux cauchemar. Je me sentais si endolorie, si déchirée, et mon regard avait une si cruelle expression de tristesse que j'ai vu des larmes briller dans les yeux de ma mère.

Le lendemain, j'ai obtenu la permission d'aller voir Thérèse toujours malade. Il était près du lit de sa sœur ; j'ai failli me trouver mal, mais refoulant aussitôt mon émotion, j'ai causé avec lui comme j'aurais pu le faire deux jours auparavant. Il était triste, aussi pour le réconforter, j'ai trouvé le courage de sourire faiblement et de lui parler d'espérance, quand j'étais moi-même si près du désespoir.

Le mardi matin, Papa et Mariano sont partis pour Lyon et j'ai continué mes visites quotidiennes à Thérèse. Dès le jeudi suivant, elle s'est trouvée assez forte pour venir à la maison, accompagnée de son frère. Le samedi 27 août, Charles et Thérèse ont passé toute la journée avec nous ; nous avons joué ensemble au secrétaire. J'ai écrit comme réponse du jeune homme à la jeune fille : " Ich liebe dich " et je me suis arrangée de façon que Charles le lût. Il a compris et m'a remerciée du regard : " Est-ce bien vrai ? Profondément vrai " ai-je répondu du fond du cœur.

Le soir de ce même jour, mon père, Luisa et Mariano sont arrivés de Lyon et le lundi 29 a été marqué par l'arrivée tant désirée d'Adèle et de Marie Défer.

Le mardi, nous avons fait ensemble une promenade aux rochers de la Balme. Au retour, nous nous sommes assis au bord du Rhône, Charles à côté de moi, et comme toujours, nous avons causé de l'avenir : " J'ai peur que tu aies des regrets plus tard " m'a-t-il dit. J'ai répondu " non " d'une voix ferme, et comme mon cousin me demandait encore si je pensais bien les trois mots allemands, j'ai répété la phrase et j'ai vu son visage que le bonheur transfigurait.

Le jeudi 1er septembre, nous dînions tous à Volontaz. Oncle Pierre nous avait livré complètement la maison et nous étions chargées, Adèle, Marie, Thérèse et moi, de confectionner le dîner en question. Parties de bonne heure, nous étions dans tout le feu de la préparation culinaire lorsque les premiers invités arrivèrent.

Adèle et moi, nous profitâmes d'un petit moment de loisirs pour aller dans le cabinet de l'oncle Pierre confectionner les cartes et les menus. Au bout d'un moment, nous entendons des voix dans une pièce à côté : c'était Luisa, Gabriel et Charles, qui vint aussitôt nous rejoindre. Adèle quitta la chambre et je restai seule avec mon cousin pour lui expliquer la manière d'écrire les menus. Je ne sais si mes explications manquaient de clarté, ou si Charles voulait me retenir le plus longtemps possible, le fait est qu'il me fallut recommencer trois fois mes explications et finalement me décider à lui faire un modèle. J'avais la tête baissée sur mon papier, lui était assis devant moi, et sans qu'il me fut besoin de lever les yeux, je sentais son troublant regard.

Tout à coup, il me prit la main et la porta à ses lèvres : " Je ne t'avais pas permis ! " lui dis-je d'un air que je voulais rendre sévère. Il me regarda avec un si bon sourire que je n'eus pas le courage de me fâcher. Je me contentai de me sauver malgré ses supplications. Cinq minutes après, Charles avait fini et venait nous rejoindre sous prétexte de nous aider de ses conseils.

Cette journée peut compter parmi les plus heureuses de ma vie.

Le 2 septembre, nous avons dîné chez Tante Célina ; il pleuvait à torrents, mon oncle était malade, aussi le dîner a-t-il été triste. L'après-midi, nous avons essayé de danser, de faire de la musique, mais nous n'avions plus cet entrain de la veille. Le soir cependant, nous nous sommes tous réunis à la maison, dans le billard, et nous avons joué aux cartes. Charles avait l'air joyeux ; j'étais moi-même si heureuse !

J'ai conservé un triste souvenir du 3. Oncle Pierre a emmené Adèle et Marie ; je n'ai vu Charles qu'a travers mes larmes.

Le lendemain, le général est arrivé. Il est venu nous voir aussitôt après le dîner, et nous sommes allés raccompagner en bande nombreuse sur la route de Volontaz. Une pluie diluvienne nous a surpris à mi-chemin ; nous nous sommes réfugiés sous de gros noyers qui bordaient la route, et pendant tout le temps qu'a duré notre halte, Charles ne m'a pas quittée des yeux. Nous sommes revenus ensemble à la maison ; il est resté jusqu'au soir avec nous. Ah, pourquoi ces journées-là ne sont-elles pas éternelles ? !

Lundi, les gronderies, les scènes ont recommencé : il m'a été interdit de mettre les pieds chez mon oncle. Le lendemain, Thérèse est venue me chercher pour aller à Volontaz ; j'ai refusé, craignant de mécontenter mon père, puis je suis allée pleurer dans ma chambre le sacrifice que je venais de m'imposer. Tata m'avait remis le fameux carnet et le journal de Charles ; j'ai été si émue en lisant ces lignes, si émue que je me suis surprise sanglotant et mouillant ces chères pages de mes larmes.

Vers le soir, Papa m'a conduite à Volontaz. Nous y avons trouvé tous les Alexis et Charles m'a jeté un regard de reproche. Il ne savait pas sans doute à quel point j'avais souffert en refusant de monter plus tôt ! Nous sommes revenus à Yenne ensemble et je n'ai pu dire à Charles qu'un simple " Dank " à voix basse pour le remercier de son journal.

Mercredi, Thérèse est venue aussitôt après le dîner me prier de la part de sa mère d'aller passer la journée chez elle et de porter un peu de musique. La permission m'a été refusée. Un moment après cependant, Papa a offert de nous mener à Volontaz. Nous sommes allés avertir ma tante que nous emmenions Thérèse. Nous avons vu Charles un moment : peut-être désirait-il venir avec nous ; Papa ne lui a pas offert de se joindre à nous, et je suis partie le cœur bien gros.

Tous les jours de cette semaine me rappellent quelque souvenir douloureux. Je devais aller le jeudi matin chercher Thérèse au Colombier et faire avec elle une visite chez les sœurs. Au moment où je me disposais à partir, Papa a exigé que Maman nous accompagnât chez mon oncle. Charles nous a salués de loin ; j'ai à peine répondu tant j'étais émue encore des odieuses suppositions de mon père. Thérèse a essayé de me consoler ; je me sentais si profondément abattue, si amèrement découragée, que ses raisonnements n'ont pas pu arriver à me convaincre. Je l'ai suppliée de dire à Charles d'être extrêmement prudent et de ne pas venir nous voir d'un ou deux jours. J'ai été horriblement triste toute la journée. On m'a proposé cent courses différentes ; finalement, Papa m'a déclaré qu'il me mènerait le lendemain à Vacheresse avec Gabriel et Henry afin d'aller à la rencontre de mes deux autres frères qui avaient dû coucher sur la montagne.

Je n'oublierai jamais ce vendredi 9 septembre : j'ai trop souffert ce jour-là pour que cette date puisse s'effacer de ma mémoire. Nous sommes allés en effet à Vacheresse. Nous sommes revenus avec Mariano et Victor. J'étais morte de fatigue, et comme nous devions passer devant Volontaz, je demandai à Papa de nous y arrêter. Je crois que Père était à peu près convaincu ; mais tout à coup, j'aperçois à la grille du jardin la silhouette de Charles ; je crois que Papa la vit aussi, car presque aussitôt, il changea d'idée et dit que nous ferions beaucoup mieux de continuer à marcher jusqu'à Yenne. Nous passâmes ainsi sans nous arrêter et j'arrivai à Yenne si triste et si fatiguée, les nerfs tellement surexcités que je me mis à pleurer pendant le dîner.

Papa comprit très bien le sujet de mon chagrin : après le dîner, il fit appeler Maman et déclara formellement que j'eusse à tout oublier. - J'étais seule dans ma chambre quand Maman vint me parler. Pendant une heure, elle essaya de me raisonner. Je souffrais cruellement de son chagrin, mais je sentais tellement au-dessus de mes forces de renoncer à lui qu'il me fut impossible de promettre ce que l'on voulait exiger de moi. Je répondis simplement que plus tard, quand il s'agirait d'une décision, je me soumettrais à mon père que je savais trop bon pour me faire souffrir.

Le samedi 10, nous avons eu après le dîner la visite de mes oncles, tantes, cousins et cousines et des Gigord, venus de Bourdeau pour dîner chez mon oncle Alexis. Je n'avais pas revu Charles depuis que j'avais tant souffert pour lui, aussi je me souviendrai toujours de la douleur étrange que je ressentis en le voyant et du tiraillement qui me saisit. Nous nous revîmes une fois encore avant la fin de la journée : mes cousins Jules et Francisque Boissonnet étaient arrivés ; nous allâmes avec eux chez mon oncle ; Charles s'y trouvait seul et nous pûmes nous dire quelques mots.

Je peux noter le dimanche comme un jour heureux. Nous avions toute la famille à dîner ; j'avais marqué les places sans oser toutefois mettre Charles à côté de moi : le Père Jules nous séparait. L'après-midi, nous fîmes une promenade sur la route de Novalaise jusque sous la Martinière. Nous nous assîmes sur un tas de pierre. Le jour allait tomber, les nuages du couchant couraient dans le ciel pâle et des lueurs dorées tremblaient à la cime des arbres. Nous rêvions, nous étions bien heureux.

Le lendemain, nous nous sommes tous retrouvés à Volontaz ; Tante Irma m'avait placée entre François et Charles. Nous avons causé tour à tour gaiement et tristement. Que de joyeux rêves nous avons faits, mais que d'amers souvenirs nous avons évoqués !

Le 13, Tante Irma nous a menées, Thérèse et moi, à Nattages. Au retour, nous avons trouvé Charles et Louis nous attendant de l'autre côté du Rhône. Nous avons fait route ensemble jusqu'à la maison, et comme Charles m'avait dit " vous " en plaisantant, je l'ai repris en riant. " Quand faudra-t-il abolir le "tu" Jamais, n'est-ce pas ? " m'a-t-il dit avec un regard profond. J'ai fait mentalement une courte prière et j'ai répondu" Jamais ".

Tata est partie le 14. J'ai voulu assister à son départ, la voir jusqu'à la dernière minute, et quand la voiture a disparu, un amer chagrin m'a saisie. La pensée que Charles ne partait pas n'a pas eu le pouvoir d'adoucir ce dernier moment, et je suis allée dans ma chambre regarder de ma fenêtre, les yeux et le cœur pleins de larmes, la longue route bordée d'arbres et le mont du Chat qui allait nous séparer.

Charles est venu ce jour-là dîner à la maison. Hier encore, nous l'avons eu. Je me suis reprise à espérer : après ces jours de luttes, d'angoisses perpétuelles, ce calme me fait du bien ; mon pauvre cœur en avait besoin. C'est si bon, l'espérance après le désespoir !

Mon Dieu, je vous remercie du fond du cœur.

 

 

 

 

Jeudi 29 septembre 1881

 

 

Mon oncle et Charles ont élu domicile à Volontaz depuis dix jours. Les 19, 20 et 21, nous n'avons eu aucune communication avec eux. Le jeudi, par une pluie torrentielle, Charles est descendu nous faire une petite visite ; je l'ai joyeusement accueilli : ces trois jours m'avaient semblé trois siècles.

Je l'ai revu le dimanche 25 : nous avons dîné ensemble. Charles avait découvert que, du pré d'Yzelet, il pourrait me faire des signaux, et que d'un certain point du jardin, je pourrais lui répondre. Nous avons convenu d'une heure, et dès le lendemain, je me trouvais à mon poste à l'heure dite. J'ai aperçu sur la hauteur la silhouette de Charles qui se détachait sombre sur le pré ensoleillé.

Le soir, au retour d'une promenade, nous avons trouvé Georges et M. Bonard qui arrivaient de Saint-Julien. Mariano et Victor sont arrivés sur ces entrefaites, annonçant que le général nous attendait tous le lendemain pour dîner à Volontaz. La maîtresse de maison étant absente, mes oncles me prièrent de monter de bonne heure pour aider dans les préparatifs. Papa a accordé la permission et je suis partie avec Victor et Henry.

Charles est venu avec nous dans le bois pour cueillir les branchages nécessaires à mon surtout. Mes frères nous ont laissés et nous sommes restés seuls, lui et moi, heureux et émus de nous trouver encore une fois seul à seul. J'ai raconté à Charles toutes mes angoisses, mais aussi toutes mes espérances, je l'ai grondé, sermonné, et il m'a écouté, silencieux, pénétrant dans les fourrés pour couper les branches que je lui demandais, se déchirant les mains aux buissons épineux.

Nous avons vu de loin Henry qui venait à notre rencontre ; Charles m'a tendu sa main, sur laquelle une épine venait de tracer un sillon sanglant : " Adieu, m'a-t-il dit. C'est sans doute la dernière fois que nous nous verrons ainsi. " Je lui ai serré, toute frémissante, la main qu'il me tendait, et je suis rentrée dans le jardin, chargée de mon butin, repassant dans ma mémoire ce que nous nous étions dit. Etions-nous complètement heureux quand nous suivions lentement la lisière du bois, pleurant le passé, souriant à l'avenir ? Non, je ne le crois pas : il y a dans la joie la plus pure un je-ne-sais-quoi amer, indéfinissable, qu'on pourrait appeler la tristesse du bonheur.

 

 

 

 

Mardi 4 octobre 1881

 

 

Quelle belle journée, aujourd'hui ! Nous sommes montés à Volontaz. Le salon était désert ; ces messieurs étaient sortis. J'ai dit à Maman que j'allais au bois ramasser de la mousse et je suis partie avec la vague espérance de le rencontrer. Au bout de dix minutes, ma récolte était terminée. Je suis redescendue le cœur un peu triste.

Au moment où j'entrais dans le jardin, j'ai aperçu Charles qui marchait sur la pointe des pieds, suivant le mur avec précaution. J'ai été sur le point de pousser un cri de joie ; Charles, le visage rayonnant, a mis un doigt sur ses lèvres : " Ta mère a eu l'imprudence de me dire que tu étais au bois et je me suis mis aussitôt à ta recherche. Viens, je t'en prie. " Je l'ai suivi, émue, tremblante, et nous sommes retournés dans le bois.

Charles m'a fait asseoir sous un arbre, lui-même a pris place un peu plus loin : " Est-ce bien vrai : "Ich liebe dich" ? " m'a-t-il demandé avec un accent passionné. J'étais si émue qu'il m'était impossible de répondre autre chose que " oui ". Nous sommes restés ainsi une demi-heure peut-être à causer. Il m'a promis sur l'honneur de bien se conduire à Grenoble, de travailler courageusement afin d'acquérir cette position sans laquelle la réalisation de nos rêves deviendrait impossible. Je le voudrais plus religieux, plus croyant : " Je t'aime, je t'aime, m'a-t-il dit, n'est-ce pas suffisant ? " Je l'ai grondé doucement, et d'une main qui tremblait, j'ai détaché de mon cou une petite croix d'argent : " Voilà deux ans que je la porte accepte-la et promets-moi de ne jamais t'en séparer. " Il a saisi ma main et l'a baisée à plusieurs reprises : " Charles, c'est la croix et non ma main que tu dois baiser " lui ai-je dit gravement en approchant le crucifix de ses lèvres. Il l'a baisé et m'a remerciée en me promettant de le porter continuellement à son cou.

Mon Dieu, vous devriez nous bénir, alors que nous parlons de vous, alors que je le grondais doucement en le suppliant de vous aimer et qu'il écoutait silencieusement les paroles que mon cœur m'inspirait. Souvenez-vous, mon Dieu, que nous n'avons pas eu une conversation d'amour où votre nom divin n'ait été prononcé ; souvenez-vous aussi que, avant toutes choses, je vous ai demandé de le conserver pur, et bénissez-nous !

Et comme je me levais, je sentis qu'il saisissait le bas de ma robe ; je me suis retournée, les yeux pleins de larmes, et je l'ai vu à genoux devant moi, baisant avec passion le bas de ma robe : " C'est de la folie " lui ai-je dit en le relevant, et nous avons tous deux repris le chemin de Volontaz. Arrivés près de l'ancienne cabane de mousse, Charles s'est rapproché de moi : " Je t'en supplie, donne-moi le bras pour voir comme cela fera dans deux ans…! " J'ai passé mon bras sous le sien et nous avons fait ainsi quelques pas, savourant silencieusement notre bonheur et écoutant sans doute l'adorable chanson qui se chantait dans notre cœur.

A la lisière du bois, nous avons dû nous séparer ; Charles devait me suivre au bout d'un quart d'heure. " Adieu " lui ai-je dit en lui tendant la main. Charles l'a saisie dans les siennes et l'a baisée avec amour : " Adieu, adieu " a-t-il répondu. J'ai retiré ma main de la sienne et je suis partie, le laissant comme fou. Je me suis retournée une fois encore et je l'ai vu debout à la même place, ses yeux ardents fixés sur moi.

Je suis rentrée dans le salon, encore si émue et si troublée que je me suis assise silencieuse au coin du feu, indifférente à ce qui se passait autour de moi, n'écoutant la conversation que d'une oreille distraite.

On a proposé une promenade : nous sommes allés au bois de châtaigniers. Charles nous a rejoints, et moi, dominant les tumultueuses émotions de mon cœur, je l'ai accueilli avec le plus grand calme. Nous avons pris ensemble le chemin de Yenne, lui marchant à côté de moi, si près que son bras effleurait le mien et que je sentais son haleine sur mon visage. Au tournant des adieux, nous nous sommes séparés, mais plus d'une fois j'ai détourné la tête pour le revoir encore, gravissant la montée et songeant comme moi sans doute à notre délicieuse idylle du bois de Volontaz.

 

 

 

 

Jeudi 13 octobre 1881

 

 

Nous avons eu encore une bonne journée : vendredi dernier, nous nous sommes revus encore dans le bois. Maman lisait dans la grande allée ; Charles et moi avions suivi le sentier du bois. Je me suis appuyée contre un arbre pendant que Charles, à quelques pas de moi, avait ce profond et amoureux regard qui a le pouvoir de me troubler. Charles m'a renouvelé toutes ses promesses ; il m'a dit cent fois qu'il m'aimait et j'ai écouté ses paroles avec ravissement.

Tout à coup, j'ai entendu la voix de Maman qui m'appelait. Charles s'est tu, j'ai mis un doigt sur mes lèvres et je suis partie, songeant que c'était certainement la dernière fois que nous nous verrions ainsi.

Nous avons quitté Volontaz par une nuit magnifique ; la lune venait de se lever derrière la montagne et éclairait fantastiquement la vallée. Charles avait voulu nous accompagner ; il marchait à côté de moi, récitant de beaux vers, et je l'entendis murmurer :

 

" La beauté, c'est le front ; l'amour, c'est la couronne.

 

 

Laisse-toi couronner ! "

 

 

Je ne sais quelle étrange douceur je trouve, aujourd'hui qu'une douleur poignante m'étreint le cœur, à rappeler d'heureux moments qu'il ne me sera peut-être plus donné de voir renaître.

Ce matin encore, j'étais bien heureuse, car Charles m'avait donné hier l'assurance formelle qu'il passerait encore huit jours ici. Il est arrivé tout à 1'heure ; j'ai compris qu'il venait annoncer quelque mauvaise nouvelle : " Je pars demain " a-t-il dit. J'ai laissé tomber l'ouvrage que je tenais, mes mains se sont jointes involontairement et j'ai senti mes yeux envahis par les larmes. Charles m'a regardé tristement et je me suis remise, pâle et silencieuse, à mon ouvrage pendant que mon cœur battait à se rompre.

Il nous a quittés pour aller surveiller ses fermiers. " Tu viendras souper avec nous ce soir " a dit Papa. J'ai failli lui sauter au cou pour cette bonne parole. Je me suis enfermée dans ma chambre, j'ai pleuré, j'ai prié, j'ai écrit mille folies que j'ai déchirées un instant après.

A sept heures, Charles est revenu ; nous avons soupé ensemble ; il m'a été impossible de rien avaler. Après le souper, on a causé de diverses choses ; je n'ai pas ouvert la bouche : j'avais peur d'éclater en sanglots ; lui est resté silencieux au coin de la cheminée, ses yeux fixés sur moi, partageant, peut-être, l'angoisse poignante qui me torturait…!

Il est parti me promettant de revenir demain prendre mes commissions pour Thérèse, me donner un dernier adieu. Je suis montée dans ma chambre et j'ai laissé librement couler mes larmes : cela me calmera peut-être. Mon Dieu, je souffre ; vous l'avez voulu ainsi : soyez béni !

 

 

 

 

Vendredi 14 octobre 1881

 

 

Il est parti…! Je souffre une de ces agonies de chagrin que la jeunesse seule peut-être ressent dans sa plénitude, parce qu'à sa souffrance se mêle cet étonnement navré que la douleur inspire au matin de la vie. J'ai ouvert mon Imitation de Jésus-Christ : " la douleur est le fond de la vie humaine " ; voilà les mots que mes yeux ont rencontrés, triste parole dont je ne comprends que trop l'amère vérité.

Hier pourtant, je m'attendais à cette séparation, je m'y préparais et me croyais forte contre toutes ces émotions ; aujourd'hui, c'est le cœur brisé que je dis adieu au bonheur. Je songe avec angoisse aux longs mois d'hiver que je vais passer seule avec mes regrets, mes inquiétudes poignantes. Qu'elle est dure, cette acceptation de la volonté de Dieu ! Ce n'est point cependant un cri de révolte qui s'échappe de mes lèvres, c'est une plainte amère, navrée. O mon Dieu, je souffre et je ne peux pas prier. Je voudrais écrire ce que je sens, je suis impuissante à exprimer les sentiments tumultueux qui me bouleversaient le cœur, et ma main tremblante peut à peine tracer ici l'expression de mon amer chagrin, de mes regrets passionnés.

