General Charles Goybet Inspecteur de la Cavalerie : Lombardie, Crimée , Guerre de 1870

GOYBET (Charles, Louis), GENERAL INSPECTEUR DE LA CAVALERIE
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Né à Yenne le 3 décembre 1825 Oncle de Mariano Goybet mon arrière Grand père, élève à l’Académie royale militaire de Turin, Grand officier de la légion d’honneur. General de Division , Inspecteur de la Cavalerie.


Il est issu d’une famille d’importants propriétaires terriens alliée à la noblesse locale et dont les ançêtres ont occupé d’importants charges administratives. (notaires royaux, marquis de Yenne,..)


Le 15 Janvier 1838, à l’àge de douze ans, Charles Gobet quitte sa ville natale , Yenne, pour rentrer à l’Académie Royale militaire de Turin . La rupture est brutale pour Charles qui n’est encore qu’un enfant : la barrière des Alpes crèe un isolement physique , la langue Italienne est imposée à ce Francophone , la discipline stricte exclue les vacances en famille et la visite au parloir se fait derrière une grille , il n’est pas possible de posséder aucun objet personnel ( il est interdit de détenir une cassette fermant à cle ) . L’emploi du temps « Scolaire » n’est certes pas trop lourd : trois heures de classe et deux heures d’études ; mais l’essentiel est une mise en condition qui fait alterner les punitions sévères ( le cachot au pain et à l’eau ), les arrêts simples ou de rigueur , avec une émulation constante ( examens, compositions , grades dans dans les différentes matières du programme, ainsi Charles Goybet fut sergent en calligraphie ) . Charles accepte son sort sans se plaindre mais il travaille sans zèle ; très attaché à la Savoie il souffre de son éloignement et de sa séparation d’avec sa famille . Ainsi débuta une carrière militaire qui fit de Charles Gobet un officier sarde puis un général Français , inspecteur de la cavalerie . Cette pédagogie de l’enfermement et de la rupture pour préparer dès la jeunesse au service armé , n’est en fait que la systématisation de principes d’éducation alors reçus de manière courante .



Goybet entra au service de la Sardaigne le 29 août 1844 à l’âge de 19 ans, et fut nommé en 1847 sous-lieutenant dans Savoie-cavalerie. Lieutenant le 9 septembre 1848, il prit part avec son régiment aux campagnes de Lombardie (1848 et 1849) contre les Autrichiens ; mention honorable par décision royale pour s’être distingué à la bataille de Volta.


Désigné comme aide de camp du général de division comte Trotti, à Chambéry, il obtint de son chef de l’accompagner en Crimée (campagne de 1855 et 1856) et combattit en brave à Tchernaïa (1855). Capitaine le 16 novembre 1856, il fit la guerre de 1859 dans les chevaux-légers d’Aoste et assista aux combats mémorables de Palestro et de San Martino. Sa conduite lui valut d’être nommé major dans un régiment nouveau, Florence-cavalerie.


Après l’annexion de la Savoie à la France (1860), le major Goybet opta pour la France et passa de l’armée sarde au service de son nouveau pays en retrouvant le 20 mai 1860 son grade de chef d’escadrons dans la cavalerie impériale, au 4e dragons de Lyon. Le 13 août 1863, cet officier supérieur reçut la croix de chevalier de la Légion d’honneur, et le 13 août 1868, étant en garnison à Lunéville, les épaulettes de lieutenant-colonel à son régiment du 4e dragons.


Il se trouvait à Lille au moment de la déclaration de guerre à la Prusse, le 15 juillet 1870. Il en partit pour se rendre à la 2e brigade de la division de cavalerie du 3e corps (Bazaine puis Decaen), et fut un des premiers à la frontière. Il combattit le 14 août à Borny, où son général de division fut blessé, le 16 à Gravelotte, le 18 à Saint-Privat. Il contribua à la défense de Metz et fut envoyé prisonnier en Allemagne, ayant reçu le 19 octobre, quelques jours avant la capitulation de la ville, la croix d’officier de la Légion d’honneur.


À son retour d’Allemagne, M. Goybet rentra à son régiment à l’armée de Versailles. Promu colonel du 20e dragons le 3 février 1872, il prit à Provins le commandement de son nouveau régiment, qu’il mena ensuite à Clermont-Ferrand et à Limoges à la 12e brigade.

Promu général de brigade le 5 juin 1877, il reçut à Épinal le commandement de la 1re brigade de chasseurs à cheval, et ensuite, fit partie à Fontainebleau de la 5e division de cavalerie.


Promu commandeur de la Légion d’honneur le 7 juillet 1884, puis élevé à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur, divisionnaire en 1887, le général Goybet fut placé dans le cadre de réserve le 3 décembre 1890, après quarante-six ans de services, quatre campagnes et une citation. Il est mort en 1910. Il était officier de l’Instruction publique.



Sources :


Compte-rendu de Jacques Lovie , 13 Avril 1977 sur le livre de Henri Putz . ‘’Une éducation militaire Sarde.’’
Théophile LAMATHIERE,
Le Panthéon de la Légion d’honneur, tome VIII,
et Alfred ANTHONIOZ,
Généraux savoyards, Genève, 1912.











CHARLES DANS LA CAMPAGNE CONTRE L'AUTRICHE 1848

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LA LOMBARDIE


Conquise en 1797 par Bonaparte qui la transforma en République Cisalpine, la Lombardie (Lombardia) fut rendue par le congrès de Vienne à l'Autriche qui l'associa à la Vénétie pour former le royaume lombardo-vénitien.
En 1848, un soulèvement favorable au Risorgimento réussit à chasser provisoirement les autrichiens de Milan. Toutefois le très martial maréchal Radetzky, malgré ses 82 ans, contre-attaqua. Il écrasa les troupes de Piémont Sardaigne aux batailles de Custozza & Novara et permit ainsi à l'Autriche de réintégrer ses pénates.
Ce n'est qu'en juin 1859 que les piémontais très fortement épaulés par les français réussirent à prendre le dessus sur l'Autriche lors des boucheries de Magenta & Solferino. Toutefois le 12 juillet, Napoléon III, rendu inquiet par les pertes dans son armée, stoppait tout. A l'armistice de Villafranca, il obtenait le rattachement de la Lombardie au Piémont Sardaigne de Victor Emmanuel II & Cavour en échange de la Savoie & Nice pour la France et du maintien de l'Autriche en Vénétie


CHARLES GOYBET EN 1848


Les Goybet etaient d’importants propriétaires terriens solidement installés sur leur domaine de Volontaz, commune de Yenne, localité située aux bords du rhone sur la route Chambery.
Antoine Goybet, Syndic de Yenne en 1848, avait quatre fil, Charles, Pierre, Laurent et Alexis.
Charles écrivit ses lettres alors qu’il était Lieutenant au régiment de Savoie – Cavalerie.
Né à Yenne le 3 Décembre 1825, il était entré à 13 Ans à l’Académie militaire de Turin. Il prend part comme Lieutenant à la campagne contre l’Autriche du printemps et de l’été 1848.
Une série de lettres écrites à son père nous donne un remarquable aperçu de la guerre.


Le journal Turinois Concordia écrit « Si nous parvenons à nous rendre maîtres de Verone avant que l’armée Autrichienne ait reçu des renforts notre indépendace est assuré . Protéges par cette place , nous pourrons nous avancer dans le Tyrol et empécher l’arrivée de nouvelles troupes ennemies ……. Le succès de nos armées et la durée de la guerre sont en question dans l’occupation de cette clé de la Lombardie ».

Le Courrier des Alpes « Nos forces se concentrent sur Vérone pour tenter un coup décisif Nous aimerions voir se confirmer que 4000 Piemontais ont passé l’ Adige à Pontone «

Pendant ce temps le Lieutenant Goybet est aux prises avec des problèmes de cantonnement…….



PROBLEMES DE CANTONNEMENT .......



Villafranca le 28 Juin 1848.



Mon cher Papa,


….. Ici nous avons une chaleur étouffante ; et nous n’avons même pas un petit ruisseau ou l’on puisse se baigner ; les mouches sont en telle quantité que si l’on veut manger quelque chose , il faut mettre les mains dans l’assiette si l’on ne veut pas manger les mouches.
La nuit on ne peut pas dormir à cause des insectes qui vous piquent et vous font enfler .
Ce qui est aussi très malsain c’est que depuis que nous sommes partis de Crémone l’on ne trouve pas de latrines dans les maisons de manière qu’ici comme dans toute la Vénétie l’on est obligé de faire une demi- lieue pour aller faire ses besoins en campagne ; et les soldats qui ne peuvent pas sortir de la ville sont obligés de se décharger dans les cours et pendant la nuit dans les rues ce qui cause une odeur insupportable .

Quant à la nourriture elle est extremement chère. A diner, l’on vous donne trois petits plats et la soupe et l’on vous demande 2.50, alors l’on crie qu’ils sont de la canaille mais à la fin il faut payer . Une bouteille de vin que l’on paye 6 sous en Piemont , ici l’on paye 15 sous.
Au café, c’est pire encore, l’on ne peut pas déjeuner avec du café au lait et tremper quelque chose dedans à moins de 10 à 12 sous . Les marchandises sont aussi la même chose, je n’avais plus de calçons les miens étaient tous en lambeaux, j’ai dû acheter de la toile, ils me l’ont fait payer 1F50 il razzo ; il m’en faut trois pour faire une paire de calçons ; il est vrai que la toile est de la toile de lin beaucoup plus belle et plus forte que celle qu’on fait en Piemont.
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Mon cheval gris n’ a jamais été si gai qu’à présent , je ne peus pas le tenir tranquille un moment quand je suis dessus . IL est rond comme une boule . On dirait qu’il ne peut pas marcher tant il est gras. Maintenant j’ai un excellent soldat domestique qui a bien soin
du cheval et de mes effets. J’en suis très content .
………………
Embrasse bien de ma part la maman et dis lui qu’elle ne se mette pas en peine sur mon compte. Embrasse aussi l’oncle et la tante Piollet et Pierre. Si nous partons d’ici bientôt
Je t’écrirais.
Adieu mon cher papa je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que Maman


Ton fils affectionné Charles Goybet


* Villafranca di Verona au sud est d’une ligne Peschiera- Verone, ou devait se conclure l’armistice de 1859. Cette localité commandait le nord du secteur entre Minois et Adige.




LA PRISE DE GOVERNOLO




« La voie commencée par nos soldats sur la colline de Vérone pour transporter le canon et , de là , battre la ville s’execute avec une incroyable célérité… Le Duc de Genes, avec 25000 hommes, bat Verone en deça et au-delà de l’Adige …Le sommet de ladite colline dominant la ville est pris « , affirme le « Patriote Savoisien » des 19 et 20 Juillet. Et puis il y a la prise de Governolo !