Toute la nuit, j'ai répété avec angoisse cette prière : " Mon Dieu, c'est à vous que je le confie permettez que cette petite croix le garde dans la vie, qu'elle lui rappelle ses devoirs, ses promesses, le but qu'il doit atteindre, qu'elle me rappelle moi aussi à son souvenir, heureux si cette pensée peut l'éloigner du mal et le rapprocher de Dieu. "

Charles est venu ce matin. Nous sommes allés dans le jardin cueillir des violettes, que je destinais à Thérèse. Nous nous sommes assis à l'ombre des tilleuls, et là, je lui ai fait mes dernières recommandations : il m'a promis sur l'honneur de se souvenir de mes paroles. " Permets-moi d'ajouter quelques mots aux lettres de ma sœur. " J'ai dit oui ; peut-être ai-je eu grandement tort, mais je me sentais le cœur si endolori, si près à se briser, que je n'ai pas eu le courage de renoncer à cette suprême consolation.

Maman nous a menés tous deux faire une commission à la poste. Nous nous sommes arrêtés un moment dans la maison de mon oncle ; Maman était restée en arrière. " Adieu " ai-je dit à Charles en lui tendant la main. Il l'a saisie avec émotion, l'a baisée passionnément, et comme je levais vers lui mes yeux pleins de larmes, il m'a regardée avec une telle expression de tendresse que je me suis mise à lui sourire au milieu de mes larmes en murmurant : " A la vie, à la mort. " Charles nous a raccompagnées jusque chez nous et nous nous sommes serrés une dernière fois la main. Puis il a ouvert le portail, il est sorti, et moi, retenant les sanglots qui m'étreignaient la gorge, je l'ai aperçu, le visage enflammé, les yeux brillants, me faisant de la main un dernier signe d'adieu.

J'ai monté quatre à quatre l'escalier, je me suis précipitée à la fenêtre de la chambre de Maman, et une fois encore, j'ai vu Charles marchant lentement sans détourner la tête, souffrant peut-être autant que moi.

Je me suis réfugiée dans ma chambre et j'ai épuisé toutes mes larmes. J'éprouvais une sensation amère d'isolement, un vide immense, impossible à combler : ce portrait de la Vierge que nous avions placé ensemble contre la muraille, ces vers que nous avons lus tous les deux si peu de jours auparavant, ces fleurs que lui-même m'avait données, enfin ces mille souvenirs dont ma chambre est remplie me rappelaient trop cruellement ma perte. Pour me calmer, j'ai essayé de songer à l'avenir. Au lieu de cela, je n'ai évoqué qu'une vision affreuse : je me suis vue à quelques années de distance, pleurant à cette même place ; j'ai aperçu sur le lit une forme rigide, à ses cotés de grands flambeaux tremblants… Un cri affreux s'est échappé de mes lèvres et je me suis jetée à genoux le cœur brisé.

Combien de temps suis-je restée ainsi, je ne le sais ; cette journée m'a semblé un mauvais rêve. J'ai paru à table les yeux encore rouges des larmes que je venais de verser, le visage bouleversé. Puis je suis allée me promener dans le jardin, dans cette allée que nous avions suivie ensemble le matin même ; je me suis assise sur ce banc où nous avions causé. Mes yeux ont rencontré le fameux pré d'Yzelet ; j'espérais follement y apercevoir encore sa silhouette, nos signaux de chaque jour ; le pré était triste et désert. Je me suis mise à sangloter amèrement.

Le souvenir même a quelque chose de poignant, de cruel quand la blessure est encore si récente…

 

 

 

 

Lundi 28 novembre 1881

 

 

Merci mon Dieu ! J'étais depuis quelques jours bien inquiète de Charles et de ses examens, dont nous étions sans nouvelles. Victor a reçu ce matin une lettre qui me délivre de toutes mes angoisses. Il a brillamment passé ses examens : deux blanches et une rouge ! Le voilà aujourd'hui bachelier en droit. Que Dieu nous protège jusqu'au bout ! Je remets notre amour entre ses mains divines ; j'espère tout de sa bonté.

Puis-je aller à Lyon ? " demanda Charles. C'est un rayon de soleil pour mon cœur attristé que cette petite espérance. Victor répondra " oui " de ma part. Mes parents, que j'ai consultés de façon indirecte, trouvent ce voyage très naturel.

 

 

 

 

Mercredi 7 décembre 1881

 

 

C'est une grande, une immense joie, une de ces joies inespérées qui active les battements de mon cœur et met des larmes dans mes yeux ! Ce matin, à mon retour de la messe, j'ai trouvé un télégramme de Charles annonçant son arrivée pour aujourd'hui 1 heure.

J'ai baisé avec fièvre ce pauvre petit carré de papier bleu qui me rendait si heureuse. Une prière émue s'est élancée de mon cœur vers Dieu et j'ai senti des larmes m'inonder le visage. Mon Dieu, je bénis ces adieux déchirants, ces brisements de cœur, puisque c'est à cette agonie d'un moment que sont attachées les ineffables délices du retour !

 

 

 

 

11 heures du soir

 

 

Jamais, oh non ! jamais je ne pourrais oublier cette minute délicieuse où la main dans la sienne, les yeux dans ses yeux, je me tenais devant lui, émue et souriante… Je suis seule maintenant dans ma chambre ; il est tard : tous dorment sans doute. J'ai ouvert ma fenêtre : un souffle glacé est venu rafraîchir mon front brûlant, mon front où se heurtent tant de pensées tumultueuses. Il veille sans doute lui aussi et peut-être nos âmes se confondent-elles dans une même pensée de reconnaissance et d'amour ? Que Dieu nous bénisse et nous exauce.

 

 

 

 

Vendredi 9 décembre 1881

 

 

Venez à moi, vous tous qui êtes épuisés de travail et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. " Oui, je viens à vous, ô mon Dieu, je viens à vous au milieu de mes douleurs comme au milieu de mes joies, je viens à vous le cœur meurtri, je viens à vous misérable et malade vous demander un peu de soulagement. Ayez pitié de moi ! Et si mes larmes vous semblent coupables, souvenez-vous, mon Dieu, que je vous ai toujours demandé de bénir notre amour et que je l'aime pour le conduire à vous…

Jamais illuminations du 8 décembre ne m'avaient paru si belles ; Lyon était admirable et la colline de Fourvière tout en feu. Charles, attentif à me préserver de la foule, marchait à côté de moi, me parlant à voix basse, et je ne pouvais m'empêcher de songer avec une certaine émotion que l'année précédente, ce même 8 décembre, Luisa et son fiancé avaient suivi la même route, faisant comme nous sans doute de joyeux rêves d'amour.

Ce matin, nous étions seuls, Charles et moi, dans la salle à manger. Il m'a remis un billet écrit pour moi cette nuit, un billet que j'ai mouillé de mes larmes :

Tu es bonne et ton affection me fait du bien. Je ne suis vraiment heureux que près de toi crois-le. Tu fais passer dans mon âme ta foi dans l'avenir, ton calme. Que deviendrais-je si tu n'existais pas ? - Toutes mes pensées tristes cessent quand tu me parles. Oh oui ! aie un peu pitié de moi, prie pour moi ; je souffre quelquefois. - Je te vénère : ich liebe dich… Cette pensée, qui m'est si douce, m'écrase ; je n'ose y croire. - Oh ! n'abuse pas, ne te joue pas d'un pauvre fou. On ne badine pas avec l'amour, tu sais.

" Ne sois pas malheureuse à cause de moi ! Je suis bien peu de choses, je ne vaux pas la peine qu'on souffre pour moi.

" Meine Liebe, je m'humilie à tes pieds, je ne demande que ton souvenir.

 

Un fou. "

 

Charles a abordé la question du départ : " Dois-je quitter Lyon ce soir ? " J'aurais voulu pouvoir le retenir et éloigner, ne fût-ce que quelques minutes, cette heure douloureuse de la séparation. Mais la raison a parlé plus haut, et refoulant au fond de mon cœur le cri de souffrance prêt à s'en échapper, j'ai répondu " oui " à voix basse. " Je prendrai le train de 11 heures ce soir " a dit Charles dans un soupir.

Notre dernière journée a été bien triste : à peine si nous avons pu échanger quelques paroles. Charles m'a supplié de ne pas pleurer, de ne point lui enlever par mes larmes le courage dont il a besoin. J'ai fait mon possible pour lui obéir, mais malgré tous mes efforts pour être gaie, pour causer, parfois des larmes venaient troubler mes regards, et l'ouvrage que je tenais dans mes mains tremblantes ne m'apparaissait plus qu'à travers un brouillard. Dix heures et demie ! " Je crois que voici mon heure " a dit Charles d'un ton qu'il s'efforçait de rendre gai. J'ai levé vers lui mes yeux, où se lisaient une angoisse poignante ; son regard s'est attaché, suppliant, sur mon visage, comme pour me conjurer d'être forte jusqu'au bout. Nous l'avons accompagné jusqu'à la porte. En silence, je lui ai serré la main, et sans attendre que la porte ne fût refermée sur lui, je me suis jetée à genoux dans ma chambre, j'ai appuyé sur un crucifix ma tête endolorie et j'ai prié avec toute l'ardeur, toute la fièvre d'un cœur malade. Mon Dieu que notre amour soit éternel…!

 

 

 

 

Yenne, dimanche 2 avril 1882

 

 

Que de souvenirs me bouleversent le cœur ! J'ai voulu monter à Volontaz, fouler encore une fois ce sentier que nous avions suivi ensemble. J'ai revu avec émotion l'arbre sous lequel nous étions assis tous les deux il y a six mois, et mes lèvres se sont appuyées tremblantes sur l'écorce rugueuse : 8 octobre 1881 ! ! ! Cette date éveille en moi un monde de souvenirs et mon passé, avec ses angoisses et ses joies ineffables, se lève devant moi. O souvenirs ! souvenirs ne vous envolez pas, et que les flots de votre mystérieuse harmonie bercent à jamais mon cœur malade !

Personne encore ! Mon Dieu, que ce lundi est donc long à venir !

 

 

 

 

Lundi 3 avril 1882

 

 

Mon pauvre moi était bien misérable aujourd'hui : j'étais enfiévrée et nerveuse au suprême degré. Dans l'espoir de me calmer, Laure m'a menée sur la route de Chambéry à la rencontre du courrier. Après une heure d'attente pleine d'angoisse, la voiture a passé… Je me suis levée, troublée jusqu'au fond de l'âme, et j'ai plongé dans l'intérieur un regard avide : Oncle Alexis, Tante Célina et Marguerite, voilà tout ce que mes yeux pleins de larmes ont aperçu : " Thérèse arrive ce soir" m'a-t-on dit. " Et Charles ? " Ces deux mots qui tremblaient au bout de mes lèvres, je n'ai pas eu le courage de les prononcer. J'ai demandé des nouvelles de tous, depuis François jusqu'à Margot, mais lui, je n'ai pas osé le nommer. Est-il malade ? Viendra-t-il ? M'a-t-il oubliée ? Ce sont autant de questions que je me pose avec fièvre sans parvenir à les résoudre.

Je me suis promenée dans le jardin ; il était 9 heures du soir. J'espérais vaguement apercevoir quelques signaux du côté d'Yzelet ; je n'ai vu que la lune aux pâles rayons d'argent et les grands peupliers, dont l'ombre se projetait, fantastique, sur le pré solitaire.

 

 

 

 

Mardi saint 4 avril 1882

 

 

Que Dieu soit béni ! Je les ai tous revus aujourd'hui. J'étais appuyée, pensive, à une fenêtre, lorsque le portail s'est ouvert. J'ai été sur le point de m'élancer à leur rencontre, mais l'amour est craintif… J'ai entendu la voix de Charles dans la cour et… je me suis enfuie ! Tata a découvert ma retraite ; elle m'a embrassée avec tendresse et, moitié riant, moitié pleurant, j'ai posé mon visage sur son épaule afin de lui cacher mon émotion.

Nous sommes descendues ensemble. Charles est venu au-devant de moi… Oh, s'il est vrai que les yeux soient le miroir de l'âme, s'il est vrai qu'ils reflètent toutes les émotions comme tous les bouleversements du cœur, combien devaient être aimants, ce jour-là, les regards que je reposais sur lui ! ! !

 

 

 

 

Mercredi 5 avril 1882

 

 

Ces journées-là ne devraient jamais finir ! Nous ayons passé une matinée délicieuse sur le mur du Colombier. Après le dîner, nous sommes allés ensemble au château de Lagneux. Charles marchait à côté de moi, les autres à quelques pas en avant, ce qui nous a permis de causer sérieusement.

La loyauté, la franchise de Charles me touchent : il m'a un peu avoué… - Mais à quoi bon l'écrire ici ? Mon cœur ne l'avait-il pas pressenti depuis longtemps ? ! Ne l'avais-je pas lu dans ses yeux, il y a un an, alors que son regard cherchait le mien avec inquiétude, alors qu'il m'avait dit avec tristesse : " Je ne suis pas digne de toi ! "

Oh, je veux tout oublier, jusqu'au souvenir de la faute, jusqu'au souvenir de ce que j'ai souffert quand le voile s'est déchiré devant mes yeux. Pauvre ami, je ne te maudis pas, mais je te plains, et quand aujourd'hui tu m'as répété avec l'accent de la prière : " Si l'on découvrait quelque chose de grave sur mon compte, que ferais-tu ? ", tu le sais, ma réponse a été encore un mot de pardon !

Quand nous serons mariés, je serai si sage " m'a-t-il dit. J'ai fixé l'événement à un an… Que Dieu nous exauce ; le plus tôt sera le mieux ! Quoique Charles m'ait répété bien souvent qu'il fallait connaître ces plaisirs-là pour en comprendre toute la folie, tout l'écœurement, pour que le dégoût nous monte aux lèvres, il me semble qu'il doit être impossible de toucher à la boue sans se salir, impossible de ne pas laisser çà et là quelques lambeaux de son pauvre cœur. - Maintenant, je suis inquiète et triste, et je le serai jusqu'à ce que le prêtre nous ait bénis ; alors mes craintes cesseront, car j'ai foi en Charles, foi en son honneur, foi en son serment. Avec la grâce de Dieu, je me charge de lui faire aimer son intérieur, et jamais sous le ciel il n'y aura eu, j'en suis sûre, femme plus aimante et plus fidèle que la sienne.

Nous nous sommes assis à coté l'un de l'autre sur un tronc d'arbre renversé. J'avais sur mes genoux une énorme gerbe de narcisses jaune pâle à cœur d'or qu'Henry m'avait cueillis dans le marais. Charles en a détaché un, l'a approché un moment de mes lèvres, puis lui-même l'a baisé avec respect…

Nous sommes allés admirer la cascade de plus près, nous avons trempé nos mains dans son eau glacée, cueilli des fleurs entre les fentes des rochers pleurant et effeuillé quelques pauvres petites pâquerettes solitaires.

Cette jolie légende des fiancés buvant dans la même coupe pour s'aimer d'amour éternel m'est revenue en mémoire, et j'ai tendu à Charles le verre dans lequel je venais de tremper mes lèvres… Puisse la légende être vraie pour nous aussi !

C'est à l'église que nous avons terminé cette belle journée : nous sommes allés à ténèbres après une halte à Charrey et une visite au Père Rumilly, qui nous a fait admirer de fond en combles toutes ses curiosités telles que pigeonnier, volière et informe petit bassin qui font ses délices.

 

 

 

 

Vendredi Saint, 7 avril 1882

 

 

Seigneur, qui avez souffert pour nous en ce jour toutes les douleurs de la Passion, qui avez porté sur vos épaules meurtries cette croix qui devait régénérer le monde, Seigneur qui êtes mort entre deux larrons pour nous ouvrir le ciel, je vous apporte mon cœur souffrant pour que vous le guérissiez. Mes vieilles douleurs, mes peines présentes, comme toutes les souffrances de l'avenir, je les jette au pied de votre croix afin que vous les bénissiez à jamais de votre divin regard…

J'ai communié hier à la messe. Charles n'a pas encore fait ses pâques ; j'avais espéré un moment que nous les ferions ensemble : cette joie m'a été refusée et je me suis sentie au cœur une vague tristesse. Une phrase de Thérèse à ce sujet m'a fait peur… Mon Dieu, que ce triste pressentiment ne se réalise pas… ne se réalise jamais !

 

 

 

 

Dimanche 9 avril 1882, jour de Pâques

 

 

Alléluia ! C'est le cœur inondé de joie que je trace ces lignes : le bon Dieu m'a exaucée pleinement. Je n'oublierai jamais la délicieuse émotion que j'ai ressentie aujourd'hui, ni les douces larmes que j'ai versées quand Charles s'est approché de la table sainte. Mon Dieu, vous avez dû le bénir lorsque, la tête dans ses mains, il vous priait ce matin, et si, à ce moment-là, vous vous êtes souvenu de ses fautes, c'est pour jeter sur lui un regard de pardon et de bénédiction ! Charles était si grave et si recueilli que, de peur de le troubler, nous sommes sortis de l'église sans l'attendre.

Suivant l'usage traditionnel, nous avons dîné aujourd'hui chez l'oncle Alexis. Je ne sais quel bon génie nous avait encore placés l'un à côté de l'autre ! Charles m'a parlé des officiers que j'ai vus cet hiver ; je n'ai pu parvenir encore à lui persuader que la garnison et moi n'avions rien de commun. " N'est-ce pas, ma cousine, que Constance a un faible pour les militaires ? " a dit tout à coup Charles en se penchant vers sa voisine de gauche. Luisa m'a d'abord défendue avec énergie, puis elle a ajouté malicieusement : " Et quand cela serait, qu'est-ce que cela peut te faire ? " Charles a rougi violemment et a balbutié une réponse incompréhensible tout en faisant de violents efforts pour avaler sa serviette. Luisa, voyant son air malheureux, a repris aussitôt en riant : " Je voulais constater un fait ; me voilà pleinement satisfaite, et je peux ajouter maintenant pour la justification de Constance qu'elle est absolument innocente de ce dont tu l'accuses. " Nous nous sommes mis à rire tous les trois et Charles m'a regardée avec tendresse, tout en appelant Luisa " ma méchante cousine ".

L'après-midi, nous sommes allés à la maison, et Charles m'a demandé de lui jouer quelque chose. Je me suis mise au piano ; j'ai essayé la sonate Au clair de lune : mes doigts tremblaient… je me suis arrêtée.

Nous sommes allés ensemble au salut dans la chapelle des capucins. J'ai prié avec toute la foi de mon âme, et je suis sortie de l'église calme et plus heureuse encore.

 

 

 

 

Mardi 11 avril 1882

 

 

Nous ayons dîné aujourd'hui en famille à Volontaz. J'y montais le cœur un peu triste, car Charles était depuis la veille à Chambéry avec Oncle Pierre ; mais à midi sonnant, nos voyageurs sont arrivés avec le général Basset.

Trop nombreux pour tenir tous à la grande table, Tante Irma avait eu l'heureuse inspiration de placer toute la jeunesse à une petite table. J'étais entre Charles et Laurent Récamier, mais j'avoue que je n'ai causé qu'avec Charles. Il était plus amoureux que jamais : " Je t'en supplie, dis-moi : Je t'aime " une fois seulement ! " J'ai secoué la tête négativement. Plus tard, il saura quelles violences je me suis faite pour retenir ces mots qui tremblaient au bout de mes lèvres ; j'en suis certaine, il appréciera ma réserve d'aujourd'hui, et trouvera plus doux encore le jour où je pourrai enfin lui parler à cœur ouvert. - C'est une heure d'enchantement que nous avons passée ce matin l'un à côté de l'autre, un bonheur profond, intense, mêlé à un peu de cette folle et insouciante gaieté de la jeunesse.

Après le dîner, Tante Irma m'a envoyée au salon lui chercher quelque chose ; j'y ai trouvé Charles venu dans le même but : " Ma bien-aimée, je t'aime, je t'aime ! " m'a-t-il dit avec un accent passionné. Il y avait une telle lumière sur son front, dans ses yeux une telle expression de tendresse, que j'ai levé vers lui un chaud regard où se peignait une extase de gratitude.

 

 

 

 

Mercredi 12 avril 1882

 

 

Thérèse, Charles et Louis sont venus dîner avec nous aujourd'hui. Un télégramme nous a annoncé l'arrivée des frères de Laure, aussi nous ayons eu l'idée d'aller à leur rencontre sur la route de Novalaise. C'était une de ces belles et chaudes journées de printemps, pleine de vie, d'espérance et de joie. Louis était tout imprégné de cette douce et étrange saveur de prés en fleurs mêlée aux tièdes parfums de la brise. - J'ai rappelé à Charles ce cher épisode de mon enfance qui a tant influé sur ma vie. Les onze années qui se sont écoulées depuis lors l'avaient effacé de sa mémoire, mais mon récit l'a fait sourire, et il parut ému en songeant qu'un jour se réaliserait probablement le rêve caressé par nos cœurs d'enfants.

Nous avons causé carrière : je suis étonnée de me trouver parfois si pratique, si raisonnable à travers toutes ces folles bouffées d'amour et d'exaltation qui me montent au cerveau. - Nous sommes destinés peut-être à habiter des petites villes ; le grand souci de Charles est que je trouve cette existence monotone. D'un autre coté, il déteste le monde, qui sépare le mari de la femme, qui élève entre eux ces barrières de froideur et d'indifférence. Moi aussi, je hais cette comédie humaine. Mes parents, quelques vrais amis me suffisent. Je rêve d'une heureuse vie à deux, bien solitaire et bien tranquille ; nous nous aimerons et nous jouirons en chrétiens du bonheur que Dieu placera sur notre route.

Nous nous sommes assis sur un mur de pierres au bord de la route ; un ruisseau invisible jasait à quelques pas de nous ; à nos pieds s'étendait un pré tout constellé de marguerites. - Peut-être les rayons du soleil qui tremblaient dans les arbres avaient-ils le pouvoir d'allumer dans les yeux de Charles un éclair inaccoutumé, car lorsque je levai la tête, mes yeux rencontrèrent son regard et je fus émue de l'expression d'extase et de joie que je vis sur son front.