Malvicino , le 31 Juillet 1848

A Alexis Goybet, Asseseur au tribunal
Albertville

Je vais te raconter en peu de mots une des plus belles journées qu’a eu notre armée depuis qu’elle est en campagne et qui a eu pour resultat la prise de Governolo , la prise de deux drapeaux, quatre pièces de canons plus de 400 prisonniers et plus de 300 morts du coté des Autrichiens .
Une colonne d’Autrichiens s’étant dirigée sur le duché de Modène, le général Bava à la tête des brigades d’Acqui et de Casal , de Genes – Cavalerie et des deux batteries d’artillerie alla pour leur couper la retraite . Les Autrichiens voyant venir nos troupes se retirèrent dans le village de Governolo. le General Bava les poursuivit jusque vers le pays et fit entourer par l’infanterie et les trois premiers escadrons de Gènes – Cavalerie.
Ensuite comme les Autrichiens s’étaient barricadés dans le pays l’artillerie commença à coups de canon à mettre à bas les barricades . Quand elles furent presque détruites l’on donna l’ordre aux trois autres escadrons de Gênes Cavalerie d’entrer à la carriere dans toutes les directions et de les massacrer . Le premier qui se présenta fut le Chevalier Brunetta qui à la tête de son peloton se présenta à la barricade ; quand il fut près des maisons les Autrichiens firent une décharge si forte que lui et tout son peloton tombèrent de cheval, il reçut deux balles qui le blessèrent , une au cou, l’autre aux côtes . L’on prétend que les blessures ne sont pas mortelles.
Il est parti avant-hier pour Crémone , le reste des trois escadrons entrèrent dans diverses directions à la carriere suivis par l’artillerie légère et firent un tel massacre que l’on trouva plus de 300 morts dans le pays

Imagine-toi la moitié du régiment de cavalerie charger dans les rues avec nos lances qui sont très longues et très pointues, tous (ceux ) qu’elles touchent sont morts et puis ceux qui tombaient seulement par le choc de nos chevaux étaient écrasés par l’artillerie lègère qui était aussi à la charge derrière la cavalerie. De 1000 qu’étaient les Autrichiens dans le pays , 200 tout au plus furent assez heureux pour pouvoir se sauver.
Le reste resta ou morts ou prisoniers

Notre perte fut de deux officiers de Gène Cavalerie qui perdirent la vie à cette occasion. L’un est le Comte Gattinara lieutenant – adjudant –Majordans Gêne – Cavalerie charmant garçon avec lequel j’étais lié ; l’autre est monsieur Appriotti ; il venait de passer officier. Il n’y a pas un mois . l’on compte la perte de Gênes- Cavalerie de 18 à 20 hommes entre sous-Officiers et soldats ; quant aux blessés je n’en sais rien . Ce qu’il y a de Facheux pour Gattinara qui est mort , c’est que les Autrichiens s’étaient rendus quand un soldat , le voyant passer devant lui prit son fusil Qui était par terre et lui fit feu dessus et l’attrapa au milieu du front.

Avant-hier Nice Cavalerie a pris un convoi aux Autrichiens de 1500 sacs d’avoine .
Maintenant Mantoue est bloqué de tous les côtés. Nous espérons grâce aux fièvres qui règnent dans la ville à cause du mauvais air que dans peu de temps elle sera notre possession.
Le roi avec son Quartier General s’est transporté de Roverbela à Mamirolo. De nouveau il n’y a rien jusqu’à présent .

Je te prie de faire passer cette lettre à Laurent qui demande souvent des nouvelles de la guerre.
Adieu mon cher ami, je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que laurent.

Ton affectionné Ami et frère
Charles.





MILAN AUX MAINS DES AUTRICHIENS



Le « patriote Savoisien » relate ces faits

Milan 4 Aout 2h de l’après midi

« Ce matin la population était divisée . La cause était l’incertitude ou on était sur les secours de la France . L’ennemi est à nos portes . La troupe Piémontaise crie Aux Armes. ».

On bat la générale dans tous les Corps de Garde, de tous côtés on entend le tocsin.
La population se ranime, et malgré des flots de pluie , les rues sont pleines de Gendarmes .
Le bruit du canon approche.
4 h après midi – Radetski est à Gomvolta , hors de la porte Romaine ( 2 miles).
Un combat acharné s’engage . Les Autrichiens sont repoussé avec pertes de 3 pièces de canon et de 500 hommes tués ou blessés . Les nôtres ont eu deux tués et peu de blessés … »


De son coté Goybet, qui se trouve à Vigevano, fait etat à l’usage de sa famille de remous autrement serieux et spectaculaires. .

Vigevano le 8 Aout 1848

Je vais te raconter en peu de mots de quelle manière nous avons passés le dernier jour que nous sommes restés à Milan. Il faut que tu saches que le Roi quand il est rentré dans Milan , c'est-à-dire le 4 Aout avait fait afficher aux murs des maisons de Milan des proclames (sic) dans lesquelles il disait qu’il était venu ici avec presque toute son armée plutôt que d’abandonner la ville, et que pour l’aider il invitait les citoyens à faire des barricades dans toute la ville pour pouvoir mieux se défendre .

Le soir pendant toute la nuit l’on ne voyait dans tout Milan que des hommes et des femmes à transporter des matériaux, à dépaver les rues pour faire des barricades ; et le lendemain matin toutes les barricades étaient achevées.
A minuit j’étais encore dans les rues de Milan qui me promenais avec quelques officiers ; c’était un plaisir de les voir et de la manière et avec quelle ardeur ils travaillaient et quand ils nous voyaient passer ils criaient . « Vive les piémontais » . le lendemain matin avec toutes les proclames qu’ils avaient fait la veille , le Roi réunit le conseil de ses généraux et leur dit que n’ayant plus de munitions pour défendre la ville , il demande quel parti il faut prendre .
Je ne sais pas les discussions qui eurent lieu mais le résultat fut que le jour même ils devaient partir pour se porter sur nos frontieres . Le peuple milanais, voyant tous les généraux sortir de chez le Roi prêta l’oreille et en peu de temps parvint à savoir que le roi avait décidé de partir avec toutes ses troupes et avait capitulé avec Radeski, lequel devait entrer par une porte de la ville de suite après que nos troupes seraient sorties .

Le peuple ayant su cela commence à crier aux armes, qu’ils étaient trahis, et voyant les équipages du Roi qui commençaient à défiler , ils les arrétèrent. Des voitures , ils les tournèrent sens dessus dessous et en firent des barricades ; la caisse particulière du Roi qui se trouvait aussi là fut pillé . Il s’y trouvait une cinquantaine de mille Francs puis ils se portèrent au Palais ou était logé le Roi, le retinrent lui, et tous ses Generaux prisonniers et ils mirent en garde à la porte pour ne pas le laisser sortir .

pendant ce temps là , je me trouvais dans une auberge avec deux officiers de mon régiment qui déjeunions et cette auberge se trouve en face du théatre de la Scala qui est au centre de Milan ; nous étions là tranquilles quand le maître de l’auberge vint nous dire de sortir de suite parce que lui voulait fermer les portes ; parce qu’ayant été trahis par nous, les Autrichiens devaient entrer dans la journée , il voulait avoir le temps de partir . Nous sortons ; à peine étions nous dehors de la porte que nous voyons venir vers nous les habitants de Milan armés de fusils, nous criant Trahison, Mort aux traîtres Piémontais qui nous ont vendu. Nous voyant dans cette position nous n’avons rien dit , nous avons pris la route pour aller à notre quartier qui était à une demi-lieu de l’endroit ou nous étions et par la route ceux qui nous arrêtaient nous cherchions à les persuader que ce n’était pas vrai, que nous ne partions pas. Enfin nous arrivâmes à notre quartier sans aucun accident.

Plusieurs officiers qui se trouvaient dans le centre de Milan furent arretés, mis en prison et sur le point d’être fusillés pat la populace ; ils ne pensaient pas que les pauvres Piemontais qu’ils voulaient tuer , il y avait déjà quatre mois qu’ils se battaient pour eux et avaient souffert beaucoup plus qu’ils ne pensaient .

Quand je fus arrivé au quartier tous les chevaux étaient déjà bridés ; l’on nous fit monter à Cheval ainsi les deux régiments de cavalerie qui étaient dans le même quartier que nous fit aller sur la place Château , et de là pour nous faire sortir de Milan par la porte Ticinese. Tous nos six Régiments de Cavalerie furent conduits sur la place Château , et de là pour nous faire sortir de Milan par la porte Ticinese. Tous nos six Régiments de Cavalerie furent ainsi conduits sur la place Château quand nous étions tous là que l’on n’attendait plus que le moment de se mettre en marche pour partir l’on vint nous dire que le Roi était prisonnier et que les Millanais auraient tué le Roi si la troupe fut sortie.

Un moment après l’on attachait au coin des rues un proclame dans lequel le Roi .avait juré de rester dans la ville et de s’y défendre jusqu’au dernier moment et qu’il jurait plutôt mourir que se rendre. Nous mimes alors pied à terre attendant d’être attaqués d’un moment à l’autre par devant les Autrichiens et par derriere des Millanais qui voulaient venir nous massacrer .
Nous restames tout le jour et toute la nuit dans cette position ; si Radeski fût ou nous étions il aurait pu prendre toute la cavalerie sans coup férir parce que nous ne nous serions pas battus et même que nous eussions voulu nous battre nous n’aurions pas pu.. Nous fumes en pied sans manger , les chevaux bridés, la bride à la main tout le jour et toute la nuit et l’on avait dit qu’ à la tombée de la nuit nous aurions été attaqués par les Milanais et pour vérifier ce qu’on nous avait dit à la tombée de la nuit nous entendions 3 coups de canon ; il parait que ce devait être le signal mais heureusement il n’y eu rien ; mais nous passâmes 24 heures dans une bien mauvaise position ; l’on croyait bien plus les Millanais que Radeski.

Pendant tout le temps que le Roi demeure prisonnier, on lui tire beaucoup de coups de fusil et les vitres et le plafond de sa chambre sont criblés de balles . On voulait le tuer ; enfin à minuit, il fut emmené par une Compagnie de Bersaglieri qui le conduisirent jusque hors de la ville .

Le lendemain matin de bonne heure toutes nos troupes sortirent de la ville et prirent la route pour se porter sur nos frontières ou elles se trouvent actuellement ; les dernieres troupes qui sortirent de Milan furent harcelées par les Milanais qui tiraient sur eux (sic) pendant qu’elles se retiraient . Nous n’ étions pas encore tous sortis que les Autrichiens entraient déjà dans Milan par une autre porte . Les premiers qui entrèrent dans Milan furent les Hussards qui firent leur entrée , musique en tête.et aux cris de vive les Autrichiens par les Millanais. Des officiers de nôtres qui se trouvaient encore dans la ville purent encore entendre ces cris. Au reste Radeski avait promi de tout oublier et il a donné la permission de sortir de la ville . et d’y entrer sans inquieter personne pendant 24 heures. Le roi est ici . Il a encore envie de faire la guerre mais bien qu’ il le veuille il ne pourra pas la faire parce que son armée se refuserait de passer le Tessin, et puis il est odieux à toute son armée. L’on dit qu’il est ambitieux , un traitre sans cœur âme et têtu enfin tout ce que l’on peut dire d’un homme qui a sacrifié si mal à propos son armée, et cela tout par orgueil, et l’on ne dit pas cela que personne ne l’entende, tous les officiers le disent fort en plein café. Quand ces choses seront un peu plus en ordre je demanderai une permission d’une année et j’espère pouvoir aller faire les vendanges de cette année.



Adieu mon cher Papa, embrasse bien de ma part Maman ainsi que l’oncle et la tante Piollet. Alexis, Pierre et Laurent.
Je t’embrasse de tout mon cœur ainsi que Maman et toute la famille.
Ton affectueux et respectueux fils .

Charles


Le 9 Janvier 1849 il écrit de Verceil à son frère , Pierre étudiant en Droit à Chambéry :

« Tout le monde parle des affaires de la Savoie et pour mon compte je suis très content que la Savoie se fasse écouter ; et quelle n’aille pas se jeter dans le gouffre ou va s’engloutir le Piemont s’il continue : tout mon régiment et ceux qui pensent bien et qui ont quelque chose à perdre sont du coté de la Savoie parce qu’ ils voient l’impossibilité de faire une guerre à L’Autriche dans ce moment –ci qui ne présente aucune chance de réussite L’armée en général est contraire à la guerre ; et contraire au ministère actuel qui, à ce qu’il paraît, cherche à se faire haïr de tout le monde ; je ne crois qu’il puisse durer longtemps » .



Source : Un officier Savoyard en 1848 de Jacques Lovie















CHARLES GOYBET : DE CHAMBERY A SEBASTOPOL
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Avant propos d’Henri Goybet





Henri Putz alors Professeur agrégé au Lycée Corneille de Rouen publie les lettres de Charles Goybet à sa famille alors Aide de Camp Savoyard du Général de Division Comte Trotty sous le titre ‘’ De Chambery à Sebastopol ‘’ dans la collection de documents inédits dirigée par Gérard Mauduech N° 2 . (1975).



Alexis goybet grand père de Mariano qui épousa Louise de Montgolfier est le frère d’Antoine Goybet maire de la ville de Yenne, chevalier de la légion d’honneur , père de Charles Goybet alors aide de camp en Crimée et dont on connaît la brillante carrière.




Nous étudierons d’abord la guerre de crimée et le siège de Sebastopol avec des textes d’Alain Decaux et André Castelot tirés de leur dictionnaire d’histoire de France Edtion Perrin novembre 1986, un texte également de marie Odile Mergnac exposant le caractère moderne et cruel de cette guerre. Nous verrons aussi les effets surprenants de la guerre de Crimée sur le développement de la météorologie nationale. (Tirè site météo françe) . Mon souci est de replacer les lettres de Charles dans leur contexte historique en apportant au lecteur des aspects Généraux et quand c’est possible y glisser un éclairage différent .




Après avoir campé le décor nous passerons au vif du sujet avec un Avant Propos d’Henri Putz sur Charles Goybet et sa famille , puis nous seront livrées ces lettres passionnantes de Charles écrivant à son père Antoine . C’est un témoignage capital pour notre famille car il est vivant , plein d’anecdotes et nous montre de plus que Charles par sa position et ses prédispositions était un observateur privilégié de ce siège et cette victoire dont la Capitale en porte encore fièrement le souvenir à travers ses rues et monuments.











LA GUERRE DE CRIMEE








La guerre de Crimée est née du désir des Français et surtout des Anglais de soustraire les détroits de la mer Noire à la menace Russe .


Le gouvernement de la reine Victoria obéissait à une loi constante de la politique britannique : s’opposer à ce que les autres grandes puissances s’assurent des positions maritimes stratégiques . En l’occurrence , Napoleon III partageait le même souci , en y ajoutant des arrières pensées diplomatiques et un motif religieux



Arrière-pensées diplomatiques : par la cobelligérance avec l’Angleterre , ramener l’entente entre l’Aigle impérial et le Lion , prouver que « l’Empire c’est la paix . » (du moins en Europe !) ; profiter de la méfiance de l’Autriche envers la Russie pour les dresser l’un contre l’autre , autrement dit casser la vieille alliance des Etats chrétiens d’ Europe orientale contre la France impériale .



Motif religieux : la France est par tradition protectrice des lieux Saints. Un traité signé en 1740 entre Louis XV et la Porte l’a solennellement confirmé Or depuis environ un siècle , le clergé grec évince peu à peu les desservants latins de Bethléem et de Jérusalem
Les Byzantins bénéficient du soutien efficace du Tsar qui déclare avoir à veiller sur les intérêts de plusieurs millions de chrétiens orthodoxes vivant sous la domination turque.



Depuis 1828 Nicolas 1er guette la succession de la sublime Porte , qu’il qualifie d’‘’homme malade de l’Europe . En 1852 , ses intentions belliqueuses se traduisent dans les faits . La Russie méridionale est mise sur pied de guerre . L’année suivante , ‘’ les ‘’principautés’’ ou provinces moldo-valaques sont envahies, la flottte d’Osman Pacha est coulée à Sinope (30 Novembre). La mer Noire devient un lac russe .



Le 25 mars 1854, la France et l’Angleterre déclarent la guerre à la Russie . Un corps expéditionnaire franco-anglais se rassemble à Gallipoli sous les ordres de Saint-Arnaud et de lord Raglan puis marche sur Varna .



Les Russes sont contraints d’abandonner le siège de Silistrie et d’évacuer les provinces moldo-valaques qui sont plaçées sous la surveillance de l’Autriche Le théâtre des opérations se déplace alors pour une diversion en Baltique où les alliés s’emparent de Bomarsund (Aout) et bloquent le port de Kronstadt .



Pendant ce temps, le choléra fait des ravages en Dobroudja. Les alliés décident d’aller attaquer Sébastopol. Le commandement allié commet alors l’erreur de surestimer les défenses de la ville . Un vaste camp retranché s’établit et au Sud de la place Canrobert, qui a remplacé en Septembre Saint-Arnaud mort du choléra, perd assez de temps pour que les Russes puissent organiser leur défense. Toutefois Menchikov, qui n’a pas réussi à rompre les lignes alliés à Balaklava en Octobre , ni à Inkerman en novembre, ne parvient pas non plus à gêner sérieusement les travaux du siège qui vont se poursuivre pendant l’hiver. Canrobert est relevé de son commandement sur sa propre demande . Pélissier le remplace en mai 1855.
Peu de temps après Simpson succède à lord Raglan, emporté par le choléra. C’est alors que commencent les hauts faits de la campagne : prise du Mamelon-Vert et des ouvrages blancs ( 7 Juin ), combat du pont de Traktir (16 Aout) , enfin assaut victorieux de Malakoff (8 Septembre) qui entraine la chute de Sebastopol .La guerre prendra fin après la bataille de Kanghil (29 Septembre) et l’occupation de Kinburn et d’Otchakov le mois suivant.




A l’issue d’un congrès ouvert à Paris le 25 février 1856, la paix est signée le 30 Mars .



Le principal effet de cette guerre qui, dans l’immédiat, sert surtout les intérêts anglais , est l’arrêt de la progression russe vers le Sud . Aux yeux du gouvernement français la victoire efface les traités de de 1814et de 1815 ; les Balkans et le Proche-Orient s’ouvrent à l’influence Française.









LE SIEGE DE SEBASTOPOL









Episode de la guerre de Crimée . Au lendemain de la victoire de l’Alma remportée par l’armée franco-anglaise sur l’armée russe, le 20 septembre 1854, les alliés investissent Sébastopol. Le prince Gortchakov , secondé du lieutenant-colonel de Todleben défend la ville.



Le 25 Octobre , les Russes attaquent, à Balaklava, le pont d’approvisionnement des alliés commandés par le Général Canrobert et lord Raglan. Pendant l’engagement aura lieu la célèbre charge de la brigade légère de lord Cardigan. Il n’y a ni vainqueurs ni vaincus, les alliés ont abandonné leur ligne de défense, les Russes n’ont pu occuper la place.



Le 5 Novembre en haut du plateau d’Inkerman, 100 000 Russes lançent une offensive contre 65 000 alliés . Malgré la rudesse du choc , on appellera la journée l’Abattoir , le sort, de nouveau , ne décide pas entre les adversaires . La maladie va s’ajouter à la guerre . : Une épidémie de Typhus se propage , et 250 alliés périssent quotidiennement .



Médiocre stratégie, le général Canrobert remet ses fonctions au général Pélissier en mai 1855. Le 16 août, après la prise du Mamelon vert par les Français, les Russes parviennent à franchir le pont de Traktir enjambant le fleuve Tchernaïa . La sortie se révèle inutile et coûteuse en vies humaines . Les divisions françaises et le corps expéditionnaire Sarde brisent l’élan des assiégés qui perdent 8000 soldats . Le siège se poursuit , toujours plus impitoyable .





Le 1er Septembre les Français s’élancent du Mamelon-Vert, sont à 25 mêtres de Malakoff et à 40 mètres du Petit-Redan, bastion que les Russes baptisent le bastion d’Enfer ou de la Boucherie. 200 mêtres séparent les Anglais de l’ouvrage Le 5 Septembre 814 pièces alliées pilonnent Sébastopol à demi ruinée . Ce bombardement continuera 72 heures et mettra 7500 Russes hors de combat.



Le 8 Septembre les Zouaves s’emparent de la redoute de Malakoff. Les Anglais ayant perdu le petit-Redan puis n’ayant pu réussir à conquérir le Grand-Redan, la position des Français devient périlleuse. Le général de Mac-Mahon refuse néanmoins d’ordonner la retraite et prononce son mot fameux : « J’y suis , j’y reste ! . » L’obstination du futur président de la République se révèle décisive pour l’issue du conflit . Le Prince Gortchakov considère en effet , après la prise du fort de Malakoff, qu’il est impossible de prolonger la résistance et décide l’évacuation et la destruction de Sebastopol. Le 10 Septembre 1855, le drapeau français flotte sur les décombres de la ville. Le siège a duré 332 jours . 80 000 victimes dans chaque camp pour ce siège de 11 mois.









UNE GUERRE MODERNE ET CRUELLE








La guerre de Crimée préfigure les guerres modernes, les belligérants français et anglais devant intervenir à plusieurs milliers de kilomètres de leurs bases : c’est leur supériorité navale et logistique qui permettra les ravitaillements et, à terme, la victoire. Pourtant, rien ne semble joué. Aucun espoir de prendre la ville rapidement



Aux pluies de décembre succédèrent les gelées et les neiges. Les cas de congélation [des soldats] se multiplièrent. La nourriture était exécrable : du lard salé, pas de viande fraîche ; de là, l’épidémie de scorbut qui dévora plus de vingt mille hommes ". Le choléra fait aussi des ravages. Les premières tranchées apparaissent. Au final près de 100 000 hommes perdus, la plupart de maladie. La cruauté de cette guerre incite Henry Dunant à imaginer des solutions pour venir en aide aux blessés sur les champs de bataille : ce sera la Croix Rouge, créée en 1863.




Enfin, le 8 septembre 1855, la prise de la tour Malakoff par Mac-Mahon entraîne la chute de Sébastopol et la fin des combats. La paix est signée en 1856 à Paris, garantissant l’intégrité de l’Empire turc, démilitarisant la mer Noire, et accordant leur autonomie à la Moldavie et à la Valachie.




Victor Hugo, qui déteste Napoléon III, ridiculise dans ses vers les soldats de Crimée, par exemple le général Saint Arnaud, frappé par le choléra : " Il voyait, pâle, amer, l’horreur dans les narines, Fondre sous lui sa gloire en allées aux latrines ". Il écrit sur l’armée française des pamphlets d’une telle violence qu’ils seront repris par la propagande allemande pendant la guerre de 1870 puis les deux guerres mondiales !