La voiture qui amenait Paul, Camille et Victor parut au tournant du chemin. Comme je me levais pour aller à leur rencontre, Charles m'a retenue : " Ne veux-tu pas me dire : Je t'aime " ? " m'a-t-il dit avec un accent de reproche. J'ai répondu non : ces mots que j'ai écrits en allemand, je ne peux pas - non, je ne veux pas les répéter en français ! " Alors dis-moi "Ich liebe dich" ? " J'ai secoué la tête sans répondre. Charles a essayé de donner à son regard une expression de sévérité et de colère : " Dis-le-moi ; je le veux… " Puis il a ajouté d'un ton plus doux : " Je t'en prie ! " - Pour la première fois peut-être, j'ai senti quel empire il avait sur moi et j'ai répété docilement les trois mots en cherchant vainement à raffermir ma voix qui tremblait…

 

 

 

 

Jeudi 13 avril 1882

 

 

Charles a été jaloux de deux pauvres petits bouquets de violettes que j'ai donnés à Paul et à Camille en l'honneur de leurs dix-huit ans. Je me suis reprochée cet acte qui l'a peiné, mais je suis si entièrement à lui que j'ai donné ces malheureuses violettes sans aucune arrière-pensée.

Aujourd'hui, nous sommes allés au Vieux Châtelard. Nous nous sommes assis sur les ruines croulantes vis-à-vis la Martinière. La pluie nous a chassés ; nous avons rejoint Volontaz à travers champs, causant sans souci de la pluie qui tombait froide et serrée et des grandes branches mouillées que le vent secouait sur nos têtes. Nous sommes arrivés à Volontaz : les maîtres étaient absents ; un grand feu nous attendait. Nous nous sommes assis autour de la cheminée, le regard vaguement perdu dans cet autre regard lumineux et profond de la braise aux yeux rouges. Combien de fois n'ai-je pas rêvé devant l'âtre alors que les lueurs indécises du feu à demi mourant faisaient courir sur la muraille des ombres bizarres ? Souvenirs de mon enfance, visions de l'avenir, visages aimés de ceux qui n'êtes plus, vous m'êtes apparus dans cette braise aux lueurs étranges, et mon regard ardent s'est penché vers vous comme pour commander à la flamme mourante le reflet lointain de notre avenir…

 

 

 

 

Vendredi 14 avril 1882

 

 

Nous marchions tous les deux aujourd'hui au bord du Rhône, tremblants et seuls ; Laure et Mariano causaient assez loin devant nous et chaque détour du chemin les cachait à nos yeux. Nous étions si près l'un de l'autre que j'aurais pu m'appuyer à son bras, mais je n'y songeais pas…

Charles allait à Belley. Je ne sais pourquoi une vague inquiétude m'avait saisie quand il m'a annoncé son départ. Que signifiait ce voyage ? Mille tristes visions m'avaient hantée la nuit, j'avais formé le projet de lui demander la vérité, et maintenant que nous marchions tous deux seuls sur cette route, je ne me sentais pas le courage de l'interroger : " Je t'en prie ! Dis-moi pourquoi tu vas à Belley ? " m'écriai-je tout à coup. Je ne sais si ce cri involontaire révélait toute l'angoisse de mon cœur, mais Charles tourna vers moi un regard sérieux : " Je ne peux pas te le dire aujourd'hui. Au moins, promets-moi que ce n'est pour rien de mal ? continuai-je avec tristesse. - C'est peut-être pour réparer, me dit-il avec un accent profond… Tu sauras tout plus tard. " Je tournai vers lui un regard anxieux, troublé, cherchant à lire dans ses yeux ce qu'il voulait me cacher.

La lumière se fit tout à coup : " Je sais ! dis-je presque avec un soupir de soulagement. Cette pensée m'a tourmentée bien souvent et je veux que tu me promettes aujourd'hui une conversion complète tu me dois cela… " et je continuais longtemps sur ce ton, fouillant au fond de son âme, touchant à ses blessures, le confessant en un mot. " Tu es trop perspicace ! " me disait-il en souriant, et je continuais à lui parler : " Tu vois que je te connais à fond ! - Aussi, je ne comprends pas que, me connaissant aussi bien, tu aies la pensée de lier ta vie à la mienne " me dit-il avec tristesse. Je ne sais ce qui me retint de lui crier d'une voix vibrante : " Mais Charles, je t'aime, je t'aime, et ne sais-tu donc pas que chacun doit pardonner ! " Je me tus cependant, et ce furent mes yeux rayonnants de tendresse qui se chargèrent de lui répondre.

 

 

 

 

Samedi 15 avril 1882

 

 

Toute la jeunesse a dîné aujourd'hui à Volontaz. Temps déplorable au dehors : vent, pluie, éclairs, tonnerre, ce qui nous a rendus captifs dans le salon de Volontaz. Nous avons fait de la musique et j'ai eu pendant une heure la satisfaction d'intéresser mon auditoire (des plus indulgents, il est vrai). Charles était en extase ; il m'a demandé la valse italienne Amore ; j'aurais voulu la jouer avec âme. O amore, amore…!!

 

 

 

 

Dimanche 16 avril 1882

 

 

Toute la famille s'est réunie aujourd'hui à la maison. Charles était placé à table à côté de moi. Nous avons essayé d'oublier un moment que la séparation était proche, et nous avons rêvé de l'avenir… Il sera beau pour nous, puisque nous nous aimerons.

Nous sommes allés au Colombier nous asseoir sous les tilleuls. Je me souviens que Charles, qui était placé sous un arbre vis-à-vis moi, s'est écrié tout à coup que je ressemblais à la Vierge d'Hébert : " Ce sont ses yeux et son regard ! " - Je crois que les amoureux ont l'étrange manie de parer celles qu'ils aiment de toutes les vertus et de toutes les beautés ! Je ne m'en plains pas !

Nous sommes allés à Communien par un chemin pierreux et raide au milieu duquel coulait un ruisseau débordé. Une niche ornée d'une pauvre statue de la Vierge s'est présentée à nos regards ; nous l'avons enguirlandée de lierre et j'ai récité à voix basse un Ave avec ferveur pour que Dieu nous exauce.

Jamais peut-être je n'ai vu Charles si fou et si heureux ; il me suppliait de lui dire : " Je t'aime " et sur mon refus, il prétendait que je voulais faire des économies pour l'avenir : " Au moins, tu me le diras plus tard. " J'ai secoué la tête affirmativement sans oser le regarder. " Plus tard, ma Constance, tu seras mon ange gardien c'est toi qui me feras prier ; j'écouterai tes sermons. " Puis il reprenait avec chaleur : " Nous serons si jeunes et si fous ! Je serai jaloux, horriblement jaloux : je veux t'avoir à moi, toute à moi, ma bien-aimée ! " Je marchais près de lui, écoutant ce langage passionné tremblante et émue et je levais parfois vers lui mes yeux aimants et troublés.

Fais-moi tes dernières recommandations, dis-moi tout ce que tu as sur le cœur, gronde-moi, sermonne-moi ; je t'écouterai à genoux. " Nous approchions de la maison ; je lui obéis tristement, et une fois encore, je le suppliai avec passion de se bien conduire pour l'amour de moi : " Une dernière prière, me dit-il en penchant vers moi son cher visage : tout ce que j'ai dit qui ait pu te déplaire ou te peiner durant ces quinze jours, je le regrette vraiment et te supplie de l'oublier. " Et comme l'émotion me rendait silencieuse : " Dis, me pardonnes-tu toutes ces folles paroles ? - Oui, du fond du cœurcher, cher ami ! " et je sentais des larmes trembler dans ma voix.

Nous sommes revenus à la maison sans ajouter une parole. Maman nous a conduits ensemble à la chapelle des capucins ; nous nous sommes agenouillés près l'un de l'autre, sur les bancs usés, et une prière suppliante et douloureuse est montée de mes lèvres : " Oh mon Dieu, que cette prière pour lui soit la dernière qui sorte aujourd'hui de ma bouche ! Conservez-le-moi fidèle et pur. "

 

 

 

 

10 heures du soir

 

 

Silence, mon pauvre cœur ! Je ne veux point pleurer devant lui, et demain, quand pour la dernière fois peut-être je poserai ma main sur la sienne, quand ses lèvres murmureront à mon oreille un dernier adieu, Seigneur, donnez-moi de souffrir sans me plaindre…

 

 

 

 

Lyon, lundi 17 avril 1882

 

 

J'ai passé une nuit enfiévrée. Levée dès 5 heures du matin, je me suis promenée dans le jardin avec agitation, refoulant à grand-peine mes larmes. A 6 heures, Charles et Thérèse sont arrivés… Je ne voulais pas pleurer devant lui : Charles m'avait suppliée d'être calme… ; aussi tandis que je lui abandonnais ma main, et que toute frémissante, je recevais sa dernière étreinte, je détournai la tête avec angoisse, et un sanglot mourut au bord de mes lèvres. Oh ! s'il n'a pas lu dans mes regards ce que je souffrais, si mes yeux ne lui ont pas dit que je l'aimais et que mon pauvre cœur se débattait sous l'étreinte de la douleur, mes regards l'ont trompé et mes yeux ont menti !

Charles était debout près de la portière. Quand la voiture s'est ébranlée, ses yeux se sont attachés, tristes, sur mon visage, et le regard d'amour que je tournais vers lui s'est éteint dans mes larmes…

 

 

 

 

Yenne, dimanche 27 août 1882

 

 

Pourquoi n'ai-je pas encore jeté sur le papier mes pensées tour à tour douces et cruelles, mes joies avec leurs épines, mes souffrances avec cet indéfinissable sentiment de bonheur étrange qui les accompagne toujours ?

Sans doute je n'ai pas besoin d'écrire pour me rappeler à jamais ces journées passées auprès de lui. J'ai trop présents à la mémoire, et les moindres paroles que nous échangions, et ces perpétuels petits chagrins soufferts pour lui et peut-être avec lui. - Comment pourrais-je oublier ces délicieuses émotions du revoir, et ce jour où Charles me disait d'un air suppliant : " Tu n'as pas changé, n'est-ce pas ? "

Un soir, il y a de cela huit jours, nous descendions de Volontaz, lui à côté de moi, me parlant du passé, rêvant de l'avenir : " Tu ne m'as jamais dit : "Je t'aime", Constance ; moi, je te l'ai dit souvent, bien souvent, je te l'ai même écrit. Ne veux-tu donc pas me rendre heureux une fois seulement ? - Je m'étais promis de ne pas te le dire avant… " Charles eut un regard d'une indéfinissable tendresse : " Je t'en prie, je t'en supplie ! Nous allons arriver à la croix, nous séparer peut-être… Que j'emporte du moins cette parole pour me soutenir, et maintenant et plus tard !? "

Mon regard troublé, qui s'était attaché sur sa figure, rencontra tout à coup la grande croix de pierre grise qui se dressait, morne et solennelle, à l'angle du chemin. La sinistre vision des deux fiancés, unis par la mort sur ces degrés usés passa devant mes yeux ; un frisson me saisit et ce fut avec angoisse que je détournai la tête. " Constance, tu te souviens du drame désespéré des deux fiancés ? Mais nous, Dieu nous a bénis. Je t'en supplie, dis-moi "Je t'aime." " Je me rapprochai de Charles, tremblante et pâle, et tandis que mes yeux plongeaient dans les siens, amoureux et profonds, je murmurai dans un sourire : " Je t'aime…! "

Il n'y a rien de plus doux que l'amour, rien de plus étendu, de plus délicieux, " rien de plus enivrant non plus que ces mots magiques tombés de lèvres aimées. C'est comme un rayonnement splendide répandu sur l'univers, une clarté bénie qui nous montre la route.

Charles comprit comme moi ce que cette heure avait de solennelle pour nous deux ; je le vis détourner la tête, peut-être pour cacher les émotions que mes paroles avaient soulevées en lui, et d'une main frémissante, briser de sa canne quelques fleurs qui frissonnaient au vent du soir.

 

 

 

 
Laisse-toi donc aimer oh, l'amour, c'est la vie !
C'est tout ce qu'on regrette, c'est tout ce qu'on envie
Quand on voit sa jeunesse au penchant décliner.
Sans lui, rien n'est complet ; sans lui, rien ne rayonne.
La beauté, c'est le front ; l'amour, c'est la couronne.
Laisse-toi couronner !
 
Il n'est rien sous le ciel qui n'ait sa loi secrète,
Son bien cher et choisi, son abri, sa retraite,
Où mille instincts profonds nous fixent nuit et jour.
Le pêcheur a la barque, où l'espoir l'accompagne.
Les cygnes ont le lac, les aigles la montagne.
Les âmes ont l'amour ! "

 

V.H.

 

 

 

Yenne, jeudi 31 août 1882

 

Il n'y a qu'un instant de cela, une heure peut-être, mais cet instant est déjà au rang des souvenirs : " O tempo passata !! " temps passé qui ne reviendra jamais et que l'éternité tout entière sera impuissante à nous rendre…!

Nous suivions, Thérèse, lui et moi, la route de Volontaz. C'était au retour d'une course à Champrovent ; nous nous étions assis ensemble sur les ruines du manoir de nos pères, à l'ombre de quelques vieux sapins, gardiens mornes et fidèles de cette solitude. Tante Irma marchait en avant ; nous nous étions attardés dans les bois pour ramasser des fougères ; Charles avait découvert un myosotis, " le dernier de l'année sans doute ", et me l'avait offert comme au jour lointain où nous avions quinze ans…!

Tante Irma nous a quittés à Volontaz et nous nous sommes trouvés seuls sur la route assombrie. La nuit commençait à monter et une étoile tremblait dans un coin de ciel bleu. Charles marchait à côté de moi, murmurant à mon oreille des paroles d'amour ; j'écoutais, heureuse, troublée, parfois effrayée de l'exaltation de son regard et de cette fièvre étrange et délicieuse qui commençait à me gagner.

Mon Dieu, si à ce moment-là vous avez lu dans mon cœur et que vous l'ayez trouvé trop occupé de lui, pardonnez-moi ! Souvenez-vous, mon Dieu, que je lui ai bien souvent parlé de vous, souvenez-vous aussi que je n'ai été complètement heureuse que lorsque je voyais mon Charles prier recueilli devant votre autel.

Nous nous sommes quittés au Colombier. Je suis revenue seule chez moi et je me suis retirée dans ma chambre pour parler de lui sur mon petit cahier…

Je ne sais quelle vague tristesse vient me serrer le cœur : ce bonheur d'il y a un instant me semble déjà si loin ! Je ne sais quel sentiment de chagrin et d'épouvante vient m'oppresser tout à coup. - Ah ! si quelque douleur imprévue venait fondre sur moi, si demain j'avais à lutter contre le désespoir, mon Dieu, vous me soutiendriez, n'est-ce pas, et avec vous je me sentirais forte ?

 

 

 

 

Mardi 5 septembre 1882

 

 

Mon pressentiment ne m'avait pas trompée : j'ai eu aujourd'hui une explication terrible avec Papa. Je suis sortie de cette scène malade et brisée. Mon Dieu, ne m'abandonnez pas !

Nous étions montés à Volontaz, et pendant que Maman et Tante Irma entamaient dans le salon le chapitre des confidences et causaient de nous, je me suis enfuie dans le jardin. - Il faisait un temps affreux, mais j'avais le cœur et la tête trop malades pour m'inquiéter de la pluie. Je passai rapidement devant Papa, qui me demanda d'une voix brève où j'allais ; sachant à peine ce que je faisais, je continuai mon chemin en faisant je ne sais quelle incohérente réponse. L'herbe mouillée, la terre détrempée m'empêchaient de marcher et des branches venaient me fouetter au visage. Je sentais que Papa me suivait, et comme je redoutais beaucoup une explication, je tournai brusquement l'angle du jardin et je courus m'abriter sous la tonnelle des noisetiers. C'est là que mon père me trouva sanglotant, la tête appuyée contre le mur. Il s'assit près de moi et entama le sujet que je redoutais le plus d'aborder.

Répéter ici notre dialogue mot à mot, je n'en ai pas la force, car mon cœur saigne encore en songeant à cette heure où mon père me parlait de lui avec colère et me menaçait de me séparer de lui à jamais.

J'écoutais en silence, morne, hébétée, cherchant à arrêter les sanglots convulsifs qui me secouaient tout entière : " Je ne vois ni dans le présent ni dans l'avenir la réalisation de vos espérances. Les relations avec cette famille vont devenir impossibles. Je me verrai obligé d'être encore plus sévère. S'il faut t'emmener à 50 lieues, à 100 lieues, je suis disposé à le faire, car je veux à tout prix que tu renonces à cette idée. "

Je défendais ma cause, la voix brisée, et je suppliais Papa de nous laisser agir comme autrefois : " Je ne demande rien pour le présent ; quant à l'avenir, laissez-nous espérer qu'il sera conforme à nos désirs ?

As-tu promis quelque chose, t'es-tu engagée ? "

Je répondis " non " à voix basse : " Charles a toujours voulu que je conserve ma liberté quand lui s'engageait envers moi. "

Mon père haussa les épaules : " Un homme peut secouer ses engagements, mais une jeune fille qui a eu le malheur d'avoir un roman est à jamais perdue ; je n'ai pas assez confiance en lui ! "

Je me levai, frémissante, indignée : " Père, Père, ne dites pas cela devant moi, car j'ai mis en lui toute ma confiance et je sais qu'il ne la trahira pas !

S'il se présentait jamais pour toi un parti qui nous parût acceptable, enviable, croirais-tu lui manquer en acceptant ?

Je ne me marierai jamais, répondis-je d'un air sombre.

Tu me réponds à côté " dit mon père en réitérant sa question.

Je levai les yeux sur lui, et d'une voix basse, contenue mais ferme cependant, je répondis : " Oui, je me croirais coupable, très coupable. " Puis j'appuyai sur le banc mon visage pâli, et j'attendis avec angoisse, tremblant de fièvre et de chagrin, l'arrêt que mon père allait prononcer. - Il n'ajouta que ces mots : " Tu ne reverras dorénavant ce jeune homme qu'en ma présence, et tu réfléchiras, je l'espère, sur notre entretien d'aujourd'hui. "

J'ai étouffé le cri de désespoir qui me montait aux lèvres en jetant vers le ciel un regard de suprême découragement. - Rien n'a répondu à mon appel, et le vent aigu de l'automne, qui dispersait à nos pieds les feuilles mortes, m'a semblé tout à coup aussi glacé que si mes folles espérances étaient, elles aussi, des feuilles tombées balayées par le vent !

 

 

 

 

Mercredi 6 septembre 1882

 

 

C'est vous, mon Dieu, qui m'avez soutenue à l'heure de la souffrance, et quand le calice s'approchait de mes lèvres, c'est vous qui m'avez donné la force de l'accepter sans murmure ; c'est vous encore qui permettez aujourd'hui qu'un rayon d'espoir rentre enfin dans mon cœur : soyez béni, ô mon Dieu !

Maman a eu hier un long entretien avec Tante Irma. Il semble que nous soyons moins seuls, moins abandonnés maintenant, puisqu'on s'occupe de nous et que notre cause a trouvé un si bon avocat en la personne de Tante Irma. - Combien j'ai été heureuse et émue en apprenant par Maman que cette bonne tante avait depuis longtemps deviné notre roman, qu'elle nous approuvait, nous aimait et mettait tout en œuvre pour la réalisation de nos rêves. Elle sera avec nous maintenant pour porter le poids de ce secret qui m'étouffait, avec nous pour nous encourager, nous consoler et nous aider à atteindre le but.

Charles, à qui j'aurais voulu cacher ces luttes, ces scènes d'hier, a deviné toutes mes angoisses. Pauvre ami, il a souffert de toutes mes larmes, il a eu sa part de toutes mes douleurs. Ce matin, je l'ai vu pâle et triste, et des larmes me sont montées aux yeux. - Maman a causé avec lui et a essayé de lui dire doucement qu'elle redoutait ces longues années d'attente, et l'oubli, si facile au cœur d'un jeune homme : " Mais je me croirais bien damné ! Mais je serais un coquin, un misérable lâche si je faisais une chose pareille…! " - Nous nous sommes vus un instant seul à seul. Charles m'a confié que la veille, il était tout décidé à quitter Yenne, sûr que son départ (en mettant fin à ces pénibles luttes) me rendrait le calme dont j'ai tant besoin. Je l'ai décidé à rester en lui racontant la conversation de Maman et de Tante Irma, et nous nous sommes quittés presque joyeux, confiants en notre étoile…

 

 

 

 

10 heures du soir

 

 

Adèle et Marie sont arrivées ; je les ai vues une minute à leur passage à Yenne. C'est demain matin que je monterai à Volontaz avec Thérèse pour les rejoindre.

 

 

 

 

Cognin, vendredi 8 septembre 1882

 

 

Cette après-midi, nous étions encore à Volontaz, moi dans toute la fièvre de l'attente, et Adèle, toujours bonne, s'efforçant de me calmer. Tout à coup, je l'ai aperçu dans l'avenue, marchant à côté de Maman ; je me suis élancée vers eux avec un sourire de bonheur, et j'ai passé ma main dans la sienne, baissant les yeux sous son regard aimant.

Nous sommes allés nous promener du côté du bois, formant une joyeuse bande de jeunesse sous la garde de Maman. Comment cela s'est-il fait, je n'en sais rien, mais bientôt, nous nous sommes trouvés, lui et moi, à quelques pas en avant, foulant avec volupté les grandes herbes roussies. Nous nous sommes assis sur le revers du bois, Charles presque à mes pieds, admirant comme moi la vallée, déjà à demi plongée dans l'ombre, et la montagne se découpant comme un décor de théâtre sur le ciel enflammé.

La voix d'Oncle Pierre, qui nous rappelait à l'heure du départ, nous a arrachés à notre rêverie. Nous nous sommes levés en soupirant pour regagner la maison. Lui et moi, nous avions en rêvant ralenti notre pas : " Je vais partir tout à l'heure ; penses-tu à moi quand je suis absente ? - Tu crois donc que je ne t'aime pas ! " Il y avait une telle tristesse dans ce reproche que j'ai levé vers lui un regard de tendresse : " Si, je crois en toi fermement, tu le sais " et nous avons continué notre route, nous arrêtant à chaque pas afin de savourer plus complètement cette heure de joyeuse liberté après les souffrances de la veille.

Nous nous disputerons, plus tard, je me fâcherai, je te gronderai ; je t'avertis que je suis jaloux et que j'ai un très mauvais caractère. " Je le regardai en souriant ; lui si bon, si tendre, si affectueux, pourrait-il être jamais un maître sévère et despote ? " Eh bien, si nous nous disputons le matin, nous nous réconcilierons le soir ! " J'avais lancé cette phrase naïvement, sans arrière-pensée, aussi je fus étonnée de l'effet étrange qu'elle produisit sur Charles : " Folle, folle enfant ! " me dit-il avec un accent profond où semblait palpiter une émotion contenue, et nous continuâmes à marcher l'un près de l'autre, moi n'osant pas le regarder et sentant cependant peser sur moi le regard ému qui venait de me troubler…

Nous sommes montés en voiture toutes les quatre, Oncle Pierre a sauté sur le siège, et bientôt le détour du chemin nous a caché Volontaz et Charles, qui, debout, la tête découverte, nous saluait du regard.

 

Lundi 11 septembre 1882

 

Il est parti ce matin. J'ai été calme tant que la voiture a été là, calme et froide en apparence, mais lui qui a appris à lire dans mon cœur, lui a dû sentir dans cet adieu que je prononçais à voix basse l'angoisse intime que j'étais impuissante à cacher.

Charles m'a promis de revenir dans un mois, et c'est cette espérance qui m'a soutenue au moment où il me serrait silencieusement la main en disant : " A bientôt… "

 

 

 

 

Lundi 16 octobre 1882

 

 

Charles est ici depuis trois jours, trois jours qui pour moi ont passé comme un rêve. Nous avons dîné aujourd'hui à Volontaz, dans ce cher petit coin sauvage et solitaire où nous avons commencé à nous aimer.

Je ne sais quel vent de mélancolie avait soufflé sur nous, mais nous étions pensifs, presque tristes. On parlait de tombeaux, de cimetières de campagne, et ma pensée avait évoqué aussitôt cette petite chapelle solitaire où tant de nos chers morts reposent dans l'attente de l'éternité. Charles s'était rapproché de moi : " Constance, c'est là que nous serons un jour ensemble, n'est-ce pas ? " Je ne sais quel sentiment, mélange de joie bizarre et douloureuse, vint me remuer le cœur. Je levai mes yeux sur son visage, qui, grave et recueilli, s'attachait sur le mien : " Oui cher ami, si tu veux. " Et pensive, je songeai avec une joie étrange qu'un jour viendrait sans doute où nous dormirions côte à côte ce grand sommeil de la mort, ce grand sommeil sans secousses et sans rêves dont le réveil lumineux a nom l'Eternité.

 

 

 

 

Mercredi 25 octobre 1882

 

 

Adieu, toujours à Dieu ! Ce sera le dernier cri de mon cœur, le dernier mot que mes lèvres frémissantes te jetteront dans un instant. C'est à Lui que je te confie, comme je Lui confie notre amour et nos espérances ; c'est devant Lui que, prosternée ce matin, une prière ardente est montée de mon cœur pour toi.

Pendant ces quelques jours, ami, nous nous sommes bien peu parlé : à peine avons-nous pu une fois seul à seul causer de cet avenir qui sera le mien ! On parle de consulats : ce serait l'exil, un exil perpétuel peut-être, mais tu le sais, Charles, je te suivrai au bout du monde. Ta vie sera ma vie, ta destinée la mienne. Et quand tu m'arracheras à tout ce que j'aime ici, quand nous nous trouverons seuls dans la vie, sans parents, sans amis, mon amour sera assez grand pour te cacher le déchirement de mon âme ; tu trouveras encore sur mes lèvres ce sourire que tu aimes, dans mon cœur cette inépuisable tendresse, ce courage qui ne failliront jamais… Tes souffrances comme tes joies, je veux être là pour les partager. Et si le malheur venait quelque jour poser sur ton front son stigmate douloureux, ami, je serais à tes cotés et tu trouverais encore mon âme pour écouter la tienne, mon triste cœur pour appuyer le tien…

Adieu Charles, encore une fois à Dieu. Et quand, tout à l'heure, ton regard s'attachera sur mon regard en pleurs, quand l'heure de la séparation sonnera, douloureuse, souviens-toi que je t'ai donné mon cœur et que tu as promis d'être fidèle…

 

 

 

 

Vendredi saint 1883

 

 

Je suis bien heureuse depuis ce matin, heureuse de ce bonheur calme et délicieux que donne la possession de l'être aimé. - Pourtant, nous ne nous sommes vus qu'un instant, qu'une minute à peine !

Tout à l'heure, je suis allée au chemin de la croix dans la chapelle des capucins. La neige tombait, lente et monotone, et quelques feuilles pâles, oubliées par le vent d'automne, tournoyaient à nos pieds. - Il y avait je ne sais quoi de navrant et de désolé, un souffle de tristesse et de mort dans les chants.

Tout avait pris à mes yeux cependant un rayonnement que je ne connaissais pas, et les éternelles douleurs de la Passion, les sanglots de l'Eglise en deuil ne me sont apparus qu'au travers de cette joie délicieuse, de ce bonheur grave et recueilli qui inondait mon cœur…

C'est un tel repos pour moi, après toutes mes inquiétudes de cet hiver, que la présence de Charles à Yenne ! J'avais été triste si souvent, en pensant à son isolement à Paris, à cette vie d'abandon et de solitude si nouvelle pour lui. Cher ami ! Il avait compris quelles angoisses venaient parfois me troubler le cœur, et souvent, il écrivait pour me rassurer, toujours si affectueux et rempli de courage.

Une seule de ses chères lettres a fait couler mes larmes : il m'en souvient, c'était le 27 janvier, à la veille de mon départ pour Nice. J'attendais, anxieuse, le résultat des examens pour les consulats, et bien que toutes les chances nous fussent contraires, j'espérais follement une réussite. " C'est la première fois depuis longtemps, disait-il, que mes efforts et les neuvaines n'ont pas été couronnés de succès ! " Et plus loin : " Console bien Constance, dis-lui d'avoir confiance en moi ! " Cette phrase, je l'ai lue à travers mes larmes, des larmes brillantes qui m'ont soulagée cependant.

Pauvre ami, quand nous nous sommes revus aujourd'hui, j'ai béni Dieu pour cet échec qui nous a fait souffrir tous deux, mais auquel nous devons peut-être les délicieuses émotions de ce matin…

 

 

 

 

Jour de Pâques 1883

 

 

Tout semblait conjuré contre nous aujourd'hui : à table, chez Oncle Alexis, les places avaient été distribuées de telle sorte que nous n'avons pu échanger une parole.

Après le dîner, promenade aux rochers de la Balme, que l'arrivée inopinée de quelques jeunes gens de Belley a désagréablement interrompue. - Pourquoi la vue des anciens compagnons de Charles me cause-t-elle une sensation aussi douloureuse ? Dieu le sait, qui a compté toutes mes angoisses ! - Le cœur triste, je l'ai vu partir pour rejoindre ses amis, et cependant, il m'a quittée en me promettant de se trouver avec moi au salut.

Ce soir, je l'ai revu en effet dans la petite chapelle ; dans cette atmosphère de poétique et naïve piété, j'ai retrouvé un peu de calme, et la pénible impression de la journée s'est évanouie devant le recueillement de Charles…

 

 

 

 

Jeudi 29 mars 1883

 

 

Suis-je triste ou heureuse ce soir ? C'est un tel chaos dans mes pensées et dans ma tête, un si singulier mélange de douleur et de joie, que je puis difficilement analyser mes impressions.

La journée promettait d'être belle, cependant j'ai pleuré… Et maintenant encore, au souvenir de l'heure passée, un flot amer me monte au cœur.

Nous dînions à Volontaz. Le temps était superbe. Nous étions montés, joyeuse bande de dix, Charles et moi parfois en avant, ébauchant mille projets d'avenir, le cœur plein de douces choses que nous n'osions nous dire. - Le dîner nous a séparés, mais nous nous sommes retrouvés après, et assis l'un près de l'autre, nos pensées se sont perdues dans ce lointain inconnu qui sera notre vie.

Je me souviendrai toujours de la promenade à Choiseul que nous avons faite aujourd'hui et des incidents qui ont suivi.

A notre retour à Volontaz, j'ai remarqué quelque chose d'insolite dans la conduite de Charles : il semblait m'éviter soigneusement. - Nous avons fait de la musique. Charles s'est levé pendant que j'étais au piano et a brusquement quitté le salon. - Un peu plus tard, nous nous sommes trouvés, toute la jeunesse réunie sous l'ancien rucher. Charles s'est placé loin de moi pendant que les jeunes Sérullaz m'entouraient au contraire et que je m'efforçais d'être gaie afin de secouer le malaise que je ressentais.

Comme nous descendions de Volontaz, Charles s'est placé tout à coup à mes côtés : " Qu'as-tu donc ? lui ai-je demandé timidement. - Que veux-tu que je te dise quand tu passes ton temps à offrir des consolations aux autres ! " me répondit-il avec colère… Je lève sur lui un regard d'étonnement douloureux : " Mais Charles, qu'est-ce que cela signifie ? - Tu me comprends parfaitement, me répondit-il avec une violence croissante : il ne me convient pas du tout que tu te laisses faire la cour par M. Paul Sérullaz ! Ou du moins, si tes principes ne s'opposent pas à ce partage, brisons là, car pour moi, je veux ou tout, ou rien ! "

C'est une douleur indéfinissable que j'ai ressentie tandis que j'écoutais ces injustes reproches, si bouleversée que je ne trouvais rien à lui répondre et que je pleurais silencieusement, sans une parole pour me défendre.

Ne sais-tu donc pas que c'est parce que ton affection m'est infiniment chère que je suis jaloux des moindres apparences ? - Mais Charles, tu sais bien que je suis innocente ! Je n'ai jamais été coquette, c'est non seulement contre mes principes, mais contre ma nature. "

Nous avons parlé longtemps, et peu à peu, nos cœurs se sont calmés. J'ai levé vers Charles mes yeux encore humides des larmes qu'il venait de me faire verser. " Tu ne crois pas ce que tu viens de me dire, n'est-ce pas, tu ne le crois pas ? - Regarde tout au fond de ton cœur : n'as-tu rien à te reprocher ? - Charles, la main sur la conscience, je peux te répondre non pour hier, non pour aujourd'hui, non pour demain. Ces reproches que tu m'as faits, ils n'étaient pas sérieux ? Dis-moi que tu ne crois pas un mot de toutes tes méchantes paroles ? "

Une poignante souffrance palpitait dans cette interrogation. Charles a compris sans doute combien amers avaient été pour moi ses injustes reproches ; il a tourné vers moi un front joyeux et il m'a tendu sa main loyale : " Je crois en toi, mais souviens-toi ou tout, ou rien ! " Je lui ai souri au milieu de mes larmes, et nous nous sommes quittés confiants et heureux.

 

 

 

 

Vendredi 30 mars 1883

 

 

Nous avons passé une heure délicieuse ce matin à Charrey, presque en tête-à-tête, car Mariano et Victor étaient trop absorbés par leurs lectures pour songer à nous. C'était au bord de l'étang, sur un tronc renversé et rongé par la mousse. " Tu n'es plus fâché contre moi ? " Charles m'a souri avec tendresse et nos regards se sont rencontrés dans un même rayonnement d'extase et de joie.

Bien douce a été pour nous cette heure, n'est-ce pas ? Comment pourrions-nous jamais l'oublier ? Plus tard, quand les années auront passé sur nos têtes, ami, nous nous rappellerons ce jour et nos cœurs se sentiront comme rajeunis au souvenir de cette fraîche matinée de printemps…

Heureuse journée entre toutes que celle d'aujourd'hui. Nous avons fait une charmante promenade du coté de Saint-Romain. Longue halte sur les plateaux qui dominent le Rhône.

Afin de ne pas porter ombrage à Charles, j'ai évité Paul soigneusement pendant toute la promenade, et j'ai refusé énergiquement les moindres services qu'il voulait me rendre. - Pauvre Paul ! s'est-il douté de quelque chose ? Peut-être, car j'ai surpris plus d'une fois son regard étonné, douloureux et empreint d'une souffrance profonde. - J'ai détourné la tête afin de ne pas voir sur son front ce que je redoute d'y lire trop clairement.

 

Dimanche 1er avril 1883

 

Heure solennelle que celle des adieux ! Nous nous sommes promenés longuement dans le jardin, le cœur en larmes, heureux cependant de nous trouver ensemble, et mêlant aux graves et suprêmes recommandations je ne sais quel souffle d'amour et de folie… " Je t'aime " : mots sublimes que Charles m'a répétés ce soir d'une voix tremblante, et que mon cœur a recueillis avec émotion : " Et toi, ne veux-tu pas me dire : "Ich liebe dich" ? " Je n'ai rien répondu d'abord. " Est-ce donc si difficile ?! " m'a-t-il demandé d'un ton d'amer reproche. - Toute frémissante, j'ai répété les trois mots à voix basse. Grave et tendre, son front s'est incliné vers moi et nous nous sommes tus un moment, ravis et troublés…

 

 

 

 

Lundi 2 avril 1883

 

 

Nous nous sommes quittés ce matin, moi plus forte qu'à l'ordinaire : j'ai appris à me dominer, et si mon cœur pleure tout bas, mon visage est du moins plus calme en apparence. Je lui ai dit adieu d'un ton tranquille où il y avait quelque chose de poignant. Son regard m'a suivie longtemps, bien longtemps, puis tout s'est effacé et il m'a semblé dans mon angoisse qu'un voile de deuil s'étendait sur mon cœur déchiré…

 

 

 

 

Lyon, jeudi 3 mai 1883

 

 

J'ai eu à subir un rude assaut aujourd'hui. Laure a voulu parler à Paul, qui se berçait à mon égard de folles illusions ; le pauvre enfant a eu un tel chagrin en apprenant que j'étais fiancée à un autre que sa sœur m'a suppliée de le calmer par quelques paroles.

Jamais je n'oublierai cette heure où, seuls dans la grande allée, nous marchions côte à côte ; moi tremblante de fièvre, lui si pâle et avec une expression de douleur et de reproche dans les yeux qui me déchirait le cœur. - J'ai essayé de lui démontrer que les choses étaient mieux ainsi : " Pour vous, je suis une vieille femme, et dans dix ans, vous rirez de ce qui vous fait pleurer aujourd'hui. " Il a secoué la tête en signe de dénégation. " J'ai une telle confiance en vous, lui ai-je dit, que je ne crains pas de vous livrer mon secret, sûre que vous ne me trahirez pas. J'ai pour vous une véritable affection on peut avoir des amis en ce monde : je vous compte comme tel et je vous offre en retour une bonne et franche amitié. " Je lui ai tendu la main et il l'a serrée avec une tendresse farouche. " Voulez-vous de moi pour amie quand même ? - Oui, vous êtes bonne, merci : je ne vous oublierai jamais, jamais. "

Pauvre garçon ! Il est encore à l'âge où l'on croit éternel le premier chagrin d'amour. Il m'a suppliée de lui donner ma photographie : " Laissez-moi au moins ce souvenir ? " J'ai refusé doucement, en lui faisant comprendre que Charles aurait le droit d'être blessé.

Vous avez un maître sévère ! m'a-t-il dit avec amertume.

Sévère mais juste, mon pauvre Paul ! M'estimeriez-vous encore si j'encourageais chez vous un sentiment qui ne doit pas subsister ? " Il a baissé la tête sans répondre et un gémissement s'est échappé de ses lèvres.

[Ce n'est rien de souffrir, à côté de la douleur que l'on éprouve à faire souffrir ceux que l'on aime ; j'ai éprouvé aujourd'hui cette angoisse dans toute sa plénitude. - paragraphe biffé au crayon]

Une visite à l'église nous a fait du bien : nous sommes allés à vêpres ensemble ; l'atmosphère de la chapelle nous a un peu calmés.

Que Dieu me pardonne le mal que j'ai fait sans m'en douter, et qu'il accorde la paix du cœur au pauvre Paul.

 

Dimanche 6 mai 1883

 

J'ai revu Paul aujourd'hui, toujours sombre et découragé : la blessure était profonde et il n'est pas de ceux qui oublient vite. Mes paroles, néanmoins, lui font du bien ; il m'a suppliée de revenir souvent. En revanche, il m'a promis de secouer cet état de torpeur morale, d'engourdissement douloureux, qui commence à inquiéter sérieusement sa famille. - Pendant que je parlais, son regard était fixé sur moi, avec une profonde expression de douleur et de tendresse. Il commençait déjà à me répéter qu'il ne m'oublierait jamais, mais je l'ai arrêté… Je veux que cet entretien soit la dernière page de ce pauvre petit roman à peine ébauché. Plus tard, quand Charles me demandera compte de mes pensées, je veux pouvoir lui montrer mon cœur sans qu'aucun souvenir troublant ne vienne s'élever entre lui et moi…

 

 

 

 

Yenne, mardi 26 juin 1883

 

 

C'était dimanche ! J'ai entendu tout à coup sa chère voix, et, tremblante, je me suis élancée dehors : " Ma Constance ! " Je l'ai regardé doucement, si émue que les paroles ont expiré sur mes lèvres.

Que Dieu soit béni pour les deux journées de bonheur qu'il nous a accordées…

Oncle Pierre et Tante Irma nous ont amené Charles et Thérèse ; ils ont orné et soupé à la maison le dimanche, et la journée entière s'est écoulée en causeries délicieuses.

Promenade à Charrey, qui a réveillé tous nos chers souvenirs des vacances passées. Il y a deux mois déjà !

Après le souper, nous avons accompagné Tante Irma et Charles jusqu'à mi-chemin de Volontaz. Tata devait coucher à la maison. " Je te supplie de dormir en paix, m'a dit Charles. Tout s'arrangera avec le temps. "

Dormir en paix ! Je n'ai pas fermé l'œil, songeant toute la nuit aux nouvelles difficultés qui surgissent devant nous. Maintenant que j'ai gagné mes parents, son père à lui semble vouloir nous séparer ! J'ai eu une sérieuse conversation avec Charles : " Il est de ton devoir que tu t'expliques avec ton père. Cette indécision, ces alternatives d'espérance et de découragement sont tuantes. " Charles a compris l'importance de ce que je lui demandais, et il m'a solennellement promis de parler à son retour.

Nous nous sommes revus tout le lundi : rencontre fortuite au Colombier, où j'étais allée seule avec Thérèse. Nous nous sommes assis sous les glycines et nous avons rêvé.

Charles a eu hier soir une longue conversation avec Tante Irma, qui ne trouve pas nos affaires en mauvais chemin : " Ta mère ne voit aucun obstacle à nos désirs, nous non plus, il n'y a donc pas lieu de se désespérer. " - Ces quelques paroles nous ont remontés l'un et l'autre. Sans doute, nous avons encore bien des difficultés à surmonter : difficultés de carrière, de positions, mais Dieu aidant, dans deux ans, notre petit rêve de bonheur s'accomplira peut-être.

Thérèse et Charles ont dîné à la maison, puis nous les avons raccompagnés à Volontaz. Nous avons passé vers la Vierge du chêne : " C'est là que tu m'as fait bien souffrir, il y a deux mois ! m'a dit Charles. - Tu ne veux donc pas oublier ce vilain jour ? - Si, si Constance, je l'ai oublié. Tu me fais amende honorable, n'est-ce pas ?

Oui, tu sais bien que je ne peux pas garder de sentiments de colère contre toi !

Charles, c'est du fond du cœur que tu m'as pardonné cette journée ?

Oui, du fond du cœur (meine Liebe). "

Il s'est rapproché de moi et nous avons traversé, foulant les grandes herbes, pendant qu'un même rayon de soleil nous caressait tous deux.

Le moment du départ est arrivé ! Tremblante et pâle, je lui rends sa dernière étreinte : " Adieu " me dit Charles simplement avec ce regard que je n'oublierai jamais.

Que Dieu te garde et nous réunisse, mon bien-aimé ! " Ces mots, que j'ai été impuissante à prononcer, cher ami, tu les as lus dans mes yeux, n'est-ce pas ? Ton cœur a saigné comme le mien, et comme moi, tu as ressenti dans sa plénitude l'amère douleur de la séparation…

 

 

 

 

Yenne, vendredi 14 septembre 1883

 

 

Je suis plongée depuis ce matin dans une attente fébrile… L'heure s'avance. Mes frères et Georges sont allés à sa rencontre… Je colle mon visage contre la vitre : rien encore… La cour est fantastiquement éclairée par la lune, chaque tronc d'arbre semble cacher quelque fantôme, et le puits, qu'un lierre sombre enveloppe, à je ne sais quoi d'horriblement sinistre dans le profil…

Je me jette en arrière toute frissonnante. Sans doute il ne viendra pas ce soir ; son départ a été retardé et nous ne le verrons apparaître que dans quelques jours. - Je me répète une foule de bonnes raisons sans pouvoir me décider à aller me coucher.

Pendant que je me livre à ces réflexions, le portail s'ouvre ; je me sens tout à coup tremblante et je m'appuie contre le mur. - Sa voix, je la distingue entre toutes ! Cette fois, je m'élance au dehors. Sa silhouette se détache, sombre, sur le seuil… Nous sommes debout l'un devant l'autre. La lune nous baigne de ses rayons pâles, jetant je ne sais quoi d'étrange et de doux sur son front qui se penche vers moi.

 

 

 

 

Samedi 15 septembre 1883

 

 

C'était le soleil ce matin, un radieux soleil dans un ciel sans nuages… Nous écoutions tous deux l'hymne de printemps et d'amour que nous chantaient nos cœurs. Les pâles divinités peintes à fresque sur le plafond, avec leurs teintes passées et leurs yeux sans regard, semblaient se pencher curieusement au-dessus de nos têtes, et d'étranges sourires entouraient leurs lèvres mortes… " Ma bien-aimée ! " Il s'était emparé de ma main et ses lèvres tremblantes s'appuyaient sur elle…

Si je pouvais écrire du moins combien nous étions heureux ce matin ! C'est une éclaircie dans notre ciel, si sombre quelquefois, et peut-être un apaisement aux jours d'épreuve, que le souvenir de ces heures radieuses.