En réalité, dans l’opinion française, l’impact moral est considérable : l’armée française peut sembler la première d’Europe, elle a su assurer une maintenance logistique difficile et braver le tout-puissant Empire russe. Lorsque, le 29 décembre 1855, quelques divisions revenues de Paris défilent à Paris, elles sont acclamées par la population. " Ils sont entrés en tenue de campagne, raconte Prosper Mérimée, avec leurs vieilles capotes déchirées, leurs drapeaux en loques et leurs blessés marchant en avant avec les vivandières. Il y a eu une nuée de larmes. Le général Canrobert pouvait à peine se tenir à cheval d’émotion. " Et les Parisiens donneront à leurs boulevards les noms des victoires de Crimée


Texte : Marie-Odile Mergnac








URBAIN LE VERRIER : LA CRIMEE ET LA NAISSANCE DE LA METEOROLOGIE






Astronome français (1811-1877). Spécialiste de mécanique céleste, il accomplit une tâche illustre en examinant les perturbations du mouvement de la planète Uranus, d'où il déduisit — en même temps que l'astronome anglais John Couch Adams (1819-1892) — l'existence d'un astre inconnu dont il calcula l'orbite probable : ainsi put être découverte en 1846, par l'astronome allemand Johann Galle (1812-1910), la planète Neptune, "voisine" d'Uranus ; plus généralement, Le Verrier, qui fut par deux fois directeur de l'Observatoire de Paris (de 1854 à 1870, puis de 1873 à 1877), mena une révision complète des tables des mouvements planétaires et élabora une théorie du mouvement de la Lune.





Membre de l'Académie des sciences à partir de 1846, homme public — il fut député, puis sénateur — , Le Verrier était connu de ses pairs et de ses subordonnés pour son intransigeance et son autoritarisme. Ces traits de caractère, pour la météorologie, furent peut-être un facteur bénéfique, puisque c'est grâce à la volonté de ce grand organisateur que fut institué en France un service météorologique opérationnel, puissamment structuré et lié régulièrement à d'autres établissements d' observation européens. Les circonstances de cette fondation sont restées célèbres, car elles posent d'emblée le problème de la prévision des phénomènes dangereux à l'occasion de deux catastrophes survenues lors de la guerre de Crimée (1854-1855). La première se produisit le 14 novembre 1854, alors que les flottes anglaise, française et turque faisaient le siège des forces russes devant Sébastopol : une violente tempête frappa les marines alliées, envoyant par le fond 38 navires de commerce et de transport et 3 vaisseaux de guerre, dont le Henri IV . Or, Le Verrier, directeur de l'Observatoire de Paris depuis le début de la même année, projetait de fonder un service de météorologie télégraphique : dès lors, il entreprit de recueillir et d'analyser à travers toute l'Europe les informations sur l'état de l' l’atmosphère entre les 12 et 16 novembre inclus, ainsi qu'il l'exposa plus tard à l'Académie des sciences ; il reconstitua ainsi l'étendue et la trajectoire de la tempête et en déduisit que l'arrivée de celle-ci aurait pu être prévue à l'aide d'un réseau de transmission approprié, comme pouvait l'être, était-il fondé à supposer, l'arrivée de toute tempête en général. C'est le 16 février 1855 que Le Verrier soumit à l'empereur Napoléon III son projet de création d'un tel réseau, soit le lendemain même de la seconde catastrophe : en effet, le 15 février, lors d'une terrible tempête, la frégate française La Sémillante , partie la veille de Toulon pour la Crimée, s'était jetée contre les récifs et abîmée avec ses 693 soldats et hommes d'équipage dans les profondeurs des bouches de Bonifacio — ce fut la plus grande catastrophe maritime jamais survenue en Méditerranée. Ces deux désastres ne pouvaient qu'entraîner l'approbation immédiate du projet par l'empereur, prononcée le 17 février.





L'organisation du réseau météorologique, d'abord destiné aux ports maritimes, fut rapidement mise au point à l'échelon national, puis international : le 2 novembre 1857 paraissait un tableau d' observations météorologiques dans le premier numéro du Bulletin international de l'Observatoire de Paris, et le 7 septembre 1863 était publiée dans ce même Bulletin la première carte météorologique sur l'Europe. Ainsi fut mis sur pied et développé en une vingtaine d'années par Le Verrier — au milieu de dures rivalités personnelles et administratives et de continuels désaccords scientifiques — un service météorologique fondé sur l'observation et la transmission synchronisées au sein d'un réseau de bientôt soixante-dix centres métérologiques européens, fournissant des prévisions maritimes sur 24 heures et allant jusqu'à inclure le suivi des orages ou les avertissements en agrométéorologie






Note d’henri Goybet : Nous rapellerons que notre Illustre parent Auguste Bravais qui publia un mémoire traitant de cristallographie 1847.qui démontre de facon rigoureuse l’existence des 32 classes cristallines et des 14 reseaux tridimensionnels qui portent son nom sera Cofondateur de la Société météorologique et succéde à Roussin à l’Academie des sciences en 1854.









AVANT PROPOS D’HENRI PUTZ SUR LES LETTRES DE CHARLES






Le général Charles Goybet peut intéresser la petite histoire par l’originalité de sa carrière commencée à l’Academie Royale Militaire de Turin en 1838 à l’âge de douze ans et terminée dans l’armée française comme Général de division C’est ainsi qu’il servit comme lieutenant au régiment de Savoie Cavalerie , comme aide de camp en Crimée du Général de division comte Trotti, comme capitaine aux Chevaux Légers d’Aoste ( 1858) , comme major aux Lanciers de Florence (1860) avant d’opter pour la France ; il sera chef d’escadron puis lieutenant colonel au 4 ème régiment de Dragons , colonel en 1872 au 20 ème régiment de Dragons , Général de brigade en 1877 et général de division en 1887, étant Inspecteur Général de la Cavalerie . Quant il prit sa retraite en 1890 avec la plaque de Grand Officier de la Légion d’Honneur , il pouvait évoquer ses combats en Italie en 1848-1849 en Crimée en 1855, devant Metz en 1870 et une participation toute théorique à la répression de la Commune




Carrière mouvementée entre Turin et Limoges, Florence et Lyon, Sébastopol et Metz, mais son ancrage , ses affections, c’est sa famille de la Savoie , ce qui nous vaut ces « Lettres de Crimée . » actuellement dans les archives personnelles de l’auteur .



Son affection pour les siens se manifeste par la régularité de sa correspondance, la longueur de ses lettres , la franchise des sentiments exprimés, le souci de connaître les évènements familiaux , que ce soit la santé de sa mère, les examens de ses frères, le temps qu’il faut pour les semailles et les vendanges , l’éducation des vers à soie, l’achat de terres , etc…



Il ne sépare jamais famille et région de Yenne et c’est pour lui être fidèle qu’il optera pour la France en 1860. Son père, Antoine Goybet (1787-1867) , un propriétaire est un notable ; il est syndic de sa commune sous le régime sarde avant d’en être le maire après 1860 et il partage sa vie entre sa maison d’hiver dans le bourg et son domaine de Volontaz qui en est à trois kilomètres . Sa mère née Elisabeth Piollet, est l’objet d’une affectueuse tendresse de la part de ce fils qui restera célibataire . Charles n’oublie pas ses frères Alexis (1820-1893), juge, qui a épousé Célina Grange, de Randans (Maurienne) et Pierre, avocat ( 1828-1896). Laurent qui passe alors des examens de droit . Jusqu’à la mort d’un oncle , Charles Goybet en 1846, ancien marchand de Soie à Lyon, qui avait acheté la propriété de Volontaz, Antoine avait eu du mal à élever ses enfants ; c’est ce qui explique qu’il avait sollicité et obtenu une bourse de l’Académie Royale Militaire de Turin pour son fils Charles, alors qu’il n’y avait aucune tradition de service ni armée, ni même civil, dans une famille constituée de propriétaires fonciers , de notaires ruraux, de marchands , etc…..



Cet atavisme se retrouve dans le caractère et les idées de Charles ; il est un conservateur savoyard hostile à la politique italienne du roi, aux « démocrates. » d’Alexandrie comme il le sera aux fédérés de Paris. Il se dit ‘content ‘ de partir pour la Crimée car c’est l’occasion d’un beau voyage et c’est utile à son avancement mais il ne fait que ‘’suivre sa destinée n’ayant rien demandé, rien refusé ‘’ , sans aucun attachement affectif pour la maison de Savoie . Peu d’idéalisme mais un sens du concret très net , c’est ainsi qu’il aime une bonne table et de bons chevaux mais à leur juste prix ; ( il a visiblement des soucis d’argent , même si sa famille l’aide à s’équiper ) ; c’est ainsi qu’on a dans ses lettres de fréquentes mentions du prix et de la qualité de la nourriture et surtout des vins et qu’il se trouve heureux de l’ordinaire à bord du ‘’Jura ‘’ .



Sa verve est excitée par la médiocrité de l’intendance sarde qui, honte suprême pour ce cavalier , n’assure aux chevaux ni abri ni ration régulière et de bonne qualité .



Son sens du concret apparaît encore dans ses descriptions précises que ce soit celles de la vie à bord du ‘’ Jura’’ son aperçu de Constantinople ou le détail des équipements de Turcs d’Ecossais ou de cosaques , aussi bien que dans ses visites du champ de bataille de Traktir ou de Malakof conquise et de Sebastopol au pillage . Il est d’ailleurs d’une curiosité inlassable et donne ses impressions avec spontanéité, recouvrant fréquemment aux comparaisons familières avec Yenne et la campagne environnante .



C’est cette fraîcheur de vision, ce sens du pittoresque, ce ton si simple qui donne aux lettres que nous publions une valeur réelle , s’ajoutant à celle du témoignage vécu d’un témoin de l’Expédition de Crimée et cela l’emporte sur le style médiocre de certains passages.



Au début de mai 1855, Charles, aide de camp du général de division , le comte Trotti, est muté avec celui-ci de Chambery à Alexandrie sans savoir, jusqu’au 17 Juin, qu’il partira pour la Crimée .



Cette décision qui lui fait plaisir consterne sa famille . Une lettre de son frère Pierre nous le montre : ‘’ Nous venons d’apprendre une mauvaise nouvelle…. Au moment où l’on s’y attendait le moins , il faut qu’un vide se fasse et que tu sois au premier poste pour le remplacer…. Huit jours ( de délai ) , mais c’est à peine pour préparer une méchante malle ….

Ecris bien vite au pauvre père qui t’adressera chez un banquier à Turin ; il te faut un bon cheval et à tout prix ……Si d’ici à quinze jours nous recevions au moins quelques bonnes nouvelles de Crimée ! Depuis Pelissier, les choses marchent mieux et on s’attend à une grande bataille . Si l’on pouvait se hâter …. Cette nouvelle a produit une sensation désagréable dans Chambery ; on regrette de te voir partir ainsi que le Général qui est presque des nôtres et c’est une nouvelle occasion de cris contre un gouvernement qui pèse sur nous comme un malheur public . N’oublie pas de te procurer un manteau en Caoutchouc …. Je vais écrire à Piollet (un docteur) qui t’enverra quelques instructions et des médicaments contre les sept plaies d’Egypte qui règnent en Crimée ; ne méprise pas la petite graine , déjà en Orient on s’en sert beaucoup …..Protégé ainsi par la bonne homéopathie et par les vœux de tous nos amis , tu braveras tous les périls et tu nous reviendras capitaine et avec un second ruban….. ‘’.