Nous nous sommes quittés pour nous retrouver au moment du départ.

Qu'elle est courte, cette minute des adieux, qu'elle est horrible ! Et cependant, fût-elle mille fois plus douloureuse, que je voudrais la faire revivre ! Du moins il était là, sur le seuil, si près de moi ! J'aurais pu lui parler, mais l'angoisse de mon cœur était telle que je suis restée silencieuse, ma main dans sa main.

Il est parti sous cette pluie froide et triste, tandis qu'un vent âpre, ce cruel et froid baiser de l'hiver, secouait à ses pieds les feuilles mortes. Il est parti, et le dernier regard de son beau visage m'a trouvée debout sous cette pluie sinistre. Je l'ai recueilli pour moi, pour moi toute seule, ce dernier regard d'amour et de pitié ! Tandis qu'une brise lugubre glaçait mon cœur en larmes et m'enveloppait tout entière de sa tristesse et de son horreur…

 

Lyon, mercredi 23 janvier 1884

 

Charles n'a pas réussi à ses examens pour les consulats ; j'avais tant prié cependant ! - Mon Dieu, je vous offre cette nouvelle douleur ; que votre volonté soit faite…

 

Mardi 26 février 1884

 

Dieu permettra-t-il que j'écrive aujourd'hui la dernière page de ma pauvre petite histoire ? Triste page, route faite de larmes et de déchirement…

Les yeux en fièvre, je lis et je relis cette cruelle lettre de ce matin : " Mon père, dans notre intérêt mutuel, est absolument opposé à notre projet. Tu ne reverras jamais Charles, à moins qu'il ne désobéisse formellement à mes parents… "

Est-il vrai que tout soit fini ? Cependant, nous nous étions promis de nous aimer toujours… Charles l'a-t-il donc oublié, et suis-je seule à être fidèle, seule à souffrir ?

Cette angoisse qui nous étreint et nous mord quand une lumière soudaine vient éclairer les choses d'ici-bas, cette agonie du cœur mille fois horrible, cet anéantissement dans une douleur immense et terrible, tout cela, ô mon Dieu, je l'ai ressenti aujourd'hui. Vous m'avez brisé et je n'ai pas même le courage d'élever jusqu'à vous mes mains tremblantes…

C'est le dernier jour de mes vingt ans aujourd'hui ! Il y a six années que Charles m'a dit pour la première fois qu'il m'aimait. Pendant ces six années, combien la somme des douleurs n'a-t-elle pas surpassée celle des joies ! J'ai été parfois bien heureuse, plus souvent encore triste et découragée ; l'espérance était là cependant, et je marchais quand même… Aujourd'hui, tout a sombré, et je me trouve seule, seule pour porter un fardeau trop lourd pour mes épaules.

C'est à l'école de la douleur que le chrétien comprend le néant des choses créées ; désenchantée de tout ce qui passe, son âme se rapproche de vous, ô mon Dieu ; ce pauvre cœur, marqué au stigmate de la souffrance, il l'arrache tout palpitant et le jette à vos pieds avec ce cri de sublime résignation sur les lèvres : " Mon Père, non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez ! "

Moi, je n'ai pas ce courage ; je ne suis pas assez chrétienne. Mon cœur brisé d'affliction, oppressé d'angoisse, ne peut que gémir sous la main qui le frappe : " Eloignez de moi ce calice, il est trop amer. "

Mon Dieu, qu'ils sont heureux, ceux que vous rappelez à vous ! Là-haut, plus de luttes, plus de tempêtes, plus de déchirements, plus de séparations, mais la paix, le calme, le repos après le combat, l'éternel apaisement de toutes discordes et de toutes douleurs… - Ah, si ce n'était un crime de devancer votre heure, qui donc aurait le courage de supporter les horreurs de l'exil !

 

 

 

 

Saint-Nazaire, mardi 4 mars 1884

 

 

Pas un souffle ce soir… Les palmiers et le feuillage gris de l'eucalyptus semblent figés dans un même sommeil. Des bouffées étranges montent jusqu'à moi, parfum bizarre et doux que j'aime à respirer. Tache sombre sur la mer livide, la tour sarrasine projette une ombre au loin. La lune monte dans le ciel triste et mortellement pâle ; son visage fantastique hante mon cerveau ; ses yeux fixent les miens, hagards… Et d'étranges frissons me glacent. Des rayons d'argent dansent au bord des vagues ; la mer, vaste linceul, a des reflets d'opale. - O lune, ne me regarde pas ainsi, voile ta face pâle : tes tranquilles rayons me donnent le vertige ; ton froid baiser est un baiser de mort…

Le cœur oppressé, le visage en larmes, je me rejette en arrière toute frémissante ; non, je ne veux plus la voir, cette lune aux rayons moqueurs : elle rit… moi, je souffre !

J'ai fermé ma fenêtre, j'ai appuyé ma tête sur mon lit, fermant les yeux, me bouchant les oreilles pour m'isoler des bruits du dehors : cris des enfants, chants des pêcheurs, voix de la vague ; ces mêmes voix ont poursuivi ma veille, mêlant impitoyablement à mes sanglots leur étrange harmonie.

 

 

 

 

Mercredi 5 mars 1884

 

 

Aujourd'hui, je me suis assise sur une pointe de rocher, j'ai appuyé sur ma main mon front endolori, et j'ai laissé mes yeux errer dans l'infini avec ce regard vague, étonné, inconscient, qui appartient au malade. Cette terrible crise par laquelle je viens de passer, n'est-elle pas une maladie, maladie plus grave que celle du corps, puisque c'est mon âme, c'est-à-dire la substance même de mon être, qui est atteinte ?

Ma douleur s'use-t-elle ? Je ne le crois pas ; c'est seulement une accalmie dans la tempête, ou peut-être (ce que je redouterais plus encore) un tel affaissement de tout mon être que je n'ai même plus la force de souffrir !

Les vagues frangées d'écume bondissent, se précipitent, roulant les unes sur les autres, tantôt battant la grève avec fureur et venant briser à mes pieds leurs cimes blanchies, tantôt s'avançant lentement avec un balancement voluptueux et baisant le rocher qui semble tressaillir sous leur froide caresse. - Ce n'est pas ce gai soleil, qui m'inonde, teintant la mer de lueurs roses, ce n'est pas ce ciel admirable, d'un bleu si pur, presque brutal, non, ce n'est point cela que j'aime, mais plutôt la plainte éternelle des flots, plainte immense qui répond si bien à mon cœur…

Je me suis sentie plus calme aujourd'hui, et pour la première fois depuis bien des jours, j'ai pu élever jusqu'à Dieu ce pauvre cœur torturé qui ne connaît pas encore la résignation…

 

 

 

 

Samedi 8 mars 1884

 

 

Pourquoi n'ai-je pas eu l'idée d'écrire plus tôt à Tante Irma ? Je me serais évitée bien des angoisses. Peut-être est-ce la crainte horrible de voir mes espérances foulées aux pieds de tous, qui m'a empêchée jusqu'à ce jour de réclamer une explication. Je n'osais me l'avouer à moi-même, mais il y avait au fond de mon désespoir un dernier vestige d'espérance, vestige bien fragile hélas ! et que j'avais peur de voir s'évanouir aussi.

J'ai donc écrit quatre grandes pages à Tante Irma, exposant la situation, lui ouvrant tout mon Cœur. J'ai conscience cependant d'avoir sauvegardé ma dignité : " Si Charles, ai-je dit, croit être plus heureux en recouvrant sa liberté, je la lui rends dès aujourd'hui ! Je suis trop fière pour me plaindre et assez généreuse pour lui pardonner le mal qu'il a pu me faire. "

Cette phrase, je la trouve brutale, aujourd'hui que je le sais innocent de tout : " Non seulement Charles n'a été mêlé en rien à cette malheureuse lettre, mais il a même déclaré cette année à toute la famille que sa résolution était irrévocable, et que son père lutterait en vain pour le faire changer. " Pauvre ami, qu'il me pardonne d'avoir douté de lui une minute ! J'ai expié cette minute-là par bien des tortures.

Puisque nous nous aimons d'un amour aussi puissant, que nous importe le reste ! Le temps peut-être aplanira les obstacles qui nous semblent invincibles ; notre heure viendra…

O mon Dieu, vous êtes bon, et quand tout à l'heure, les yeux en larmes, je lisais ces pages qui m'ont sauvée, ma première pensée n'a-t-elle pas été de vous remercier, vous qui les avez inspirées pour me consoler et me fortifier ?

Autour de moi, tout a changé d'aspect : il fait soleil aujourd'hui dans mon cœur ! J'écoute le chant des vagues se brisant sur la grève, la voix du pêcheur guidant sa voile blanche, les étranges soupirs du vent qui pleure dans les grands pins, et mon âme se laisse bercer inconsciente et ravie par ces grandes voix de la nature, voix immenses, grandioses, parfois fantastiques et sauvages, qui parlent à mon cœur d'une éternité…!

 

 

 

 

Yenne, dimanche 13 avril 1884, jour de Pâques

 

 

Toutes les cloches sonnent aujourd'hui ; et la voix de celle de l'église mêle je ne sais quelle note grave au chant mélancolique des cloches du couvent et aux sons argentins que le vent nous apporte de la montagne. - Joyeux carillon qui salue la résurrection du Christ !

Je voudrais m'unir à cette joie des chrétiens et chanter avec eux l'Alléluia de la délivrance, mais mon pauvre cœur est triste. Aujourd'hui, c'est l'heure aussi des réminiscences : devant mes yeux ont passés tous mes vieux souvenirs ; je me suis revue toute jeune fille, presque une enfant (il y a de cela six ans), mettant à ce même jour ma main dans la sienne tandis que mon cœur promettait tout bas de lui consacrer mon amour et ma vie. Aujourd'hui, de misérables discordes nous ont séparés et ont changé en tristesse ce jour qui était pour nous une si grande fête : nous avions prié Dieu le matin devant ce même autel ; le soir nous réunissait encore à genoux près l'un de l'autre, demandant pour nous et les nôtres ces bénédictions d'en haut qui fortifient et consolent.

Dieu, sans doute, veut nous purifier par ce nouveau sacrifice ; inclinons-nous sous cette main qui ne frappe que ceux qu'elle aime.

Cher ami, que Dieu te bénisse aujourd'hui et à jamais : unissons nos cœurs dans un même souvenir, une même prière, une même espérance…

 

 

 

 

Vendredi 8 août 1884

 

 

C'est à la lueur de ce même rayon de lune qui nous caressait tout à l'heure que j'écris ces lignes… Nous avons accompagné Charles dans la cour. Je lui ai dit adieu avec ce calme effrayant qui, chez moi, cache tant de tempêtes ; j'ai eu la force de lui sourire, je crois, mais je souffrais et des sanglots montaient de mon cœur déchiré…

Nous étions dans le salon, lui devant moi, ses yeux rayonnants dans mes yeux pleins de larmes, ma main dans sa main, nous regardant avec un ravissement délicieux, mais aussi avec cette vague tristesse qui nous serre le cœur et nous oppresse quand nous regardons la réalité face à face…

Plus qu'une heure, un quart d'heure… cinq minutes ! La voix de l'horloge s'est faite plus grave ; je l'écoute qui frappe impitoyablement tandis que mon cœur a cessé de battre dans ma poitrine…

Adieu, à Dieu, mon bien-aimé ! Que de douleur contenue, de sanglots réprimés, d'angoisses refoulées dans ce mot que te jette mon cœur en larmes…!

 

 

 

 

Mardi 21 octobre 1884

 

 

Un télégramme est venu tout à l'heure nous apprendre la mort de Tante Célina ! J'ai senti une angoisse affreuse me serrer la gorge et je me suis arrêtée avec une sensation d'étonnement navré, d'écrasement moral dont je n'ai pas été maîtresse.

Ce n'est pas seulement un chagrin personnel que je ressens, mais je souffre de toutes les douleurs de ceux que j'aime, et je m'associe du plus profond de mon âme aux larmes qui coulent là-bas.

Pauvre Thérèse, pauvre Charles ! C'est vers eux que ma pensée s'est transportée d'abord. Elle, je la voyais baisant les yeux maintenant sans regard de sa pauvre mère, collant sur ses mains pâles ses lèvres que glaçait le froid de la mort. Pour Charles, la terrible nouvelle l'a surpris à Paris ; je l'ai suivi dans ce long voyage, souffrant avec lui toutes ces tortures qui n'ont point de nom dans la langue humaine : déchirement, vide horrible, anéantissement profond dans une douleur immense et terrible.

Mon père et mes frères vont à Chamousset pour les funérailles. J'écris à Charles et à Thérèse : c'est la seule chose que je puisse faire, hélas ! puisque nos discordes de famille ne me permettent pas d'aller moi-même rendre les derniers devoirs à notre chère morte… Ma lettre sera-t-elle mal interprétée ? Je ne veux même pas le penser, et mon cœur se révolte à l'idée que ce jour cruel passerait pour Charles sans qu'un mot de moi vînt lui apporter les pauvres consolations que je peux lui offrir.

La mort : cruel mot pour nous, pauvres humains ! C'est le grand problème de notre destinée, l'inquiétude qui nous poursuit toujours, ver rongeur qui empoisonne nos joies les plus pures en nous en montrant la brièveté, c'est la grande séparation d'avec ceux que nous aimons, souvent, l'effondrement des joies que nous avions rêvées, des espérances qui nous souriaient, c'est ce déchirement immense, horrible, qui fait saigner nos pauvres cœurs d'hommes et nous fait pousser vers le ciel un cri d'étonnement navré et de folle colère, écho terrible de toutes les révoltes de notre raison.

Mais vue du côté du ciel, cette terrible nouvelle de la mort ne s'illumine-t-elle pas d'un reflet divin et consolant ? Ce n'est plus alors le châtiment d'un Dieu irrité contre sa créature : c'est le rappel dans sa patrie de l'âme exilée sur la terre. - Ici-bas, nous avons été des voyageurs, souffrant de toutes les inégalités de notre route, tombant, pour nous relever, c'est vrai, mais nous déchirant parfois aux cailloux du chemin. - Pouvons-nous nous plaindre que Dieu abrège pour cette âme le rude pèlerinage de la vie ? Oh non ! Elle a travaillé, souffert, lutté peut-être ; Dieu lui donne le repos et la récompense : là-haut, plus de luttes, plus de discordes, plus de déchirements, mais l'éternel apaisement, l'éternelle rassasiement, l'éternelle béatitude. Satiabor cum apparuerit !

 

 

 

 

Lyon, dimanche 4 janvier 1885

 

 

Mon pauvre cahier, je ne l'ai pas ouvert depuis ce 21 octobre de triste mémoire ! - Le temps apporte, dit-on, un apaisement aux chagrins ; je ne m'en aperçois pas dans les lettres de Charles et de Thérèse, qui sont empreintes d'une douleur vraie et profonde.

Charles m'a écrit quelquefois. Mes lettres, dit-il, lui ont fait du bien ; j'ai eu l'idée de lui envoyer pour sa fête le recueil de pensées de Lacordaire, et je crois lui avoir fait plaisir. En revanche, il m'a fait parvenir mille gâteries par Victor, le tout accompagné d'une lettre écrite avec cette simplicité et ce cœur qui lui sont naturels.

Il semble que cette perte cruelle ait rapproché nos deux familles. La réconciliation entre nos pères s'est scellée sur un cercueil. Je n'ose croire encore que tous les obstacles sont levés, mais nous avons fait un pas, c'est évident !

Notre mère du ciel nous protégera. Confiance ! Nous aurons la victoire.

 

 

 

 

Février 1885

 

 

Un rayon de soleil à noter, au milieu de notre ciel assez sombre d'ordinaire : Charles a abandonné son idée de consulats pour le Contentieux de Paris-Lyon-Méditerranée. Le directeur, M. Bazot, a été si enchanté de lui (on le serait à moins !) qu'il a promis la première place vacante ; peut-être prendra-t-il Charles pour secrétaire !

 

Yenne, jeudi 2 avril 1885

 

Charles est définitivement entré au Contentieux de Paris-Lyon-Méditerranée. Alléluia !

 

Lyon, samedi 4 juillet 1885

 

Charles arrive demain ! J'ai donné au salon un air de fête : des fleurs partout. Je me suis promenée toute la journée gaiement, mais un peu fébrile et déployant une activité dévorante pour tuer le temps…!

Le jour baisse ; je suis assise près de ma fenêtre grande ouverte. Les tours de Fourvière se dessinent sur le ciel d'un bleu pâle, si pâle…

Un violent coup de sonnette m'a fait tressaillir… Des pas précipités… Un télégramme ! Quelque mauvaise nouvelle, sans doute… ? J'en étais sûre… La dépêche est de Charles : " Désolé impossible d'aller à Lyon. " Ces mots dansent dans mes yeux en fièvre.

Et j'ai attendu un an ! Un an de souffrances et d'inquiétudes pour en arriver là !

 

 

 

 

Yenne, vendredi 31 juillet 1885

 

 

J'ai fermé mon journal il y a un mois sur une note navrée, et c'est encore une plainte qui s'échappe aujourd'hui de mes lèvres. Ce que j'ai bu d'humiliations, ce que j'ai dévoré de souffrances depuis ce temps-là, nul ne le saura jamais. Douloureux secret entre moi et Dieu, qui a vu toutes mes larmes et qui me les comptera peut-être, puisque je me résigne.

L'oncle Alexis est ici avec ses filles, vivant à deux pas de nous comme un étranger, nous fuyant du plus loin qu'il nous aperçoit, et même à l'église, là où il semble que toute discorde doive être oubliée.

C'est moi qui suis l'obstacle à la réconciliation entre nos deux familles. Qu'ai-je fait pour cela, mon Dieu ? et pourquoi m'infliger un pareil supplice ?

Ah, si Je pouvais mourir…!

Les petits enfants de Luisa, dont j'ai la garde pendant que ma sœur est à Saint-Gervais, me sont une grande distraction. Je m'en occupe à toute heure du jour et le souci que j'en prends me sauve d'un affreux désespoir. Zizi est mon confident, maintenant que je me suis fait une règle de ne plus parler à personne des chagrins qui me dévorent. Quand je sens ses chers petits bras nus s'attacher à mon cou, sa fraîche petite joue s'appuyer à la mienne, je pleure, et c'est encore sa main mignonne qui essuie mes larmes : " Tance, pas pleurer ! Zizi est sage. "

 

 

 

 

Dimanche 2 août 1885

 

 

Je reviens tout émue de la chapelle des capucins, où j'ai entendu un magnifique sermon sur la communion des saints. La chaude éloquence de notre curé de Traize a trouvé le chemin de mon cœur. J'ai été attendrie, remuée, impressionnée au-delà de toute expression. Toutes les souffrances, les sacrifices, les mortifications de ceux qui nous ont précédés dans la mort, c'est notre trésor à nous tous, catholiques qui croyons à la communion des saints ; nous pouvons y puiser à larges mains et ce sont autant d'échelons qui nous aident à gravir ce rude chemin du ciel.

 

 

 

 

Dimanche 16 août 1885

 

 

Les nouvelles que j'ai reçues de Charles par Victor, et les conversations que j'ai eues à Cognin avec Tante Irma, m'ont un peu réconfortée. On prétend que si nous le voulons absolument, cela se fera. Alors pourquoi Charles n'écrit-il jamais ? C'est ce silence qui m'est le plus cruel…

 

Jeudi 27 août 1885

 

Douce journée que celle que nous avons passée hier ! Il en faudrait beaucoup comme celle-là pour me redonner un peu de jeunesse et de vie. Charles est arrivé à midi ; nous l'avons gardé jusqu'à 6 heures seulement, car son Contentieux inexorable l'attendait le lendemain à Paris.

Nous sommes restés longtemps sans nous parler, n'osant ni l'un ni l'autre rompre ce silence délicieux du tête-à-tête. Il y a quelque chose de grave dans notre amour, un je-ne-sais-quoi d'austère dans nos joies. On sent que l'épreuve a passé là, martelant nos cœurs, mais les rivant plus fortement encore l'un à l'autre.

Nous étions l'un près de l'autre, causant du passé à voix basse comme si nous avions craint de réveiller quelque souffrance endormie un moment.

Charles faisait des plans d'avenir et me soumettait ses projets : il s'est adressé au confesseur de son père en le suppliant d'user de toute son influence pour essayer d'obtenir ce fameux " oui ". Charles m'a presque offert de nous passer de son consentement. J'ai répondu " non ".

J'ai riposté en lui offrant d'entrer au couvent, proposition qui (je l'avoue) n'a pas eu l'air de lui sourire. Pourtant, mon Dieu, vous le savez, n'est-ce pas là mon désir le plus cher depuis que vous m'avez fait voir clair dans les choses de ce monde ? Le jour où nous renoncerions l'un et l'autre à toutes les joies de la terre pour nous donner à vous sans réserve, vous le savez, mon Dieu, ce jour-là serait le plus beau de ma vie. Vous savez combien d'années de souffrances, de tortures et de sacrifices je donnerais encore pour qu'il me fût donné de voir poindre l'aube de ce jour béni entre tous…!

L'espérance de nous revoir bientôt a adouci l'amertume du dernier moment. Nous avons accompagné Charles jusqu'aux gorges de la Balme après une petite halte au bord du Rhône… La diligence arrivait. Charles est monté, et un tournant de la route nous a bientôt caché son cher visage. Ich liebe dich, ich liebe dich…

 

 

 

 

Lyon, dimanche 6 décembre 1885

 

 

C'est de cette main, tremblante encore, qui vient de recevoir sa dernière étreinte, que j'écris ces lignes. Dieu est bon, qui nous réunit une fois encore, et cela presque à l'anniversaire de ce fameux 8 décembre d'il y a quatre ans ! Nous avions été bien heureux alors, il m'en souvient, plus follement peut-être mais à coup sûr moins profondément qu'aujourd'hui, où se dresse entre nous, pour nous unir plus puissamment encore, cette longue suite de douleurs souffertes en commun.

Charles est arrivé ce matin avec son frère ; Victor était ici depuis la veille, aussi nous avons eu une vraie réunion de famille, augmentée de Luisa, Gabriel et même du jeune Zizi.