Chambery le 17 juin 06





Monsieur Mollard un ami de Chambery ancien député, juge à Gènes, exprime des idées semblables dans une lettre du 7 Juillet 1855.



« J’ai éprouvé un véritable regret de voir partir Charles surtout si précipitamment ; le bateau qui le porte remorque deux autres bâtiments à voile qui, je l’espère, retarderont sa marche et l’empêcheront d’arriver avant la prise de la tour Malakoff ….Généralement ici, on a toujours réprouvé notre intervention en Crimée ; on croit que c’est une faute grave sous tous les rapports et surtout impardonnable lorsque nous avions pour nous l’expérience d’une armée Anglaise qui avait disparu .



On croit que, sous le rapport financier , c’est la consommation de notre ruine et, sous le rapport politique , nous nous sommes aliénés la Russie qui nous avait toujours soutenus sans avoir le bénéfice de notre intervention en supposant même la plus grande réussite.


Les dépenses que nous faisons sont énormes …..dix sept mille cinq cent hommes …. La Marmora demande continuellement des renforts et Cavour prétend qu’on ne peut rien lui refuser ….. Si malheureusement les alliés venaient à éprouver un revers sérieux . Vous verrez la démagogie relever la tête plus que jamais et nous n’aurions rien à lui opposer , sauf l’invasion de l’Autriche ; espérons toutefois sur de grands succès …. »


Monsieur Mollard accuse ensuite le gouvernement de vouloir « éteindre jusqu’à l’ombre d’une opposition en Savoie , de faire détruire les Savoyards par les Savoyards … ainsi nous sommes arrivés au point de n’avoir plus un seul employé dans les ministères et de voir la Savoie inondée de Pièmontais et même de Lombards …. Les ministres sans gêne font peser sur le pays le plus dur despotisme . »












Alexandrie , le 25 Juin 1855








MON CHER PAPA,






Le général vient de recevoir une lettre du ministère dans laquelle il lui demande s’il veut partir mercredi de cette semaine par un vapeur anglais ou bien attendre et partir par « La Constitution », de sorte que je ne partirai pas avant Vendredi de cette semaine


Je suis allé à Turin et j’ai fait faire aussi deux chemises de flanelle, et une paire de caleçons ; et en passant à Gênes , je veux encore en acheter parce qu’on écrit de Crimée que c’est un grand préservatif du Choléra J’ai pris aussi un grand manteau de caoutchouc avec son capuchon , pour me garantir de la pluie , et une grande couverture de laine pour m’envelopper le corps pendant la nuit , outre cela j’ai pris tous les accessoires qui sont les plus nécessaires pendant la campagne ; et j’ai tout payé avec les mille deux cent francs qu’ Alexis m’a envoyés ; quant au cheval , je préfère en prendre en arrivant là – bas , ils sont déjà acclimatés et n’ont plus à faire un long voyage par Mer qui les faisait beaucoup souffrir .



J’ai acheté une caisse en bois toute férrée où mon linge reste tout parfaitement bien , et qui se charge facilement sur un mulet ; j’ai aussi acheté des lunettes bleues qu’on m’a dit être nécessaire et tu peus être tranquille que je me soignerai Nous avons ici un temps passable depuis quelques jours , cependant ce n’est pas ce que l’on devait attendre de cette saison.

La récolte ne s’annonce pas très bien, les vers à soie ont assez réussi, et la feuille en général a été assez chère .


Je t’écrirais le jour que je partirai de Gènes . J’ai vu Laurent (1) qui travaille bien et qui prend ses examens le 9 du mois Prochain.

Adieu mon cher Papa , embrasse bien la Maman , ainsi que mes frères . Je t’embrasse de tout mon cœur , et je suis ton affectueux et respectueux fils .




CHARLES




(1) Extrait d’une lettre de Laurent sur le départ de son frère . « Baraglia est à coté de moi qui dort en faisant les plus jolis rêves à propos de son voyage en Crimée ; tu ne pourrais te faire une idée de son bonheur, ainsi a-t-il des préparatifs de quoi camper des mois entiers au milieu des caoutchoucs ; il n’y a pas jusqu’au couteau et à la fourchette qui soient oubliés Trotti est bien content d’aller voir Sébastopol et il a dit à Charles qu’il ne se repentirait pas de le suivre …. Il faut bien rassurer la mère ; le choléra n’existe plus chez les Piémontais , j’ai vu Jacquier l’aide de Camp du roi qui me l’a dit . ».









A bord du Jura , le 30 Juin 1855.




MON CHER PAPA ,






Je ne t’ai pas écrit avant de partir de Gènes ? parce que le général a reçu seulement Lundi à midi une dépêche téléphonique du ministère dans laquelle on lui demandait s’il était prêt à partir de Gênes le mercredi à 10 Heures du matin par le vapeur anglais « Le Jura » attendu que le vapeur « La Constitution » sur lequel il devait partir n’était pas encore arrivé de Constantinople et que l’on ne savait pas quand il arriverait . Le général a répondu qu’il était prêt à partir et on lui a immédiatement transmis l’ordre de partir , de sorte que nous sommes partis le lendemain à 3 heures du matin, par le chemin de fer, ainsi que nos chevaux ; nous sommes arrivés à Gênes à 7 heures, j’ai dû attendre encore à la gare une bonne demi-heure avant qu’on pût débarquer les chevaux , de là, je les ai fait conduire à Darsena qui est l’arsenal de marine où on les a mis sur un ponton ainsi que nos effets pour les conduire à bord du ‘’Jura ‘’ , qui se trouvait au fond du port, et par conséquent à trois quarts d’heure de distance ; une fois les chevaux embarqués , je suis allé avec une yole du gouvernement qui avait 8 marins pour rameurs et un capitaine de marine ; nous sommes allés au bord du ‘’Jura ‘’ pour voir l’endroit qui convenait le mieux pour mettre nos chevaux , mais comme nous sommes venus les derniers , les places les meilleures étaient déjà prises , et il aurait fallu faire débarquer une vingtaine de chevaux , mais comme nous sommes venus les derniers, les places les meilleures étaient déjà prises , et il aurait fallu faire débarquer une vingtaine de chevaux pour les prendre, de sorte que je me suis contenté des places qu’on avait vides dans l’entrepont et les chevaux y sont encore passablement .



Après cela je suis retourné à terre et il ne restait plus qu’une heure de temps, et j’ai eu à peine le temps d’aller chez M. Mollard , qui heureusement se trouvait chez lui , et je l’ai prié de t’écrire pour t’annoncer mon départ, et je ne doute pas qu’il ne l’ait fait ; de là je suis , je suis allé à la poste pour voir s’il n’y avait pas de lettres et je n’en ai pas trouvé . Je n’ai pas eu le temps d’acheter plusieurs choses dont j’avais besoin parce que j’ai dû retourner sur le bâtiment qui devait partir d’un moment à l’autre .



Maintenant je vais te donner quelques détails sur le bâtiment : ‘’ Le Jura ‘’est un vapeur anglais de la compagnie d’ Amérique Septentrionale, il est à hélice et sa machine est de la force de 550 chevaux , son port outre ses approvisionnements est de 3500 tonneaux . Imagine – toi qu’il a à son bord 15 sœurs qui vont à Balaklava pour soigner les blessés , un chapelain, une vingtaine de médecins , dix officiers , soixante dix hommes du train d’armée, autant de cavalerie , et tant chevaux que mulets , il y a trois cent quatre vingt ; tu peus juger de la grandeur du bâtiment !





Chaque officier ou médecin a son lit dans une cabine , les cabines contiennent trois lits, et en cas de nécéssité , on peut encore en mettre un. Le général est seul dans sa cabine, moi je suis avec l’autre aide de camp ( parce qu’en campagne, les généraux de division ont deux aides de camp ) ; le lit est excellent , je n’ai jamais aussi bien dormi que depuis que je suis ici ; quant à la nourriture , elle ne laisse rien à désirer : le matin à 7 Heures , l’on nous sert le café avec du beurre et du rhum ou du cognac à volonté ; à 10 Heures, l’on nous sert à déjeuner ; il se compose de toutes sortes de fruits ; le pain , on nous le donne toujours frais , on le fait dans le bâtiment et il est excellent ; quant au vin l’on nous donne du vin d’Espagne qui est excellent et à volonté : pendant le jour , l’on donne toutes sortes de rafraîchissements sans rien payer, l’on n’a qu’ à demander ; tu vois que je ne suis pas à plaindre sous ce rapport . Tu peus dire à la maman qu’il ne manque rien non plus sous le rapport de la religion , parce qu’il y a un prêtre et pendant la journée nous sommes édifiés par les cantiques que chantent les sœurs quand elles sont sur le pont pour prendre l’air . Quant à la santé , je suis au milieu de médecins, il est vrai qu’il n’y a pas d’homéopathes , mais heureusement je n’ai pas besoin ni des uns ni des autres .


Jusqu’à présent , nous avons eu une mer magnifique , pas un n’a souffert la moindre des choses , et tous se portent bien . Le bâtiment marche bien , il fait sept milles à l’heure , et note bien qu’il remorque deux gros bâtiments à voile .


Maintenant , je vais te donner des détails sur le voyage : mercredi à 1h45 , nous sommes sortis du port de Gènes ; le lendemain, nous étions en vue de la Corse, et l’on distinguait très bien la ville de Bastia ; la Sardaigne nous ne l’avons pas vue , la boussole marquait le Sud pour notre direction ; à notre gauche l’on voyait en face de la Corse , l’île de Monte-Cristo, qui n’est qu’un rocher semblable à un pain de sucre , qui ne présente aucune trace de végétation ; en général toutes les îles que nous avons eues sur notre route ne présentent que des rochers à pic



Nous avons pris la direction du détroit de Messine , et nous avons passé à droite de l’ile de Stromboli remarquable à cause du cratère qu’elle a au sommet de ses rochers Vers les deux heures de l’après-midi , nous avons passé le détroit de Messine qui est vraiment très joli parce qu’à gauche est la côte de Calabre toute parsemée de jolies petites villes , et à droite la Sicile où l’on voit le gigantesque Mont Etna ; à l’entrée du détroit se trouvent deux ports l’un en face de l’autre , l’un appartient à la Calabre , l’autre à la Sicile Dans l’ intérieur du détroit se trouvent , à droite la grande ville de Messine , et presque en face à gauche la petite ville de Reggio et tout cela dans un pays charmant Une fois passée la pointe de la Calabre , nous sommes entrés dans la Méditerranée et nous avons marché tout droit jusque dans l’Archipel ; nous sommes restés deux jours sans voir la terre ; le vent était un peu fort quand nous avons été en face de la mer Adriatique , ce qui nous a presque tous incommodés ; pour moi je suis allé me coucher et jusqu’au lendemain quand la mer fut tranquille , je ne me levais plus .



Comme j’avais tant entendu parler des merveilles de la Grêce , je m’imaginais trouver un pays enchanté , mais je fus bien attrapé attendu que toutes les îles que je vis sur mon passage ne présentent que des rochers à pic., presque sans végétation, quelques pays disséminés sur la montagne . Si l’intérieur ressemble à l’extérieur , je préfère la Maurienne . Nous sommes restés deux jours dans l’archipel et tout le monde désirait ardemment d’en finir . Heureusement ce matin, 5 du mois de Juillet , à 5 heures , nous sommes arrivés à l’île de Tenedos , que nous avons laissé à notre gauche ; de là nous avons commençé à voir de près le magnifique rivage de l’Asie .



En avançant sur notre droite , nous avons vu la côte d’Asie près de la baie de Besica , les tombeaux de Télémaque , Patrocle et Ajax , qui sont tout près de la mer ; des petits mamelons en terre indiquent chaque tombeau . Une heure et demi après, en longeant la côte d’Asie, nous étions à l’entrée des Dardanelles , c’est un panorama magnifique : à notre gauche , nous avions la côte d’Europe avec un fort sur la côte qui défend l’entrée , à droite , le magnifique rivage d’Asie avec un autre fort , en face de l’autre qui en garde aussi l’entrée ; celui de l’Europe s’appelle Heliès , celui d’Asie Jenissale . Une fois entrés dans les Dardanelles , la vue est magnifique ; à chaque deux lieus le rivage , tant d’Europe que d’Asie , est bordé de petits pays Turcs , avec des fortifications pour défendre le passage du détroit Les maisons qui bordent la mer sont en pierre , toutes les autres sont en bois peint ; toutes les maisons sont entourées d’arbres et l’arbre qui domine c’est le cyprès Chaque village possède au moins trois minarets qui se composent d’une tour très mince et très élevée qui finit en pointe ; aux trois quart de sa hauteur , il y a une galerie circulaire ou monte leur ministre pour inviter les croyants à la prière La largeur des Dardanelles varie beaucoup , mais dans sa partie la moins large il est aussi large que de Bourdeau à Bon-port Je viens de passer l’endroit où Lord Byron traversa l’Hellespont, il traversa du Cap ….au Cap Abydos, par conséquent d’Europe en Asie ; c’est large d’une lieue et demie à peu près. C’est vraiment dommage qu’un si beau pays appartienne à des Turcs . Si tu voyais comme c’est mal tenu, on ne voit pas un homme à travailler la terre, qui sauf quelques bons endroits est inculte . Nous avons passé Scutari qui est dans une délicieuse position ; il est situé sur un petit mamelon dont la base est dans les Dardanelles. Le pays à le voir a l’air sale , les maisons sont toutes en bois peint, les arbres sont parsemés à droite et à gauche , à côté des maisons, mais ce qui fait un joli effet , ce sont les minarets , que l’on voit s’élever de tous cotés .



Aujourd’hui 6 juillet, nous sommes depuis hier au soir dans la mer de Marmara, et nous serons à Constantinople aujourd’hui entre midi et une heure ; je pense descendre à terre , et je te dirai ce que j’ai vu . Le bâtiment ne s’arrête que pour prendre de l’eau , il est venu tout droit de Gênes, et il a encore assez de provision de charbon et de nourriture pour aller à Balaclava et en revenir . Tu t’étonneras sans doute qu’un bâtiment puisse contenir assez d’eau pour donner à boire à trois cent cinquante et un chevaux , pendant si longtemps , mais le moyen est très simple ; l’eau de mer dont on se sert, pour mettre dans les chaudières pour la machine à vapeur , une fois passée à l’état de vapeur après avoir fait son effet pour faire marcher la machine , on la fait passer dans un grand réservoir et une fois redevenue à l’état de vapeur après avoir fait son effet pour faire marcher la machine, on la fait passer dans un grand réservoir et une fois passée à l’état de vapeur après avoir fait son effet pour faire marcher la machine , on la fait passer dans un grand réservoir et une fois redevenue à l’état liquide, elle n’est plus salée et très bonne ; tu vois que de cette manière on ne manque jamais d’eau



J’ai commencè aujourd’hui à me mettre la flanelle , et je ne la quitterai plus de sorte que la maman ne soit jamais en peine pour ma santé et quoique vous ne receviez pas régulièrement de mes nouvelles , ne soyez pas en peine Si mes frères désirent savoir de mes nouvelles, fais leur parvenir cette lettre Je leur écrirai à mon arrivée à Balaclava parce qu’il faut que je mette cette lettre à la poste à mon arrivée à Constantinople pour que tu l’aies plus vite .



Depuis notre départ, nous n’avons plus de communication avec personne et par conséquent nous sommes de douze jours en arrière de nouvelles ; seulement nous avons rencontré un bateau à vapeur anglais dans le golfe d’Athènes, il y a quelques jours sur lequel on avait écrit sur les flancs : Lord Raglan mort. Depuis lors nous n’avons plus eu de nouvelles , mais aujourd’hui nous saurons toutes les nouvelles qui circulent , bonnes ou mauvaises .





Mes deux juments jusqu’à présent n’ont pas souffert de la traversée : elles ont toutes deux un appétit de bon augure , mais cela fait pitié de voir ces pauvres bêtes encaissées entre quatre planches sans pouvoir bouger et toujours debout sur leurs jambes , parce qu’on a renoncé à les suspendre ; cela les fatiguait beaucoup plus ; au reste le bâtiment est si long qu’il n’a presque pas de mouvement d’ondulation , ce qui a été cause que nous n’avons pas souffert pendant la traversée ; du reste le temps a été magnifique .



Le Général se porte très bien et se reporte au temps de sa jeunesse parce qu’il a servi deux ans dans la marine et veut toujours m’expliquer la manière de faire manœuvrer le bâtiment ; du reste sa santé est excellente et il regrette toujours beaucoup la Savoie , tout en se louant du plaisir qu’il éprouve d’être loin d’Alexandrie qu’il déteste cordialement .



Quand à notre nourriture , ici elle continue d’être bonne ; l’autre jour on nous a donné du Champagne . Mais il faut que tu saches que le gouvernement paie 9 francs par jour et par officier aux Anglais pour notre nourriture . Sur ces 9 Francs le gouvernement en paie 6 et chaque officier subalterne 3, et les officiers supérieurs 5 . De sorte que moi je paie 3 francs par jour pour ma nourriture ; tu peux demander pendant journée toutes sortes de rafraîchissements, on nous les donne gratis ; de sorte que c’est impossible de dépenser un centime Les soldats ne sont pas si bien traités mais leur ration est toujours plus forte qu’au régiment
Cela n’empêche pas que quelques uns se plaignent Voilà bientôt un volume que je t’écris mais comme la feuille est vers sa fin , je t’écrirais après mon départ de Constantinople


Tout ce que je vous recommande , c’est de ne pas être en peine de moi parce que s’il m’arrivait quelque malheur vous le sauriez de suite par le gouvernement qui a le télégraphe..

Du reste j’ai la bonne espérance de retourner vous voir sain et sauf . Adieu mon cher papa et chère Maman , je vous embrasse de tout mon cœur ainsi que mes frêres .

Votre affectueux et respectueux fils.





CHARLES


A bord du Jura , le 10 juillet 1855










MON CHER PAPA,






Vendredi à 2 Heures après-midi, nous sommes entrés à Constantinople ; imagine-toi une ville d’un million d’habitants, disposée en amphithéâtre , sur les bords du plus beau canal que l’on puisse voir , tout rempli de bâtiments de guerre et de commerce Dans la ville, on aperçoit des milliers de minarets qui s’élancent dans les airs , en forme de flèches surmontées du croissant et parsemée de magnifiques palais qui appartiennent au sultan Mais tout cela s’évanouit quand on veut pénétrer dans l’intérieur de la ville , les rues sont si étroites que deux personnes à cheval y passent à peine ; les maisons sont toutes en bois , et la plupart n’ont que le rez de chaussée ; les autres n’ont qu’un premier ; les rues n’ont pas été pavées depuis l’Empereur Constantin , aussi l’on ne peut pas marcher ; la rue du Faubourg des Capucins à Yenne passerait à Constantinople pour une rue magnifique , tant pour le pavé que pour les maisons
Il y a un quartier qui est assez beau c’est celui de Pera où demeurent tous les Européens , et par conséquent tous les ambassadeurs Les rues n’ont pas été pavées depuis L’Empereur Constantin , aussi l’on peut marcher ; la rue du Faubourg des Capucins à Yenne passerait à Constantinople pour une rue magnifique , tant pour le pavé que pour les maisons Il y a un quartier qui est assez beau c’est celui de Pera où demeurent tous les Européens et par conséquent tous les Ambassadeurs Les rues y sont plus larges et les maisons plus élevées et en même temps jolies


Nous avons été avec le Général Trotti dans un café Turc ( il faut que tu saches que c’est dans les cafés que les Turcs se sont fait la barbe ) ; nous avons demandé du café et on nous l’a fait préparer de suite ; en attendant on nous a donné des chaises qui sont comme celles dont se servent les derniers de nos paysans c'est-à-dire faites en grosse paille, basses et sans dossier , et puis l’on nous a donné une pipe avec son grand tuyau , et nous nous sommes mis à fumer en attendant le café, qui nous fut apporté dix minutes après , dans de très petites tasses et avec son marc ; les Turcs boivent tout le marc avec le café. Je ne l’ai pas trouvé bien bon .




Je vais te donner une idée de leurs restaurants C’est une boutique avec une très large porte, la moitié de la porte est occupée par un grand plateau en marbre , ceux qui veulent manger demandent du dehors ce qu’ils veulent , alors on le leur apporte sur ce plateau en marbre et ils mangent comme cela leur dîner Du reste dans toutes les boutiques pour pauvres qu’ elles soient , sur le devant, il y a un mauvais tapis avec un coussin et le maître est assis par terre et fume sa pipe en attendant les acheteurs



En monuments , il y en a un qui surpasse tous ceux que nous avons en Europe , excepté St Pierre de Rome , c’est l’église Sainte Sophie qui est maintenant une mosquée ; c’est quelque chose de merveilleux, tant pour l’élégance que pour l’architecture Pour y rentrer il faut se déchausser, sans cela on n’entre pas ; une fois dedans , tu vois une dizaine de groupes de Turcs , placés en rond, couchés de tout leur long par terre, et qui baragouinent sur la mesure que donne un des leurs couché comme eux , placé à leur tête. De là nous sommes allés voir le tombeau de Mamoud le père du sultan actuel , le monument est assez joli, la tombe est placée au Rez- de- Chaussée , dans une magnifique salle ; le cercueil est recouvert de velours rouge, tout broché d’or et sur le velours se trouvent placés quatorze châles de Perse , que l’on estime à deux millions les Quatorze ; j’ai pensé en les voyant que l’un de ceux là se trouverait beaucoup mieux à sa place sur les épaules de la mère qu’où ils sont ; mais l’on ne peut pas changer les usages du monde .