Après le déjeuner qui nous a tous réunis, Charles et moi sommes descendus chez la tante Tabareau, tous les deux comme deux jeunes mariés en visites de noces ! Nous avons parfaitement joué notre petit rôle…

Nous sommes montés à Fourvière ; il me semble que nous ne pouvions rien faire de mieux que de mettre notre amour sous la protection de la Sainte Vierge. Ah ! je l'ai bien priée pendant les quelques minutes que nous sommes restés dans cette chère petite chapelle. - Au retour, halte à Saint-Jean, où nous avons eu la bénédiction. J'étais agenouillée par terre, Charles tout près de moi, si heureux, si heureux… Le bon Dieu devait sourire en nous regardant ; moi, j'aurais voulu pleurer, mais pleurer de joie…

Charles est parti, me laissant un rayon de soleil au cœur. Mon Dieu, gardez-le-moi si bon, si fidèle, et tandis que je le sens emporté vertigineusement là-bas, laissez-moi vous prier pour lui avec toute cette tendresse passionnée que vous ne pouvez pas condamner, puisque je vous prie tous les jours de l'épurer et de la sanctifier…

 

 

 

 

Lyon, lundi 22 février 1886

 

 

Je ne sais quelle tristesse a pesé sur toute la journée d'hier. Charles était là cependant, si bon, si délicat, si affectueux toujours, mais ma tendresse a deviné chez lui une souffrance et j'en ai été peinée. Je crois aux pressentiments ; je suis coupable en cela, je le sais ! mais comment nier cependant cette influence mystérieuse, cette sorte de perception étrange de l'avenir qui ne m'a pas souvent trompée, hélas !

Nous sommes sortis ensemble, par un temps glacial ; un brouillard humide, épais, nous transperçait, jetant sur toute chose un voile de tristesse mortelle.

La seule note gaie de la journée est notre rencontre d'une des dames Gignoux à la porte de Luisa. Elle prend Charles pour un de mes frères ; nous la laissons dans sa douce erreur, et nous avons toutes les peines du monde à garder notre sérieux pendant que Mme Jeanne s'extasie au souvenir de l'uniforme de notre prétendu chasseur des Alpes. Charles, calme et digne (!), s'incline sans répondre. Après une foule de salutations de part et d'autres, Mme Jeanne part, et nous donnons libre cours à notre hilarité. Décidément, il est très gênant d'avoir à cacher un fiancé de la taille du mien…!!

Le reste de la journée se passe assez mélancoliquement. Je fais des efforts surhumains pour conserver mon calme. Il me serait impossible d'ouvrir la bouche sans éclater en sanglots, aussi je reste silencieuse, le front dans la main, concentrant toute ma tendresse, toute ma douleur aussi, dans ce regard que je tourne vers lui…

Il me semble que je n'entends autour de moi que cet horrible battement de nos cœurs qui souffrent, rien que ce tic-tac affreux de l'horloge, être étrange dont je voudrais pouvoir étouffer chaque pulsation. C'est une voix que je comprends, hélas ! une voix inexorable : celle des adieux et de l'éternité.

Nous nous quittons dans le vestibule ; la porte se referme sur lui ; ses pas se perdent là-bas… Plus rien… J'entre dans ma chambre, je me jette au pied de mon crucifix, et c'est le cri du désespoir qui s'échappe de mon cœur…

 

 

 

 

Mercredi 3 mars 1886

 

 

Je sais aujourd'hui la raison de notre tristesse et de tous mes fameux pressentiments : ce même dimanche où nous nous promenions avec Charles, l'oncle Alexis était à Lyon dans le but de surprendre son fils à la gare et de lui faire une verte semonce… Comment la combinaison a-t-elle échoué ? Je ne le sais encore…

Ce que je sais de plus certain, c'est que tous mes oncles, réunis à Volontaz, ont parlé en notre faveur, et que le père de Charles a eu l'air un moment ébranlé. Tous ont confiance en l'avenir ; il n'y a que moi qui vois l'horizon noir… très noir, et j'ai peur d'être seule à voir juste.

 

 

 

 

Mardi 6 avril 1886

 

 

La journée a été radieuse hier, depuis cette minute délicieuse où nous nous sommes retrouvés, lui avec ce bon regard chargé de tendresse, moi toute tremblante, debout devant lui, jusqu'à cette autre minute cruelle et douce qui nous a séparés : " Si je t'emmenais, ma Yanïa ! "

Nous étions allés à la messe ensemble le matin à Saint-Bonaventure, où tout Lyon se trouvait réuni, priant pour le repos de l'âme de la comtesse de Chambord. Pauvre princesse ! j'avoue que mes prières n'ont pas été toutes pour elle ! - Charles était près de moi, lisant bien sagement mon Imitation, et moi, prosternée, j'ai tout oublié, les chants, la foule immense, pour ne me souvenir que de lui et demander à Dieu de nous prendre en pitié.

Nous sommes allés chez Luisa, où Zizi nous a reçus par des cris horribles ; petite Rose a été gracieuse, comme toujours.

Le reste de la journée, comment l'avons-nous passé ? Je ne le sais, feuilletant le même livre, souriant à nos rêves…

Singulière chose que la vie, avec ce mélange de souffrances et de joies…! Il y a un mois, à cette même place, je retenais mes larmes ; lui souriait avec ce regard triste qui me déchire le cœur. Nous subissions tous deux je ne sais quelle influence pénible, inconsciente, comme si nous avions eu le pressentiment de ce qui se tramait contre nous. Hier, nous avons tout oublié, douleurs passées, soucis présents, pour ne songer qu'aux douceurs de cette heure que le bon Dieu nous accordait encore.

Sommes-nous revenus au temps passé après un mauvais rêve, avons-nous encore nos quinze ans ? N'est-ce pas la même tendresse qui nous unit, la même chaleur dans l'étreinte que me donne sa main, les mêmes paroles d'amour que murmurent ses lèvres, et dans nos yeux les mêmes larmes qui les mouillèrent jadis à l'heure des adieux ?

Oh non ! ils étaient moins cruels, ces adieux-là, qui cependant brisaient nos cœurs d'enfants. Ils étaient moins cruels, certes ! et il y avait une douleur moins âpre et moins intense dans les sanglots d'alors que dans cette unique larme qui monte aujourd'hui de nos cœurs déchirés…

Mon Dieu, il part… il est parti ; ayez pitié de nous…

 

 

 

 

Yenne, jeudi 22 avril 1886

 

 

Une lettre de Charles est venue m'apprendre la bonne nouvelle de sa montée en grade au Contentieux. Trois mots seulement, mais comme je suis la première à connaître sa joie, cela m'en double le prix…

 

 

 

 

Vendredi 30 avril 1886

 

 

On me faisait espérer que tout s'arrangerait aux vacances de Pâques : nous nous reverrions, nos parents s'entendraient et l'on nous donnerait encore six mois pour réfléchir. Tous les beaux châteaux en Espagne que nous avons édifiés sur cette parole imprudente de Thérèse, il n'est pas besoin de l'écrire !

Hélas, ils sont bien détruits aujourd'hui. Charles a passé quatre jours dans sa famille à Chambéry sans qu'il ait été question de voyage à Yenne. Tante Irma m'a avoué franchement que nos affaires n'étaient pas en meilleure voie.

Cependant, une lettre écrite par Charles à son père cet hiver a semblé un moment devoir produire un excellent effet. Portée au fameux Père Zoziane, elle avait été lue et commentée et l'on avait décidé que si le bon Dieu manifestait sa volonté, il fallait laisser faire ce mariage et dans tous les cas se réconcilier avec toute la famille.

Au lieu de cela, silence complet !

Après avoir mis tout en œuvre : lettres, prières de Charles, discours, fâcheries, colères même des oncles, qui veulent notre bonheur, que reste-t-il à faire ? Attendre que le bon Dieu se lasse de nous frapper. Je croyais avoir beaucoup de courage ; ce dernier coup m'accable cependant.

Charles m'a écrit une petite lettre désolée dès son retour à Paris : il m'avoue n'avoir point encore fait ses pâques ! Mon Dieu, voulez-vous donc m'enlever ma dernière consolation, qui est de le savoir chrétien ?

Toute tremblante, j'ai saisi une plume pour lui écrire quelques lignes fiévreuses, si tristes qu'elles auront remué son cœur. Lui si bon aurait-il le courage de me faire un tel chagrin ?

 

 

 

 

Jeudi 13 mai 1886

 

 

Quelques lignes relevées dans une lettre de Charles que je viens de recevoir : " J'ai scrupuleusement suivi tes conseils, mon petit ange, et je suis allé faire mes pâques dimanche passé. Ton sermon est venu très à propos la veille, pour lever toutes mes hésitations. J'ai pu faire mes dévotions à 8 heures, et par la pensée, j'étais auprès de toi dans l'église de Yenne, et je me suis retrouvé le Charles d'autrefois… Ne vas pas croire pourtant que le Charles d'aujourd'hui ait tout à fait changé et qu'il lui faudrait longtemps subir l'influence de ce bon ange pour redevenir ce qu'il étais jadis. "

Je me suis perdue l'autre jour dans le bois de Volontaz, perdue avec mes rêves. A mes pieds, des muguets à foison, partout où nous avons passé jadis ; au-dessus de ma tête, un ménage d'oiseaux babille et se poursuit. Ah ! le printemps !

Je me suis assise au pied de l'arbre fameux qui a abrité nos jeux d'enfants, à l'ombre de cet arbre qui plus tard entendit nos serments d'amour… Il y a une date gravée sur l'écorce ; chaque année l'a creusée davantage. Mes yeux s'arrêtent sur elle pleins de larmes, et je songe tout bas au sillon douloureux que le temps depuis lors a creusé dans nos cœurs.

 

 

 

 

Lyon, samedi 5 juin 1886

 

 

Je ne sais si c'est une inspiration du ciel (j'ai tant prié pour cela !) mais je suis revenue de l'église ce matin décidée à tous les sacrifices : il faut que je parle à Charles demain, il faut que je lui rende sa liberté, que je lui dise tout simplement : " L 'heure est venue où nos deux voies doivent se séparer pour ne plus se rencontrer en ce monde. " Dieu sait ce que je souffrirai à cette minute décisive, cependant il me semble que là est le devoir.

 

 

 

 

Lundi 7 juin 1886

 

 

Je pensais écrire aujourd'hui une page trempée de larmes, la dernière de ma pauvre petite histoire peut-être. Dieu, dans sa bonté, ne l'a pas voulu ; cette heure qui devait tout briser nous a rapprochés au contraire.

Nous étions, lui et moi, assis dans le salon, séparés par une petite table où je m'appuyais, défaillante, songeant qu'avec cette minute suprême toutes mes espérances d'avenir radieux devaient s'évanouir. Ses yeux plongeant dans les miens, anxieux, cherchant à deviner la cause de mon trouble.

Je détourne la tête pour ne pas rencontrer ce regard qui m'enlève tout mon courage, et je lui parle avec une voix étrange, c'est vrai, mais calme, presque tranquille : " Tu sais, mon pauvre Charles, quelles barrières terribles s'élèvent entre nous nous ne pouvons pas espérer les franchir jamais. C'est moi qui suis un obstacle à la bonne harmonie de la famille, à ton bonheur. (Charles proteste, mais je continue sans l'écouter.) Mon cher ami, lai bien réfléchi, j'ai prié beaucoup et je me suis décidée aujourd'hui à te rendre ta liberté." - Charles a un mouvement d'indignation : " Ma liberté ! Et que veux-tu que je fasse de ma liberté puisque je n'aime que toi ? "

J'essaye de lui démontrer qu'il faut absolument qu'il m'oublie, qu'il choisisse une femme au gré de son père, qu'il se marie à tout prix. Pendant que je parle, Charles me regarde avec un étonnement douloureux. - Je souffre, je souffre, cependant j'irai jusqu'au bout, dussé-je en mourir : n'est-ce pas là la ligne de conduite que l'on m'a tracée, n'est-ce pas là mon devoir ?

Comment peux-tu me proposer semblable chose ? me dit-il d'une voix brisée. Tu ne m'aimes donc pas ? - Mais c'est justement parce que je t'aime plus que tout au monde, plus que mon bonheur, plus que moi-même, que je te parle ainsi. Crois-tu que je souffrirais pas mille fois plus qu'aujourd'hui si un jour, lassé de cette attente, de ces luttes perpétuelles, je te voyais regretter tes promesses ? Mon bon et loyal Charles, je sais que jamais, jamais une rupture ne pouvait venir de toi, et c'est justement parce que je sais cela, parce que je connais ton cœur et toutes ses délicatesses, que mon devoir est d'agir. Je suis un boulet pour toi ; un jour, tu t'en apercevras, je le comprendrai, et c'est alors que je souffrirai ! "

Je lis dans les yeux de Charles un étonnement indicible, mais aussi une tendresse qui me remue tout entière : " Cette liberté que tu demandes, ma Yanïa, je ne veux ni ne peux te la rendre ; nous sommes unis à tout jamais. C'est toi que j'aime, toi que je veux, et nulle autre. Crois-tu que je pourrais aimer une autre femme ?! (Je souris faiblement.) J'ai ta parole, tu as la mienne, et nulle puissance humaine n'est capable de nous délier de nos serments !

Alors, il ne me reste qu'une ressource, dis-je tristement : je ne peux pas me tuer, je suis chrétienne ; mais du moins je peux entrer au couvent.

Non, tu n'en a pas le droit ; ne m'en parle jamais, jamais, ma bien-aimée…! " Il s'est rapproché de moi ; il a saisi mes mains, qu'il couvre de baisers passionnés. Je voudrais mourir pendant cette minute où nos larmes se confondent…

Nous sommes montés à Fourvière ; il me semblait que la Sainte Vierge ratifierait les promesses que nous avions échangées le matin. J'ai bien prié et j'ai recouvré tout mon calme.

A 10 heures du soir, nous avons accompagné Charles à la gare. A mi-chemin, nous avons été pris par une véritable trombe : c'eût été inutile de reculer ; nous avons bravé les éléments déchaînés ; j'étais si heureuse de souffrir quelque chose pour lui ! Je ne sais quelles ont été nos dernières paroles, et si même nous avons eu le courage de nous parler encore. Il a gardé ma main dans la sienne ; pendant cette minute, tout a disparu pour moi : je n'ai vu que lui, pâle et grave, et il m'a semblé que nous nous jurions encore solennellement de nous aimer pour l'éternité…

 

 

 

 

Mardi 22 juin 1886

 

 

Il est né hier soir un beau petit filleul que nous appellerons Pierre-Jean-Gonzague en l'honneur des grands saints que nous fêtons ces jours-ci. Luisa va aussi bien que possible. - Zizi et Rose sont bien joyeux d'avoir un petit frère. Ce petit privilégié sera baptisé jeudi 24, le jour de Saint-Jean, en plein grand jubilé. C'est d'un bon augure. Ah, si son pauvre papa pouvait guérir !

 

 

 

 

Lundi 5 juillet 1886

 

 

Encore une bonne journée ; je voudrais que ma vie en fût toute faite, de ces journées-là. J'ai eu Charles, mon Charles, je suis si fière de pouvoir l'appeler mien.

Nous l'avons emmené chez Luisa, où je lui ai présenté mon filleul, un beau garçon de quinze jours. J'ai conduit Charles devant le berceau bleu, j'ai entrouvert délicatement les rideaux, et nous sommes restés un moment tous deux sans rien dire, nos fronts penchés au-dessus de ce petit être vagissant et tremblant, nos cœurs remués par la même pensée, par la même vision lointaine…

Charles a été obligé de prendre le train de 8 heures du soir. Suivant l'habitude, nous l'avons accompagné, mais à mi-chemin, nos montres inexorables nous ont montré que l'heure était proche et qu'il fallait se hâter. Charles m'a dit adieu d'une voix brève, et tandis que je restais en arrière avec Maman, Père et lui se sont précipités du côté de la gare. J'ai eu un serrement de cœur affreux, et il a fallu faire appel à tout mon courage pour ne pas éclater en sanglots.

Je voulais le revoir coûte que coûte ; nous avons pressé le pas. Nous sommes arrivées : l'heure sonnait. Le cœur battant, j'ai traversé la salle d'attente ; toutes les portes nous ont été ouvertes. Je me suis élancée sur le trottoir de la gare : le train était là encore ! Père et Charles, debout devant le wagon.

J'ai eu comme un éblouissement quand son regard joyeux a rencontré le mien et quand, ma main dans la sienne, j'ai pu lui dire avec tendresse : " Charles, me voilà…! " - Hélas, qu'elles sont courtes, ces minutes-là, qu'elles sont horribles ! Voici le moment cruel de l'adieu. J'ai envie de lui crier : " Ne pars pas, ou si tu pars, emmène-moi ! " Le train est loin déjà ; je ne distingue même plus son cher visage, penché là-bas.

Ah oui ! " Le bonheur entre et sort, c'est l'éclair qui vient de l'orient et disparaît à l'occident, toute la terre le sait et tressaille, mais il passe. " Lacordaire a bien dit. Mon bonheur aussi a passé… Reviendra-t-il ?

 

 

 

 

Yenne, août 1886

 

 

Le temps marche, marche toujours. Ce sont les mêmes devoirs qu'il m'apporte, les mêmes souffrances aussi ! Nul changement dans cette situation si cruelle pour moi. - Lui, je l'ai revu une fois dans un chemin où nous nous sommes rencontrés, presque coudoyés, avec un grand salut cérémonieux qui m'a glacée.

Nous sommes ici depuis le 13 juillet. Luisa, bien occupée de son malade et de son nourrisson, nous a confié Zizi, dont je m'occupe beaucoup. Cette tâche de petite mère me fait du bien. En fait d'événement, Mariano est fiancé à la fille de son général, Marguerite Lespieau ; ses lettres me font déjà connaître ma future belle-sœur comme une charmante enfant de dix-huit ans, pleine de cœur et d'esprit.

Cette joie de Mariano, arrivé au comble de ses vœux, m'a fait involontairement faire un retour sur nous-mêmes. Pourquoi cette série d'épreuves ? Il y a des jours où la coupe déborde, où ma raison s'égare, où la vie m'est à charge. Est-ce que je vieillirai dans cette inutilité ? Est-ce que je dépenserai jamais toute cette tendresse, cette activité et ce dévouement qui me remplissent le cœur et qui sont ma torture ? J'ai peur de vieillir, non à cause des rides que m'apporteront les années ; pour moi, que m'importe ! Mais si un jour, il lui arrivait à lui de s'apercevoir que le temps a marché, que je ne suis plus l'enfant rieuse qu'il aimait à quinze ans, mais une femme au front grave, vieillie par le chagrin, ah, c'est cela qui me fait souffrir…!

 

 

 

 

Vendredi 10 septembre 1886

 

 

Je l'ai eu trois jours à Yenne, lundi, mardi et mercredi, mais trois jours tellement remplis de tristesses et d'émotions diverses que j'ai bien mal joui de sa présence. Mon pauvre Charles ! Il était malade, la joue enflée depuis plus d'un mois, pouvant à peine manger, si pâli et si amaigri que j'en ai eu le cœur serré. Nous nous sommes moins vus pendant ces trois jours que pendant les heures que Charles me donne à Lyon à peu près tous les mois.

Je l'ai laissé repartir triste, malade, avec un si cruel sentiment de mon impuissance à le soigner et à le soulager ! " Pourquoi tu pleures ? m'a dit Zizi en frottant sa tête contre mes joues trempées de larmes ; c'est parce qu'il est parti, ce pauvre Oncle Charles ? " cela avec un accent indéfinissable de pitié enfantine. Cette parole a été la goutte qui fait déborder ; j'ai pris Zizi dans mes bras et mes larmes ont coulé sur son front, brûlantes et pressées…

Charles est aux eaux de Salins grâce à l'oncle Laurent, qui a pris pitié de cet état de maladie persistant et qui a exigé le départ immédiat pour les eaux de mon pauvre abandonné. Charles m'écrit qu'il est mieux déjà ; il sera de retour à Paris cette semaine.

 

 

 

 

Dimanche 10 octobre 1886

 

 

J'ai été bouleversée aujourd'hui par une terrible nouvelle : François, le jésuite, notre frère François, est mort. Il a rendu sa belle âme à Dieu le 6 octobre… J'ai été comme anéantie quand Maman m'apprit ce nouveau malheur, qui doit faire saigner le cœur de mon pauvre Charles. Que de deuils cruels coup sur coup !

Je me suis revue quelques années en arrière, alors que nous étions jeunes, tous, joyeuse bande dont François était l'aîné, mais un aîné si bon, si aimable, si plein de vie, d'entrain et de gaieté ! Vint un jour où nous vîmes son front plus grave ; c'était à la veille de son entrée au noviciat. Depuis lors, à notre affection s'était joint une sorte de respect, comme si nous avions entrevu déjà autour de sa tête l'auréole des prédestinés.

Quel chagrin pour cette malheureuse famille, mais aussi quel triomphe pour le cher mort que nous pleurons ! C'est pour lui aussi qu'a été écrite cette parole que l'Eglise chante triomphante à la fête d'un de ses saints : " A ceux qui laissent tout pour aller à vous, et qui vous suivent jusqu'à ce qu'ils interviennent, que sera-t-il donné, ô Jésus ? " (prose de saint Bruno).

O mon cher frère François, priez pour nous !

 

 

 

 

Vendredi 24 décembre 1886

 

 

Je viens de faire un dernier tour de jardin. Tout dort dans la neige ; j'ai eu toutes les peines du monde à ramasser quelques roses de Noël à demi ensevelies sous un blanc linceul. La vallée est si belle aujourd'hui, toute parée de givre pour la venue en ce monde de l'enfant Jésus ! Il me semble voir descendre tous ces bons paysans, munis de lanternes et chantant de gais noëls.

J'avais rêvé assister à cette fête ici, j'avais rêvé que Charles y serait, agenouillé dans le chœur, confondu avec toute la foule de ces naïfs campagnards, entonnant avec eux de touchants noëls et allant s'agenouiller aussi à la table sainte pour recevoir le pain des forts.