Si je voulais te décrire ce que j’ai vu il me faudrait un volume ; mais je finirai par te dire qu’ils ont des chevaux extraordinaires . Tout le monde ici se sert de chevaux pour se transporter d’un quartier à un autre ; ces chevaux vont au galop par des rues dont la montée est aussi forte que celle du Crain Coillard et le chemin plus mauvais encore, et cela en montant ou descendant le jour et la nuit ; et je n’ai jamais vu un de ces chevaux faire un faux pas , c’est quelque chose de surprenant, et tranquilles comme des moutons ; sj je puis en ramener un je le ferai volontiers .



Nous sommes partis de Constantinople dimanche matin et nous avons remonté le Bosphore jusqu’à la Mer Noire , à droite et à gauche du Bosphore c’est une rue sans interruption de cinq lieues de longueur ; mais quand on approche de la Mer Noire les maisons sont plus isolées et l’aspect moins riant ; au reste le meilleur architecte aurait traçé le plan du Bosphore et de ses alentours et n’aurait jamais pu égaler la beauté de ce site .


Aujourd’hui nous arrivons à Balaclava on aperçoit déjà la baie et dans deux heures nous y sommes ; je mettrai cette lettre à la poste ; tu auras dû en recevoir une de Constantinople que j’ai mise à la poste .

Adieu, cher papa et chère maman , je vous embrasse très fort ainsi que mes frères . Votre affectueux et respectueux fils .






CHARLES




PS : Le général Trotti me charge de te présenter ses respects , il se porte très bien.






Kamara, le 20 Juillet 1855










MON CHER PAPA,








Nous sommes arrivés , le 10 Juillet devant le port de Balaclava , mais nous n’avons pas pu entrer avant le lendemain , parce que le port était tellement plein qu’on ne pouvait pas entrer , ce qui arrive tous les jours ; mais heureusement que l’on savait que le général Trotti était à bord , de sorte que l’on a fait demander à l’Amiral Anglais de faire de la place , et le lendemain soir nous avons pu entrer , ce qui est très heureux car les autres bâtiments attendent toujours trois à quatre jour au moins avant que l’on puisse leur faire la place . Le port de Balaklava communique avec la mer par un canal , qui se trouve entre deux rochers presque à Pic, sa largeur est à peu près comme le Rhône à Saint Didier (1) ; le canal va en Zig–Zag , de sorte que, de la mer , l’on ne peut voir Balaclava et à peine voit on le canal , sa longueur est d’une demi lieue mais ce qu’il y a de plus surprenant c’est que les plus gros vaisseaux peuvent s’approcher à cinq pas du bord sans risquer de toucher le fond ; c’est dans cette espèce de port que se trouvent de cinq à six cents bâtiments de toutes dimensions sur deux ou trois lignes suivant la largeur du Canal ; mais c’est tellement plein que l’on ne laisse entrer aucun bâtiment avant qu’un autre lui laisse la place ;



c’est là que nous avons débarqué , ainsi que nos chevaux . Balaclava n’existe plus que de nom parce que tout le pays a été détruit par les Anglais pour prendre le bois pour brûler l’hiver passé ; les maisons y ont toutes passé excepté la maison où est logé .maintenant le commandant du port, et une ou deux autres qui servent de magasins, et tout cela a été remplacé par des baraques et des tentes , du reste la troupe est campée plus loin et il n’y a que les employés des subsistances qui y demeurent .




En sortant de Balaklava, c’est un spectacle curieux de voir cette foule d’hommes et d’animaux qui vont et qui reviennent du port ; l’on voit des Anglais , des Français, de Piémontais, des Turcs, des Tartares , des Arméniens, enfin toutes les nations ; quant aux animaux l’on voit des chevaux depuis ces immenses chevaux anglais jusqu’au petit cheval turc qui n’est pas plus gros qu’un âne, et puis des buffles attelés, des chameaux , des mulets, des ânes ; tu vois que la variété ne manque pas ; quant à la couleur du visage des hommes, imagine-toi toutes les teintes , depuis les blancs jusqu’aux nègres . les plus fonçés .



Quand nous avons eu débarqué nos chevaux , nous sommes montés dessus pour aller à notre campement , qui se trouve à Kamara à une bonne lieue de distance de Balaclava ; le terrain que nous avons eu à parcourir est composé de collines et de vallons dans le fond desquels croupit une eau fangeuse , c’est là que pendant le jour l’on voit pendant le gros de la chaleur des troupeaux de quarante à cinquante Buffles croupis dans la boue pour se rafraîchir ; çà et là , on voit des chevaux , des vaches , enfin toutes sortes d’animaux crevés que l’on ne s’est pas donné la peine d’enterrer et cela à très peu de distance du campement parce que toutes ces collines sont couvertes de troupes ; mais ce qui attriste la vue c’est que l’on ne voit pas un arbre, pas un brun d’herbe , dans tout le parcours et difficilement de l’eau .



Kamara sur lequel est campé tout notre corps d’armée se compose de plusieurs collines et rochers qui font face au petit vallon de la Cernaya où fut faite cette fameuse charge des Anglais à la bataille de Balaclava . Nous occupons les positions où se trouvaient les batteries Russes qui les ont mitraillés .




Quand on parle de la Cernaya on se fait une idée tout à fait fausse ; l’on croirait que c’est un fleuve et bien elle n’est pas plus grande que la Méline ; j’y suis allé l’autre jour pour aller voir nos avants postes , qui sont à dix minutes de la Cernaya ; eh bien mon cheval n’avait pas d’eau à la hauteur du genou , il est juste de dire que dans plusieurs endroits l’on ne peut pas y passer , parce qu’elle se trouve encaissée entre deux rocs à pics . Les Russes , se trouvent sur les montagnes qui se trouvent en face de nous et que l’on appelle Makensie .



C’est là que se trouvent les batteries Russes que les Français ont baptisées des noms de : Bilboquet, Gringalet et Foutriquet ; ils tirent presque tous les jours sur les Français qui vont faire boire leurs chevaux dans un étang qu’ils ont fait en arrêtant l’écoulement des eaux de la Cernaya ; mais ils sont à une telle distance que c’est peine perdue , et que pour faire arriver les boulets jusque là , ils ont été obligés de donner une telle élévation à leur canons qu’il leur est impossible de tirer juste..
Tu peus dire à l’oncle Piollet que s’il voyait nos positions et la quantité de troupes , il ne croirait plus que les Russes puissent nous jeter à la mer quand ils voudront , et loin de vouloir nous attaquer ils se fortifient sur les plus hautes montagnes et il nous serait très difficile de les attaquer.


Les Français sont campés près de nous ; les plus belles troupes d’infanterie qui sont ici sans contredit les Zouaves ; c’est tous des hommes magnifiques à figure déterminée et brulée par le soleil ; les Turcs sont aussi très jolis et habillés comme les zouaves, excepté qu’ils ont le pantalon bleu au lieu du rouge , on dit que ce sont d’excellent soldats .



La plus belle cavalerie qui soit ici, c’est la cavalerie anglaise qui vient des Indes , c’est des chasseurs à cheval qui sont tous montés sur de magnifiques chevaux Arabes , leur costume est très riche , les officiers sont chamarés d’or par devant et par derrière , leur habit est rouge et les pantalons bleus . Il y a aussi à dix pas de notre camp , trois régiments français , qui sont aussi très bien montés , ce sont les chasseurs d’Afrique ; ils sont tous monté s sur des chevaux Arabes entiers , assez jolis, qui marchent bien ; les hommes sont excellents, accoutumés à la vie de camp. Ils se trouvent beaucoup mieux ici qu’en Afrique , ce sont tous de très beaux hommes et déterminés .



Quand aux Turcs , les pauvres diables font pitié ; ils sont sales comme des peignes et déchirés de tous les côtés, en commençant par les officiers ; au reste ce sont de bons diables . Imagine-toi qu’il y a plus d’une année qu’ils n’ont pas été payé . Eh bien ! au lieu de crier , ils disent que le Sultan est un brave homme , et qu’il les payera plus tard ; ils sont aussi très mal nourris , on leur donne deux galettes (ou biscuits) par jour et quatre noix ou quelques noisettes pour ration et avec tout cela on les dit bons soldats .



Dimanche passé, je suis allé voir , avec le général, Sébastopol ; nous sommes allés dans le fameux Mamelon Vert , qui est maintenant aux Français qui sont occupés à y construire des Batteries ; mais pour arriver jusque là il faut voir le travail qu’ont dû faire les Français ; ils ont fait des chemins tout creusés dans le roc vif ; c’est ce qu’on appelle les parallèles et où l’on est obligé d’y passer si l’on ne veut pas risquer de recevoir une balle dans la tête ; la tour Malakof se trouve en face du Mamelon Vert , mais plus rapprochée de Sébastopol ; tous les ouvrages de défense sont construits en terre parce que la tour n’existe plus que comme ruine.



Maintenant les Français ont fait un chemin couvert , du Mamelon Vert à la tour Malakof et ils ne sont plus qu’à quarante pas de distance . La nuit les Russes font des sorties pour les empêcher de travailler , mais ils n’ont pu y réussir , le canon n’y peut rien faire parce que outre que c’est trop près c’est que c’est dans le bas . Si les français prennent la tour Malakof, je crois que Sébastopol ne pourrai plus tenir . L’on voit parfaitement toute la flotte Russe dans le port et abritée par la tour Malkoff. De l’autre coté do port on voit le campement de l’’armée Russe qui paraît être très nombreuse ; Sebastopol jusqu’à présent n’a pas beaucoup souffert, au moins à ce que j’ai pu voir à vue . La ville, du coté de terre , à l’époque du débarquement des Français, n’était pas du tout fortifiée et je crois parfaitement que si Saint Arnaud eut vécu et qu’il eut marché sur la ville , il aurait pu prendre, sans perdre le tiers du monde qu’on a perdu jusqu’à présent .



En rentrant dans les tranchées le sol est littéralement couvert d’éclats de bombes, de boulets, de balles de fusil, enfin de tous les projectiles dont on se sert pour expédier les hommes à l’autre monde ; je ne peus pas y aller souvent parce qu’il faut deux heures à cheval pour aller de notre campement à Sebastopol ; au reste , si l’on fait attention de se tenir dans les tranchées, il n’y a aucun danger à y aller .



Mes deux juments n’ont pas souffert du voyage si ce n’est qu’elles sont très maigres, mais il n’y a rien de surprenant , parce qu’il faut que tu le sache , nos chevaux sont toute la journée et toute la nuit en plein air, de sorte qu’ils prennent la pluie , le soleil, la rosée enfin tout ce que le ciel veut leur envoyer . Hé bien ! Jusqu’à présent, ils n’ont pas souffert au contraire, je ne peus plus les faire aller au pas ni l’une ni l’autre ; ma petite jument n’a plus boité . Si monsieur Marthe voyait sa cocotte soignée comme cela il n’en dormirait pas . Tous ces jours passés l’on a vendu aux enchères les chevaux et les effets des officiers qui sont morts du choléra, il y avait là de très beaux chevaux que l’on a vendu le quart de leur valeur , j’aurai bien pu en acheter un , mais j’ai pensé que , selon toute probabilité, nous passerions l’hiver ici et j’aime mieux perdre deux chevaux que trois parce que si l’hiver eszt rigoureux , il est bien difficile de sauver des chevaux qui ne sont pas habitués à cette vie , d’autres part, mes deux juments me servent bien et que je ne crois pas utile de me charger d’une troisième pour le moment .