Tout est changé ; l'oncle Alexis, pour nous priver de toutes ces joies, a écrit à son fils de ne pas venir à Yenne. Charles m'a fait demander si nous pouvions le recevoir à Lyon ! Et nous partons ! J'ose à peine croire que j'aurai demain ce bonheur de posséder mon fiancé : je l'aurai à moi, tout à moi et pendant deux jours. Cette pensée fait que je quitte Yenne sans larmes… ce qui est rare.

 

 

 

 

Lyon, samedi 25 décembre 1886, jour de Noël

 

 

Nous sommes arrivés à Lyon à 11 heures du soir, pendant que les cloches sonnaient à toute volée la naissance de l'enfant-Dieu. Je me suis sentie le cœur inondé de joie en pensant au cher voyageur que chaque minute rapprochait de moi.

Quand il est arrivé, j'étais au salon ; je me suis d'abord élancée vers lui, puis je ne sais quel sentiment d'étrange timidité m'a saisie et je suis restée devant lui sans paroles, le cœur bouleversé d'émotion et de joie.

 

 

 

 

Lundi 27 décembre 1886

 

 

On a été bon pour nous pendant ces deux jours : père, mère et frères (nous avons encore Mariano) ont compris que nous étions si heureux de nous revoir seul à seul !

J'ai été bien émue et bien reconnaissante d'un envoi d'Oncle Laurent : une magnifique boite à gants remplie de bonbons et un petit carnet contenant un billet de 50 F dans une enveloppe portant cette inscription : " Offrande pour aider dans ses bonnes œuvres la digne héritière des pensées d'une mère bien-aimée. " Avec quelle délicatesse et quel cœur il sait faire des heureux, ce cher excellent Oncle Laurent ! Nous nous sommes réunis, Charles et moi, pour lui écrire quelques mots de remerciements ; c'est de nos deux cœurs qui battent à l'unisson depuis si longtemps que ces mots-là sont partis : Una fides, solus amor.

Charles, en furetant dans mes affaires, a découvert mon fameux journal, Mes Souvenirs, qu'il a emporté le soir à l'hôtel.

Dimanche, nous nous sommes retrouvés à la messe à Sainte-Claire, dans cette petite chapelle qui m'est devenue si chère depuis que nous nous y sommes rencontrés dans la même prière et dans la même foi.

Nous avons passé la matinée seuls dans le salon. Charles avait veillé jusqu'à 4 heures du matin, dévorant Mes Souvenirs, qui l'ont fait passer tour à tour des larmes à l'extase. Il connaît tout maintenant, jusqu'aux moindres battements du cœur que je lui ai donné autrefois avec tout mon jeune amour, si ardent et si joyeux.

Je crois que Charles s'est mis presque à genoux devant moi pour me dire qu'il m'aimait follement, qu'il était heureux, mais pour me dire aussi qu'il avait peur ! peur de cet abîme de tendresse. J'étais moi-même si remuée, si émue que mes larmes se sont mises à couler. Toute ma jeunesse a passé devant mes yeux et j'ai senti comme un flot amer qui montait, montait, m'étreignait la gorge et m'enveloppait tout entière de ses vagues cruelles. " Non, non, ne pleure pas, ma bien aimée ! " Il s'est penché vers moi avec un regard qui était une caresse : " Ne pleure pas…! " O puissance de l'amour ! Sa chère voix a arrêté mes larmes et j'ai cru voir un rayon de soleil éclairer tout à coup la sombre nuit où se débattait mon pauvre cœur…

Nous étions seuls ; Charles m'a attirée à lui : " Non, Charles, pas cela ! " Je l'ai repoussé doucement. Il avait mis ses mains devant son visage et j'ai cherché à les écarter. Je me suis rapprochée de lui : " N'est-ce pas que tu m'aimes mieux comme cela que si je te disais oui toujours ? " Je crois que j'avais les yeux pleins de larmes : il m'en coûtait tant de le contrister. " Oui, oui, m'a-t-il dit, tu sais bien que je fais toujours ce que tu veux. " Je lui ai abandonné mes mains ; il les a pressées contre ses lèvres : " Combien nous avons été heureux, ces deux jours, ma Yanïa ! " Je souriais en le regardant, mes yeux pleins de larmes, le cœur si débordant de joie et d'amour que je ne pouvais même pas lui répondre…

A quelle heure est-il parti, je n'en sais rien. Je n'ai conservé de cet adieu qu'un souvenir douloureux. Charles descendait l'escalier ; j'étais appuyée à la porte, les deux mains sur mon cœur, comme si la vie m'échappait à chacun de ses pas qui l'éloignaient de moi. - Il s'est retourné pour me saluer encore d'un sourire, et je ne sais si j'ai même eu la force de lui répondre du fond de mon pauvre cœur brisé d'angoisse…

 

 

 

 

Lyon, jeudi 8 janvier 1887

 

 

Le bon Dieu a rappelé à lui notre pauvre petite Rose. Un mois d'agonie, et quelle agonie ! Luisa a été héroïque jusqu'au bout ; elle a eu le dernier sourire et le dernier regard de son enfant, un regard étrange et surhumain, comme si cette petite âme innocente avait déjà entrevu les splendeurs de l'au-delà… Petit René et petite Rose, déjà deux petits anges qui prieront pour nous…

 

Mascara (Algérie), samedi 5 février 1887

 

J'avais de magnifiques récits à faire sur notre beau voyage d'Algérie, la noce de Mariano et toutes les fêtes magiques qui ont marqué ce grand événement. Je recule devant cette tâche énorme, d'autant plus que j'ai écrit jour par jour à Charles mes impressions de voyage et que je pourrai retrouver dans l'avenir, parmi ses papiers jaunis et précieux, ces lignes tombées de ma plume avec l'unique charme de l'émotion vraie et sentie.

Ici, j'ai été fêtée, choyée, non seulement par notre chère Marguy et son excellente famille, mais encore par toute la foule de leurs amis et connaissances. Frédéric Lespieau, le brillant lieutenant d'infanterie de marine, prétend que j'ai fait cinq conquêtes, dont la sienne ! Cela me fait sourire… On dit pourtant qu'une femme n'est jamais insensible aux hommages, et que quelques petits grains d'encens brûlés à ses pieds ne peuvent la laisser indifférente. Il faut croire que je ne suis pas bâtie de la même manière. Que me font à moi tous les hommages ? Il n'y a au monde qu'un cœur dont je sois fière d'avoir fait la conquête, il n'y en a qu'un, un seul, qui ait le pouvoir de faire battre le mien à l'unisson.

 

 

 

 

Saint-Nazaire, lundi 21 mars 1887

 

 

Mon journal est daté cette année de tous les points du globe ou peu s'en faut ! Hier en Algérie, en Espagne, aux îles Baléares, aujourd'hui installée chez Luisa, à deux pas de Toulon, dans une petite villa au bord de mer.

Notre jeune ménage est arrivé ici le 19. Dimanche, nous avons fait nos adieux à Henry, qui était en rade à Toulon (retour des Antilles), et demain, nous partons pour Lyon. Je suis bien heureuse, car j'aurai Charles dimanche.

 

 

 

 

Lyon, lundi 28 mars 1887

 

 

Il était ici hier ; nous avons été heureux, et pourtant, à cette joie du revoir se mêlait je ne sais quel sentiment de souffrance inconsciente, comme si nous avions senti davantage en assistant aux épanchements de Mariano et de Marguy, quel abîme affreux se trouvait encore entre le bonheur et nous !

 

 

 

 

Yenne, jeudi 14 avril 1887

 

 

Je viens de passer les huit plus affreux jours de ma vie ! Je ne sais ce que le bon Dieu veut faire de moi en ce monde ; le fait est qu'il a déjà usé de tant de moyens pour me briser ! Encore, si la souffrance me rapprochait de Lui… Mais non ! Je ne puis même pas prier, et dans ces jours si tristes, à peine pouvais-je me recueillir devant le bon Dieu pour Lui demander pardon des pensées de désespoir qui me torturaient.

Je m'en souviendrai toujours : c'était le vendredi saint ; Thérèse m'avait broyé le cœur le matin : je savais que Charles ne viendrait pas à Yenne pour les vacances, qu'il n'y avait rien à tenter auprès de son père, que ce que l'on voulait de moi maintenant, c'était que je le défende - lui, mon bourreau ! - contre les oncles ligués contre lui !

Mais ceux qui me demandent pareille chose, sont-ils fous ? Suis-je folle moi-même ? Croit-on que je sois déjà de l'étoffe des martyrs, et ne trouve-t-on pas suffisamment héroïque que je souffre silencieusement, sans me demander aujourd'hui de tendre la main à mon persécuteur, de l'excuser, et bientôt peut-être de le bénir…!

J'étais tellement affolée dans ce petit chemin, marchant au hasard, les yeux égarés, cherchant inconsciemment quelque abîme qui m'aurait engloutie à jamais, ma douleur et moi ! Ah ! (que le bon Dieu me pardonne cette minute-là !) si ce gouffre se fût trouvé à ce moment-là devant mes pas, je m'y serais jetée sans un regard en arrière et sans que la vision de l'au-delà pût me faire réfléchir et reculer !

Le bon Dieu a eu pitié de moi : ce n'est pas un précipice, mais une chapelle et un confessionnal que j'ai trouvés là. Je m'y suis jetée pour ainsi dire. Le Père, qui ne me connaissait pas, m'a laissée pleurer pendant un quart d'heure, ayant la délicatesse de ne pas me demander de détails, mais comprenant seulement qu'il avait devant lui une grande douleur. Je me suis relevée de là un peu plus forte mais non guérie, et depuis lors, j'ai traîné ma vie souffrante, pleurant comme si je n'avais pas déjà épuisé toutes les souffrances et toutes les larmes.

L'oncle Alexis est parti mardi matin. On avait tenté encore auprès de lui une démarche dont M. le curé avait pris l'initiative. " Mes enfants ne sont pas mariables : Charles, comme les autres, est menacé d'une maladie du cerveau ; il y a eu trois cas de folie dans la famille de sa mère ; ma femme elle-même ne jouissait pas de toutes ses facultés mentales (!!!). Dans quelques années, je verrai ce malheur ! " - Ces paroles attestent évidemment un cerveau malade, et pourtant, malgré toute leur inanité, toute leur absurdité, elles ont impressionné ma famille : aujourd'hui, j'aurais à lutter même contre mon père.

Mme Lespieau (car nous avons la maison pleine de Lespieau, ce qui ajoute encore aux difficultés de la situation) m'a prise en particulier pour me donner de soi-disant conseils maternels, et me prouver l'horreur de ma situation si j'étais liée pour la vie à un mari menacé d'une maladie aussi terrible : " Faites-le examiner (!!) et si l'on vous dit qu'il y a danger, ayez le grand cœur de l'oublier (!!!!!!!!). Vous êtes jeune vous ferez une charmante femme vous serez aimée et heureuse un jour…! "

La phrase n'était pas achevée que je me suis levée, frémissante : " Et quand même je saurais que mon pauvre Charles est irrévocablement condamné, vous croyez que je l'abandonnerais ? Mais je l'épouserais demain, aujourd'hui, à l'instant même ! Qu'on ne me répète jamais une chose semblable : je serais capable de tuer la première personne qui parlerait de me donner à un autre ! "

Mon pauvre Charles, mon bien-aimé, dans cette hypothèse inadmissible, est-ce que tu n'aurais pas encore plus besoin de moi ? Quelle main mieux que la mienne pourrait t'apaiser et te consoler, quelles caresses vaudraient celles de ta femme adorée, quel cœur mieux que le mien pourrait te comprendre et t'aimer assez pour te faire heureux quand même ?!

Pendant toute cette période si douloureuse pour moi, Charles a eu avec son père une correspondance des plus pénibles. Quel aveuglement ! Quel endurcissement ! Cet homme-là a-t-il eu un cœur autrefois, et qu'en a-t-il fait ?

Les autres, les chers oncles, cependant, ont toujours bon espoir.

 

 

 

 

Lyon, lundi 16 mai 1887

 

 

Hier, nous étions ensemble… là… dans le petit salon déjà assombri. Nous avions parlé de routes nos souffrances de Pâques et Charles avait posé sa main sur mes yeux comme pour défendre à mes larmes de couler… Il s'était rapproché de moi peu à peu, m'entourant de ses bras, et je n'avais fait aucun effort pour me dégager de lui, comme si ma place avait été marquée là, tout contre ce brave cœur.

Ma Yanïa adorée ! " Il ne m'a dit que ces trois mots, je crois, et si bas que mon cœur les a seul entendus.

Je ne sais pas comment cela s'est fait, mais je me suis trouvée sans m'en apercevoir appuyée contre son épaule ; il a posé ses lèvres sur mon front et nous sommes restés là un moment, silencieux et ravis, comme si nous avions craint de troubler par un mot l'extase de notre premier baiser.

 

 

 

 

Lundi 23 mai 1887

 

 

La vie est faite d'étrange contraste : après les douleurs du mois dernier, ce sont les joies que celui-ci nous apporte. J'ai été si heureuse dimanche ! Je dirai même que je l'ai été trop, ce souvenir m'ayant troublée cette semaine ! J'avais fait part de mes inquiétudes à Charles, qui lui aussi a été si heureux ! ! Sa lettre n'est qu'un chant de triomphe… - Je ne voudrais point l'aimer trop pourtant ; il me semble que ce serait mal.

Tout cela, je lui ai dit hier, car il est revenu encore, mon brave Charles, et mes scrupules l'ont fait sourire : " Crois-tu que je voudrais te demander quelque chose de mal, ma bien-aimée ? Est-ce que mon amour pour toi n'est pas fait de vénération et de respect ? "

Il m'a parlé longtemps, bien longtemps, se révélant à moi avec de telles délicatesses, des idées si pures, si élevées sur la vie et ses devoirs. Oui, il m'a été doux de penser que je confierais mon existence et mon inexpérience à ce brave garçon au cœur à la fois si droit et si généreux.

 

 

 

 

Yenne, dimanche 19 juin 1887

 

 

Notre Seigneur a visité aujourd'hui toutes les maisons de Yenne : c'était le jour de la Fête-Dieu. J'ai suivi la procession dans nos jolies petites rues toutes verdoyantes, et quand, devant la vieille maison paternelle, tous les fronts se sont courbés pour la bénédiction, j'ai demandé au bon Dieu de jeter un regard de miséricorde sur nous, un regard de pitié sur nos discordes, nos misères et nos douleurs…

Charles devait venir aujourd'hui ; il m'a écrit qu'une indisposition le retenait à Paris. Pourquoi ai-je peur ? - Seigneur, ne nous abandonnez pas…!

 

 

 

 

Samedi 9 juillet 1887

 

 

Charles a été bien souffrant depuis quinze jours : une sorte d'état muqueux compliqué de bronchite, de fièvre et d'anémie.

Sans foyer et pour ainsi dire sans famille, souffrant en proportion de son abandon et de sa tristesse, mon pauvre Charles a eu l'idée de recourir à Tante Irma. Il est donc arrivé chez elle inopinément, et c'est à Cognin qu'il a trouvé les soins et le dévouement qu'il lui fallait.

Charles n'est pas encore assez remis pour reprendre son travail, aussi lui conseille-t-on d'aller à Paris faire régulariser son congé, prendre armes et bagages, et partir pour Salins, dont les eaux fortifiantes sont tout indiquées pour son état.

Charles fera une petite étape ici demain ; je suis joyeuse, et pourtant je tremble à la pensée de le trouver trop changé…

 

 

 

 

Lundi 11 juillet 1887

 

 

Je l'ai reçu hier matin au bas de l'escalier. Comme je l'ai trouvé oppressé, amaigri et fiévreux ! Je l'ai fait asseoir près de moi ; il a appuyé sa tête sur mon épaule comme un enfant malade. De ses grands yeux demi-clos, j'ai cru voir une larme glisser : pauvre larme ! je l'ai reçue si douloureusement sur mon cœur, comme la goutte amère faisant déborder le vase. Les miennes sont tombées brûlantes et pressées sur son front pâli. " Ma petite Yanïa, ne pleure pas ! " Il a relevé la tête, et m'a prise dans ses bras, appuyant ses lèvres sur mes yeux humides, puisant je ne sais quelle force étrange dans ces larmes qui coulaient pour lui : " Comme elles sont douces, ces larmes, ma bien-aimée ! - C'est que je t'aime tant ! Tu ne vas pas mourir, Charles, mon Charles. Ah, si je pouvais te donner tout ce que j'ai de vie ! " - Il a souri, essayant de me consoler ; je lui ai montré un visage plus riant, mais j'ai gardé au cœur une souffrance inconnue, comme si cette minute-là avait marqué pour moi une étape de plus dans le chemin de la douleur.

 

 

 

 

Vendredi 15 juillet 1887

 

 

M. Bazot a fait droit à la demande de Charles. Après avoir passé vingt-quatre heures à Paris pour régulariser son congé et prendre ses bagages, Charles est donc revenu à Yenne, où nous lui avons fait faire une petite halte de deux jours.

Je ne sais si c'est un effet de mon imagination, mais je l'ai trouvé mieux que dimanche (et cela malgré les fatigues de ces deux voyages précipités). Point de fièvre, l'air plus calme et plus reposé, l'appétit déjà meilleur. Je l'ai bien étudié, mon cher malade, et je l'ai vu repartir avec bon espoir ce matin pour Salins.

Charles a fait une grande visite au Père Clément : on priera pour lui. Mon Dieu, écoutez toutes ces prières : rendez-lui la santé, rendez-le-moi !

 

 

 

 

Lundi 8 août 1887

 

 

Trois bons jours à noter dans ma vie ; ils sont si rares que le prix en est doublé pour moi. C'est au retour de Genève, où j'avais assisté à toutes les fêtes curieuses et magnifiques du Tir fédéral, que j'ai passé ces bons jours-là. Nous sommes revenues, Adèle et moi, à Yenne, où nous avons trouvé la tante C. de Montgolfier. Le 5, Charles est arrivé de Salins avec une mine florissante : les eaux lui ont bien réussi, et pendant les trois jours que Charles nous a donnés, j'ai pu constater une amélioration très sensible dans l'état de mon cher convalescent.

Samedi, nous avons fait une promenade en voiture au Biais du Coin. Retour par Volontaz, où nous nous sommes arrêtés. Il parait que nous avions l'air profondément heureux, marchant à côté l'un de l'autre dans le grand pré tandis qu'un même rayon de soleil nous enveloppait tous deux. Tante Célina en a fait la remarque. Nous nous sommes regardés, souriant, et ce regard d'amour a dévoilé notre secret…

Dimanche matin, nous avons entendu la même messe, Charles dans le cloître des pères capucins, nous dans la chapelle. Plus tard, nous avons eu nos moments de tête-à-tête, mais à quoi bon écrire ce que nos cœurs ne sauraient oublier ! Il est une langue que l'on parle alors, langue mystérieuse dont nos âmes seules ont la clef et dont nulle main ne pourrait rendre la douceur et la beauté.

 

 

 

 

Jeudi 8 septembre 1887

 

 

J'ai eu l'autre jour une terrible explication avec mon père au sujet de Charles, qui demandait à venir me voir. Cette scène m'a ramenée aux plus mauvais jours de ma vie ; j'ai bien souffert, un moment ! Une lettre de Charles a tout calmé : seulement, nous ne nous verrons plus ici, à moins que les oncles n'invitent formellement leur neveu à Yenne.

 

 

 

 

Mardi 25 octobre 1887

 

 

Nous avons cru voir hier l'amorce de nos fiançailles, à Volontaz, dont les murailles semblent imprégnées des gais souvenirs d'antan, à cette même table où nous nous sommes trouvés, comme autrefois, assis l'un près de l'autre, étonnés de notre bonheur et de la douceur de cette journée. Charles a été invité par son oncle ; il est arrivé le dimanche à midi sous l'égide du général et celle de Tante Irma, et c'est dans les bras de l'oncle que je suis tombée d'abord, ne trouvant pas de mots pour exprimer ma reconnaissance… Charles venait plus loin, les mains pleines de fleurs. Nos deux regards se sont croisés dans le même rayonnement d'extase et de joie. Mon Dieu, comme nous avons été heureux pendant cette journée ! Nos parents, les oncles, Tante Irma, les Rumilly même, souriaient à notre bonheur.

Le soir, nous sommes montés à Volontaz en grande caravane. La lune s'était levée dans le ciel pâle ; de grands troncs d'arbres avec branches dépouillées surgissaient çà et là, tandis que nous foulions à terre les feuilles frissonnantes en leur agonie d'automne. J'étais appuyée à son bras, serrée tout contre lui, et il me semblait que j'entendais me parler si doucement ce cœur qui battait près du mien…

Hier a été une journée solennelle pour nous deux, quelque chose d'officiel dans cette réunion de famille donnée en notre honneur et qui était comme une sanction définitive de notre conduite par les oncles.

Le matin, nous avons eu notre petit moment à nous, avec tous les charmes du tête-à-tête. C'est dans ces moments-là que, seule sous son beau regard, je m'ouvre entièrement à lui, trouvant une douceur incomparable dans cette confiance absolue, dans cette fusion si complète de nos deux âmes.

Cher ami bien-aimé, comme la séparation est dure après de telles heures ! Je ferme les yeux, je nous vois tous deux le soir de ce même jour devant le foyer qui brille. Tu as pris mes mains dans les tiennes, tu les caresses et tu les baises ; je sens monter de mon cœur des larmes qui m'oppressaient, et il me semble que chaque lueur du foyer allume dans tes yeux je ne sais quelle flamme douloureuse.

Adieu mon bien-aimé, encore à Dieu, à Dieu toujours…

 

 

 

 

Samedi 5 novembre 1887

 

 

Charles est allé à Chamousset, et pour la première fois, il y a eu entre le père et le fils une explication des plus violentes. L'oncle Alexis est demeuré inébranlable malgré les supplications de Charles d'abord, ses menaces ensuite. Bien que le résultat de cette entrevue soit négatif, Charles a bon espoir ; il semble que c'est un pas en avant et je le crois aussi.

Mon Dieu, ayez pitié de nous…

 

 

 

 

Yenne, samedi 12 novembre 1887

 

 

Est-il vrai que Charles soit malade, et assez sérieusement malade pour que les médecins aient exigé son départ immédiat pour le Midi ? J'ai reçu cette nouvelle tout à l'heure ; j'ai été si atterrée que je suis restée un moment comme hébétée, lisant et relisant ma lettre et ne voulant pas croire qu'elle disait vraie ! Charles a obtenu un congé ; il partira pour Amélie-les-Bains, mais s'arrêtera à Lyon plusieurs jours pour nous voir en passant. Maman est déjà auprès des Gignoux, j'ai obtenu de mon père que nous la rejoindrions lundi avec Zizi, et j'écris à Charles de n'arriver que ce jour-là.

Mon Dieu, m'avez-vous écoutée tout à l'heure, quand j'étais prosternée dans la petite chapelle ? Avez-vous compté toutes mes larmes ? Avez-vous compris le déchirement de mon cœur, et est-ce un regard de pitié que vous avez jeté sur moi du haut de votre croix ?

 

 

 

Lyon, mardi 15 novembre 1887

 

Tout ce que j'ai souffert depuis hier, est-ce un rêve terrible ? Ai-je bien toute ma raison, ne suis-je pas folle déjà ? Ma tête est vague, si vague aujourd'hui…

Nous sommes arrivés à Lyon le soir. J'ai demandé où était Charles : " Parti pour Menton depuis samedi. " - J'ai poussé un cri terrible… il m'a semblé que tout devenait sombre autour de moi, qu'un abîme de mort s'ouvrait à mes pieds, et je suis tombée sans mouvement, battant l'air de mes bras. - Je me suis relevée dans un désespoir sans nom… On a fait partir Charles précipitamment : c'est donc pour que je ne puisse pas voir le changement survenu en lui ! Il est bien malade ; il va mourir là-bas, tout seul, loin de moi. Maudit, mille fois maudit celui qui nous a séparés jusqu'au bout ! - Je n'aurai pas même la suprême douceur de le consoler au dernier moment. Il va mourir, mourir, et nous nous aimons tant…!

Je crois que j'ai été bien malade hier soir, mais j'ai tout oublié : je vois Maman, Luisa et Tante Tabareau me tenant les mains ; je me cramponnais à elles, leur demandant pardon, puis on m'emmenait ; j'étais secouée par d'affreux vomissements ; je tombais dans une sorte de torpeur dont je ne me réveillais que pour souffrir encore davantage.

Mon Dieu, écoutez-moi, ne repoussez pas la prière que je vous adresse avec tout l'amour, toute la foi, toute la confiance dont je suis capable. Rendez-le-moi, mon Dieu, rendez-le-moi ! S'il faut un miracle pour le sauver, faites un miracle, je n'hésite pas à vous le demander. Mon Dieu, je me jette à vos genoux, frémissante, égarée, folle de douleur, et ce sont les supplications du désespoir que vous jette mon cœur déchiré…!

 

 

 

 

Avri1 1888

 

 

Est-il vrai que tout soit fini, est-il vrai, ô mon Dieu, que vous m'ayez imposé une épreuve aussi horrible ? est-il vrai que je suis devant vous aujourd'hui, anéantie, brisée, écrasée, dans l'agonie d'une douleur sans nom ?! Vous me l'avez pris, vous m'avez arraché ce que je n'aurais jamais eu le courage de vous donner, et en me le reprenant, lui auquel m'attachaient toutes les fibres de mon être, c'est mon cœur aussi que vous avez arraché tout vivant !

Charles est mort, oui mort ! Son cercueil, il était là hier encore. J'étais à genoux à ses côtés, la tête appuyée sur le bois si dur comme jadis sur l'épaule de mon bien-aimé, les lèvres collées tout près de lui, parlant tout bas à son oreille comme s'il avait pu entendre encore ce que je murmurais pour lui seul…

Est-il possible qu'il soit mort ? est-il possible que ses yeux soient fermés à jamais, ses yeux si bons, si beaux ? - Mon Dieu, dans le désespoir où sombre ma raison tout entière, je ne peux vous jeter qu'un cri, avec tout le sang de mon cœur déchiré : pourquoi m'avez-vous abandonnée…?

O ce 23 avril de cruelle mémoire ! Je l'ai commencé à genoux devant vous, ô mon Dieu ! je l'ai commencé à Fourvière devant la statue de la Vierge, priant avec foi, priant avec confiance, croyant fermement que les cierges que je laissais là-haut, brûlant aux pieds de la madone, éclairaient sa guérison au lieu de soutenir son agonie ! Pauvre chère petite médaille que j'ai fait bénir pour lui, elle est là maintenant sur mon cœur, se confondant avec celle qui a consolé sa dernière heure, que ses lèvres mourantes n'ont pas quittée.

J'ai épuisé ce jour-là la coupe des douleurs immenses. Je revois cette terrible journée à travers un brouillard sanglant : l'oncle Bravais venant nous apporter une première lettre de Tante Irma, datée de Menton, nous préparant au dernier sacrifice ; les télégrammes échangés avec Menton, apportant d'heure en heure les progrès de cette maladie qui était aussi la mienne ; mes préparatifs de départ, mes supplications, mes prières, les gens que je voyais aller et venir devant moi comme des fantômes dans un rêve affreux. Puis à 8 heures du soir, un coup de sonnette qui retentit jusqu'au plus intime de mon être : un télégramme… Tout est fini… Il y a suspension de la vie chez moi… Je ne sens rien, plus rien… pas même battre ce cœur changé en pierre, et je reste là, les yeux hagards, tandis que ma mère essaye de me prendre entre ses bras, et que ses larmes brûlantes tombent sur mon front.

Mon père pleure aussi. Moi, je suis là-bas, agenouillée près de ce lit où il repose, mon bras soutenant sa tête pâle, mes yeux cherchant encore quelque étincelle de vie dans son regard éteint…

Il est mort, mort saris m'attendre, moi, sa fiancée, moi qui devais être sa femme… Vous l'avez ainsi voulu, ô mon Dieu, peut-être afin de rendre son sacrifice plus complet, et qu'il vous arrivât purifié par cette douleur suprême ? Il est devant vous à cette heure, ô mon Dieu, ne le recevez-vous pas dans vos tabernacles éternels…?

Le lendemain, on m'a emmenée à Yenne pour le recevoir. Deux jours d'attente, deux jours affreux, pendant lesquels les lettres de là-bas se sont succédées… Des fleurs qui ont reposé sur lui, près de son cœur, une mèche de cheveux coupée sur son front, reliques précieuses dont la vue m'a arrachée un moment à l'état de prostration dans lequel j'étais plongée.

C'est le jeudi 26 que son cercueil est arrivé sous la neige. Je voulais me traîner jusque là-bas, être là au moins pour le recevoir, mais on ne l'a pas voulu et je suis restée comme folle entre le général qui sanglotait, l'oncle Pierre qui me retenait dans ses bras, Tante Irma et Thérèse qui me parlaient de lui.

Le soir, on m'a conduite dans la chère vieille maison. Je marchais comme dans un cauchemar affreux, si profondément brisée de corps et d'âme que je ne sentais rien, rien que cette sensation de gouffre à mes côtés.

Quand je suis arrivée devant la porte qui me séparait de lui, j'ai éprouvé quelque chose de si horrible, un tel bouleversement de tout mon être, que j'ai cru mourir là, foudroyée par l'intensité d'une souffrance qui me broyait tout entière.

La porte s'est ouverte ; j'ai eu comme un éblouissement : il était là, comme autrefois, dans le petit salon où nous avions été si heureux jadis ; sous ce rayonnement de lumière et de fleurs, c'était son cercueil étendu devant moi. - D'un côté le Christ, de l'autre la Vierge, veillant sur son dernier et tranquille sommeil.

Je n'ai point poussé de cris, je ne me suis point tordu les mains dans un désespoir farouche. Au contraire, j'ai éprouvé je ne sais quel apaisement, comme si j'avais compris tout à coup que mon bien-aimé était entré dans le repos et que j'étais seule à souffrir, sanglotant convulsivement, la tête appuyée sur son cercueil.

O mon Dieu ! Vous avez entendu tout ce que je lui ai dit cette nuit-là, ma nuit de noces ! Si j'ai trouvé le calice trop amer, si la pesanteur de ma croix a déchiré mes pauvres épaules et si j'ai murmuré contre vous, pardonnez-moi ! Nous nous aimions tant et vous nous avez séparés !

On m'a emmenée me reposer pendant quelques heures, puis au matin, je suis retournée près de lui et j'ai voulu moi-même orner son cercueil. - Je suis restée là tout le temps, sentant qu'on allait me l'enlever, ne voulant pas perdre une minute de sa chère présence. Et tandis qu'on allait et venait autour de moi, jetant de l'eau bénite, priant auprès de lui, j'étais là, inerte, insensible, indifférente aux paroles de sympathie que l'on m'adressait et n'ayant qu'une pensée : celle que tout allait être fini.

Il faut l'emmener " dit Tante Irma. Je baise une dernière fois son cercueil : " Au revoir, mon bien-aimé, au revoir ! " Je me laisse conduire comme une enfant, là-bas, de l'autre côté de ta maison, et pendant que je suis là, serrée dans les bras de Maman, on vient, on l'emporte. Je vois tout cela par les yeux du cœur et j'éprouve une souffrance tellement indicible que je me sens défaillir.

Je vous en supplie, laissez moi aller là bas ! "

On m'aide à descendre, je passe dans le petit salon tout vide maintenant, et soutenue par Maman, j'arrive à l'église. Que de monde, que de prêtres, que de fleurs, que de lumières ! A travers le brouillard qui obscurcit mes yeux, je vois tout cela s'agiter ; il me semble que tous pleurent devant ce cercueil qui disparaît sous les fleurs. Il n'y a que moi qui n'ai plus de larmes ; je suis effondrée sur une chaise, dans un coin, l'œil hagard ; des gémissements sourds s'échappent de mes lèvres ; on me regarde en passant avec pitié ; oh, comme je souffre !

Tout est fini : son cercueil quitte l'église ; il n'y a plus là que les cierges tremblants et une odeur d'encens qui me monte à la tête. - Je ne me souviens plus de rien. Qu'est-ce qui vient de se passer ? Est-ce notre mariage ? - Je regarde ma robe : elle est noire ; mon voile : il est de crêpe ; on pleure à mes côtés. Je me relève, on me fait sortir de l'église, et je vois là-bas, là-bas, le long cortège qui se déroule dans un rayon de soleil. - Je comprends, maintenant. - Tout est fini. - Faites de moi ce que vous voudrez…

 

 

 

 

Novembre 1888

 

 

Six mois déjà que mon pauvre Charles dort là-bas, dans son lit de terre ! Je voudrais écrire sur ce cahier les derniers moments de mon bien-aimé, tous les moindres détails que j'ai recueillis de ces heures si précieuses qui ont été les dernières de sa vie, et pour la prolongation desquelles j'aurais donné si joyeusement dix années de la mienne.

Mes souvenirs, c'est tout ce qui me reste aujourd'hui. Ils sont là, formant comme une auréole autour de la douce et pâle figure de mon bien-aimé et mettant comme un sceau sur cette jeune vie si courte et si remplie.

Il y avait longtemps déjà (je l'ai su depuis) que mon pauvre Charles ne sortait plus de sa chambre. Jusqu'au dernier moment, poussant le sacrifice jusqu'aux dernières limites, il avait voulu me cacher son état, et les bulletins de santé que je recevais à Amélie-les-Bains m'entretenaient toujours dans mes illusions. Chaque jour, j'attendais son arrivée. Il faisait encore des projets, me parlait de notre réunion, et moi, je l'attendais là-bas, ne me doutant pas que mon cher malade n'avait même plus la force de quitter sa triste chambre d'hôtel.

Le 12 ou 13 avril, une lettre de Charles me bouleversa : elle m'apprenait l'arrivée de Thérèse à Menton. Je le crus alors bien malade, mais la lettre suivante était si rassurante : il me grondait de ma faiblesse, m'assurant qu'il était mieux ! et que sa sœur n'allait pas soigner un malade, mais tenir compagnie à un convalescent. Je me rassurai donc et continuai à bâtir des plans pour le retour des chers voyageurs.

Quelques jours après Pâques, Charles avait fait appeler au Grand Hôtel le bon abbé Nicolas, et il s'était confessé avec la foi et la simplicité d'un petit enfant.

Le lundi 16, Charles était très faible ; il voulut pourtant répondre à ma dernière lettre : il écrivit péniblement quelques lignes, et fut obligé de se reprendre à trois fois pour terminer sa pauvre lettre. - Thérèse, voyant les efforts que faisait son frère, voulut mettre l'adresse afin de lui éviter cette fatigue. " Non, non, laisse-moi, dit-il : tu sais comme Constance se tourmente ; si elle voyait ton écriture, elle s'inquiéterait. " - " A Dieu, à Dieu ma Yanïa ; je t'aime plus que ma vie. " Ce sont les dernière lignes qu'il a écrites en ce monde, mon bien-aimé, pauvres lignes tremblées que j'ai reçues avec joie sans me douter qu'elles m'apportaient comme le testament suprême d'un mourant.

Mercredi matin, Charles eut une crise : il eut alors un dérangement qui l'affaiblit à tel point qu'il lui fut impossible de se lever et que Tata craignit un moment de le voir mourir entre ses bras. Affolée, elle téléphona à Tante Irma d'arriver au plus vite. Le médecin, mandé en toute hâte, trouva Charles bien mal ; il dit à Thérèse que si le dérangement recommençait, le malade n'en avait plus que pour vingt-quatre heures. - Ce fut une terrible journée. Thérèse fit appeler l'abbé Nicolas ; il ne put que serrer la main de Charles. L'extinction de la voix était presque complète ; il était très abattu, très souffrant.

C'est, je crois, le vendredi matin qu'est arrivée ma réponse. J'y avais joint un petit mot pour Thérèse, qui m'avait écrit quelques jours avant pour demander que je m'unisse à une neuvaine au Père de la Colombière, faite pour la guérison de Charles. J'avais écrit sous une triste impression, et je me souviens que ces mots s'étaient échappés de ma plume : " Soigne-le bien, car, lui parti, il me semble que tout serait mort pour moi…! " - Thérèse, arrivée à cette phrase, s'était arrêtée, n'osant continuer. " Tu t'arrêtes ? " demanda Charles. Thérèse hésitait encore. " Lis-moi tout, je veux tout savoir " insista Charles, et Thérèse ayant achevé sa phrase, Charles se mit à sangloter.

Ce fut la seule fois, me dit-elle, que Charles laissa voir à sa sœur qu'il connaissait son état. Ce fut la seule minute de faiblesse de mon bien-aimé. Il dut faire dès lors le sacrifice de sa vie. - Et si cet acte de suprême renoncement eut ses douleurs et ses angoisses, nul autre que vous, ô mon Dieu, n'a pu le lire dans son regard tranquille et résigné. Nul autre que vous n'a assisté à cette lutte de son pauvre cœur, à cette lutte dont il est sorti victorieux, l'auréole des prédestinés autour de son jeune front.

Tante Irma arriva le vendredi. Charles la reçut avec bonheur. Dès qu'il se trouva seul avec elle, il lui dit combien il était heureux et rassuré de sentir un tel appui à sa sœur dans un si terrible moment. Il prévoyait tout, pensait à tout, parlait de sa mort prochaine avec une résignation, une tranquillité surhumaine. Comme Tante Irma, craignant de le fatiguer, voulait renvoyer à un autre jour ses explications, il insista doucement, disant qu'il serait plus tranquille, qu'on ne savait pas ce qui pouvait arriver et qu'il voulait mettre tous ses papiers en ordre : " C'est vous qui trierez mes papiers : vous rendrez à Constance toutes ses lettres, n'est-ce pas ? Vous prendrez mes clefs de Paris, et c'est l'oncle Laurent qui se chargera là-bas de choisir ce qu'il faut lui donner à elle. L'oncle, qui aime tous les papiers de famille, gardera tout ce qui a rapport à la famille. Les papiers insignifiants seront brûlés, les lettres de ma famille rendues à mon père. "

Tante Irma, le voyant s'affaiblir rapidement, lui demanda à plusieurs reprises s'il serait heureux de me voir : " Oh oui, oui, bien heureux " répondit-il, et un sourire radieux entrouvrit ses lèvres. " Mais non, il ne faut pas qu'elle vienne, ma pauvre petite Constance : vous savez comme elle se tourmente, et puis cela ne convient pas…! A l'hôtel, tout le monde sait que Thérèse est ma seule grande sœur ; on ignore les liens qui m'attachent à Constance… Non, non, il vaut mieux qu'elle ne vienne pas. "

Il continua à parler longtemps de tous ceux qu'il aimait. A plusieurs reprises, il nomma son père, et comme Tante Irma craignait que l'amertume de certains souvenirs vint le troubler au dernier moment : " Pauvre Père, dit-il, il m'a fait souffrir, mais que voulez-vous, il est comme ça… Ce n'est pas sa faute, non, ce n'est pas sa faute ; il croyait bien faire. Voyez (et un pâle sourire éclaira son visage), il se figurait que je deviendrais fou, et vous voyez de quoi je m'en vais ! Pauvre Père, mais ce n'est pas sa faute…! "

Tante Irma lui parla d'espoir de guérison, mais Charles, secouant la tête : " Pauvre Tante, je sais bien que je ne pourrais jamais guérir complètement, je ne pourrais donc pas me marier, je ne le voudrais pas, et comme je ne tiens qu'à cela… à elle, eh bien, vous voyez, il vaut mieux que je m'en aille… "

Le samedi, le général, mandé par télégramme, arriva du fond de la Bretagne pour serrer dans ses bras " son cher enfant ". - Charles l'accueillit avec reconnaissance. Le général pleurait silencieusement : " Mon cher enfant, tu ne m'en veux pas ? Je t'ai écrit quelquefois un peu durement ? " Charles l'interrompit du geste : " Mais mon oncle, vous aviez raison, toujours raison. Combien vous êtes bon pour moi ! " - Il avait les yeux tournés vers lui, ses yeux si profonds et si brillants, lisant sur le visage de son oncle comme en un livre ouvert, sur ses traits bouleversés par l'émotion, la certitude que l'heure des adieux était proche. - Quand il sortit de la chambre, Charles le suivit du regard, un regard si doux, si résigné : " Ce cher oncle, il a bien du chagrin de me voir si mal. Comme il est bon ! "

Le dimanche, l'abbé Nicolas étant revenu, Charles demanda l'extrême-onction : " Mais, dit-il à Tante Irma, cela pourrait effrayer l'oncle et Thérèse vous les engagerez à aller se promener sous un prétexte quelconque, et M. l'abbé viendra ; tout est convenu avec lui. "

L'abbé Nicolas vint en effet vers 4 heures. " Charles envisageait bien la mort il savait qu'il allait rejoindre son Dieu, dans une patrie meilleure. Il avait désiré, pour recevoir le sacrement de l'extrême-onction, la présence de son père, auquel il pardonnait tout. " Il dit à l'abbé que l'obéissance à son père lui avait coûté de grands sacrifices, mais qu'il s'était soumis.

Tante Irma seule était présente à la cérémonie. Le cher bien-aimé était rayonnant de foi et d'espérance. " Cela ne fait pas mourir, disait-il, et cela me fait tant de bien ! A présent, je suis entièrement tranquille. "

La suffocation douloureuse dont il souffrait l'empêchait de communier. Le bon abbé Nicolas lui confia une relique de la vraie croix qu'il plaça sur son cœur ; dans les angoisses de la douleur, il la baisait respectueusement.

La nuit du dimanche au lundi fut agitée. Au matin, tous les symptômes d'une fin prochaine se firent jour : il était haletant, baigné d'une sueur froide ; l'extinction de la voix était presque complète.

Le général et Tante Irma le soulevaient, l'arrangeaient, et à chaque petit service, il murmurait " merci " avec un regard indéfinissable de tendresse et de gratitude. " Souffres-tu ? demandait tante Irma. - Non, non, je ne souffre pas. " On approchait de ses lèvres la relique de la vraie croix ; il la baisait. Tante Irma épongeait son front inondé de sueur ; Thérèse tenait sa main déjà froide. Son cœur battait, battait avec une force effrayante, comme si tout ce qui lui restait de vie s'était concentré dans un battement suprême.

Un moment, il ouvrit les yeux et une expression d'étonnement douloureux, d'angoisse indicible passa dans son regard. " Mon cher enfant, cela va être fini ; courage, courage, courage. " Tante Irma redressa ses oreillers. " Merci, merci, murmura-t-il ; maintenant, je vais m'éteindre… - Tu vas t'étendre…? -Non, non, m'éteindre… " et il eut un sourire de bienheureux. Ses lèvres cherchèrent encore une fois la croix du Sauveur, il pencha la tête doucement, comme s'il eût prêté l'oreille à quelque grande voix, et le rayon de soleil mourant qui entrait par la fenêtre trouva ses yeux éteints, ouverts à cette immense aurore, aube blanchissante de l'éternité…

Et maintenant, que me reste-t-il à dire ?! L'oncle Charles le prit dans ses bras en sanglotant, l'habilla comme un petit enfant, le couvrit de fleurs, et le lendemain, le coucha lui-même dans son cercueil, un oreiller sous sa tête pâle, les mains jointes, la lettre que je lui avais écrite placée sur son cœur… Mon Dieu… mon Dieu… et cela a été la fin, et l'on a recouvert son cher visage et moi… moi… qui l'aimais… je ne l'ai point revu…

Oui, je le sais, il est arrivé au port, à ces jours " sans tristes lendemains " auxquels il aspirait. Je me jette au pied de cette croix du Sauveur qui a consolé son agonie et qui doit être désormais comme le pont jeté entre nous pour passer du Temps à l'Eternité. Dans mon cœur déchiré, l'apaisement ne s'est point fait encore. O Dieu, fiat, fiat. Je me prosterne devant Lui, j'adore sa main toute-puissante, mais je suis encore trop près du drame déchirant de la séparation, des émotions poignantes qui l'ont suivi, pour pouvoir aimer cette volonté divine qui m'atteint aux sources mêmes de la vie.

 

 

 

in La gazette de l'île Barbe numéro spécial, 1993

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