Quant à moi, je me porte très bien et ma santé est bonne pour le moment ; depuis mon arrivée ici elle a changé en bien plutôt qu’en mal. Je vais te dire ce que nous mangeons, le matin nous avons notre café depuis 5 heures jusqu’à 8 heures ; à 9 heures déjeuner qui se compose de la soupe , un plat ou deux , fromage et café, vin à volonté ; à cinq heures , diner, il se compose de trois à quatre plats, soupe , vin à volonté, fromage et café, et le soir, nous avons le thé ; le pain que nous prenons , celui de munition qui est excellent, est aussi blanc que celui qu’on fait à la maison ; tu vois que je ne suis pas à plaindre ; pour dormir nous avons une tente chaque deux officiers ; j’ai acheté un petit pliant pour me coucher dessus .



Le climat ici est très changeant , de neuf heures à cinq heures une chaleur insupportable , c’est impossible de rester sous une tente, le soir et les nuits sont très fraîches ; depuis que je suis ici la pluie n’a pas duré longtemps . La Poste va partir , et je n’ai pas le temps de te donner d’autres détails ; je t’écrirai bientôt .


Adieu cher Papa, embrasse bien la maman ainsi que mes frères , et j’attends de vos nouvelles .


Le Général me charge de te dire beaucoup de choses ; il se porte très bien .

Je vous embrasse de tout mon cœur, et suis votre affectueux et respectueux fils .






CHARLES






Kamara, le 7 Août 1855







MON CHER PAPA ,




J’ai reçu , avant-hier, par la ‘’ Constitution’’, la caisse de Chartreuse que pierre m’a envoyé par monsieur Mollard ; elle était en très bon état, et aucune bouteille était endommagée ; quant au port , le gouvernement nous fait l’avantage de ne rien prendre quand les effets sont sur les bâtiments de notre gouvernement.



Nous sommes toujours dans les mêmes positions, nous attendons toujours que l’on prenne la tour Malakoff, mais malheureusement le siège n’avance guère, les difficultés augmentent en avançant, et depuis quelques jours les coups de canon qui nous laissaient à peine dormir ont presque cessé, l’on ne l’entend plus qu’à longs intervalles . Les pertes journalières des Français sous Sebastopol, sont de 100 hommes par jour en moyenne entre tués et blessés .


Maintenant, nous sommes presque certains de passer l’hiver ici, parce que même que Sebastopol fut pris maintenant, l’on aurait pas le temps matériel pour nous embarquer, il faut voir la quantité immense de matériel qui se trouve ici , de sorte que la seule chose qui puisse m’empêcher de rester ici, ce serait que l’on fit quelques promotions dans la Cavalerie , pour que je passasse Capitaine ; alors , à moins qu’il y eut une place ici , je serais obligé de retourner en Piémont mais jusqu’à présent il n’y a aucune place vacante .



Le Choléra va en diminuant , mais ceux qui sont atteints guérissent difficilement. Depuis l’arrivée du Corps expéditionnaire ici , il y a eu à peu près de 1300 à 1400 soldats morts de choléra, et à peu près 60 entre officiers et ceux qui en ont le grade ; ce qu’il y a de singulier, c’est que dans la cavalerie le nombre des soldats a été beaucoup moindre , et pas un officier n’est mort Presque tout le monde en arrivant ici , est atteint de dysenterie. Le général l’a maintenant depuis plusieurs jours ; quant à moi je n’ai pas eu la moindre dysenterie, et je me porte à merveille , j’ai très bon appétit et la nuit je dors fort bien Des quinze mille hommes qui sont venus en Crimée, s’il y avait une bataille, entre les morts et ceux qui sont dans les hôpitaux , l’on ne pourrait pas mettre guère plus de 10000 hommes sous les armes , de sorte qu’il faut s’attendre en Piémont d’envoyer des hommes pour remplir les vides .



J’ai vu avant-hier manœuvrer dans la vallée où il y eut cette fameuse charge de la cavalerie Anglaise , à la bataille de Balaklava , les 4 régiments de chasseurs d’Afrique qui se trouvent en Crimée , ils étaient commandés par le général de Division Morris et de deux généraux de brigade ; ce sont de magnifiques régiments pas pour leur tenue qui est très simple mais pour les chevaux qu’ils ont Ce sont tous des chevaux Arabes C'est-à-dire ‘’ barbaresques ‘’, tous entiers avec des formes très jolies , de grandes crinières, et de longues queues et marchant comme le vent , ils ont fait plusieurs évolutions, qui ont été très bien exécutées ; ils ont aussi fait deux charges, une de deux régiments à la fois, l’autre d’un seul, parce que la vallée est tout au plus assez large pour tenir deux régiments de front, et toutes ces charges ont été très bien éxécutées et tous se sont arrétés au commandement , quoique le terrain, en plusieurs endroits fut assez mauvais.




Pour assister à cette manœuvre, j’ai monté ma petite jument, que tous ont trouvé magnifique, parce qu’elle était très animée, et comme je connais plusieurs officiers Français, ils me disaient que c’était dommage d’avoir une bête comme cela en Crimée ; tu vois qu’il ne faut pas se fier aux apparences parce que quand je la monte on dirait qu’elle ne peut pas mettre le pied de devant par terre, elle boite des deux jambes , mais je la fais partir au galop, et une minute après elle marche parfaitement droite, et comme elle a beaucoup de nerfs et d’ardeur, je pourrai rester 8 heures à cheval , ce qui n’empêcherait pas, qu’en retournant au camp, je ne pourrai pas la faire aller au pas, elle veut toujours trotter, pourvu que cela continue je ne me plains pas. Nous avons eu l’autre jour deux jours de pluie, si tu avais vu ces pauvres chevaux, ils faisaient compassion, ils étaient dans la boue jusqu’à mi jambe et grelottaient de froid , et obligés de manger du mauvais foin et tout mouillé et pas moyen de les secourir


Ajoute à cela que l’intendance militaire dont on fait l’éloge sur les journaux mériterait au contraire que l’on les renvoyât , ils n’ont aucune prévoyance , hier encore nos chevaux sont restés sans avoine, les magasins étaient vides et avec 5 kilos de foin, le cheval n’a pas à venir gras .



Je pense maintenant que vous êtes tous à Volontaz ; j’ai reçu l’autre jour une lettre de Laurent qui m’a donné la bonne nouvelle qu’il a bien réussi dans ses examens .


Adieu donc , mon cher papa, embrasse bien de ma part la maman, Alexis, Pierre et Laurent et Célina ainsi que le petit Toine ; je t embrasse de tout mon cœur , et suis ton affectueux respectueux fils .





CHARLES










Kamara, le 17 Août 1855







MON CHER PAPA,



Je ne suis pas venu en Crimée pour rien Finalement ; hier j’ai pu prendre part à une bonne raclée que nous avons donné aux Russes qui sont venus nous attaquer dans nos camps ; les troupes qui ont été engagées sont de la part de Français le Corps commandé par le général Herbillon qui se compose de trois Divisions et de notre part il n’y a eu que la deuxième division commandée par le Général Trotti. Ni les Anglais , ni les Turcs n’ont pris part à l’action.





Je vais te donner une idée de nos positions et de celle des Russes. Les Francais ont leur campement sur la gauche de la Cernaya, sur des mamelons qui sont assez élevés, dont la pente est très forte et qui sont à peu près parallèles à la vallée de la Cernaya . Au milieu de ces mamelons ou se trouve le camp Français, se trouve une petite gorge où passe la route qui traverse la vallée , et il y a par conséquent un pont sur la Cernaya , que l’on appelle Traktir ; sur ces collines est placé le corps du général Derbillon qui fait face à la Cernaya et par conséquent aux Russes ; sur l’extrême droite des Français se trouve une gorge , après cette gorge, se trouve des hauteurs qui sont au fond de la vallée où la Cernaya est encaissée .
Le plus haut de ces mamelons qui se trouve sur la gauche de la Cernaya est occupé par nos troupes qui ont fait des redoutes au sommet, et ont placé des pièces d’artillerie de la Marine Anglaise ‘’ Gros calibre ‘’ . Sur la droite de la Cernaya , se trouve un autre petit mamelon , occupé par nos troupes et comme l’autre armée d’artillerie ; en avant de tout ces mamelons et séparé des autres s’ en trouve un élevé, où sont placés nos avant postes et ou les Russes peuvent venir facilement par leur côté avec artillerie et cavalerie : Voilà quant à nos positions.



Celle des Russes se trouve sur la longue montagne que l’on appelle Mont Makensie ; il se trouve en Face de la position de Français mais en sont séparés par la vallée de la Cernaya qui a une demi-lieue de largeur ; les pentes de la montagne sont pour un quart de lieu assez douces, mais à une certaine distance , la montagne se trouve presque à pic et il n’y a qu’une seule route pour pouvoir y monter. ( Pour ne pas embrouiller les mamelons occupés par nos troupes , j’appellerai le plus haut , celui qui se trouve sur la gauche de la Cernaya N°1 ; le plus petit, celui qui se trouve entre deux sur la droite de la Cernaya est le mamelon de l’éperon et l’autre ou nous avons nos avants-postes est le mamelon du Zig Zag ).




Ceci posé, je vais te dire ce que j’ai vu dans la nuit du 15 au 16 : Les Russes sont descendus des Monts Makensie par la seule route qui existe et se sont formés en colonne par bataillons, sur une espèce d’ esplanade qui se trouve sur la berge de la montagne et protégée par leur artillerie ; quand toutes leurs troupes furent descendues, c’était 4 heures du matin ; alors une grosse colonne avec artillerie s’avança sur nos avants-postes qui se trouvaient sur le mamelon du Zig Zag ( de leur côté, le mamelon se prolonge en pente très douce jusqu’e sous leur montagne ).




Notre avant poste était de 200 hommes ; ils résistèrent tant qu’ils purent mais pendant ce temps les Russes avaient placé une batterie de douze pièces d’artillerie sur les mamelons du flanc de sorte que notre avant-poste pris entre deux feux fut obligé d’abandonner la position et se retira pas à pas jusqu’e dans la plaine. C’est alors que notre division , ayant déjà entendu le canon, se mit en marche ; nous descendîmes dans la plaine et le général Trotti avec une brigade d’infanterie et un bataillon de Bersaglieri traversa la Cernaya et se porta sur le mamelon à Zig Zag pour soutenir nos avants- postes mais pendant ce temps les Russes avaient déjà mis dix canons de gros calibre sur le mamelon, appuyés par une forte colonne d’infanterie ; cette position ne nous était d’aucune utilité, et d’ailleurs n’était pas sur notre ligne défensive. Nous nous retirâmes sur la gauche de la Cernaya laissant un régiment de Bersaglieri pour les empêcher de descendre, en attendant qu’ils fussxent dans la plaine pour leur tomber dessus.



Pendant que nous faisions ce mouvement, le gros de l’armée Russe s’était formé sur deux immenses lignes d’infanterie et une troisième ligne de cavalerie ; une vingtaine de pièces d’artillerie était devant les lignes et tonnaient sur nous et sur les Français . Après un quart d’heure, l’on vit la première ligne des Russes descendre en bataille , sur une seule ligne, dans la plaine, traverser toute la plaine, passer la Cernaya, une partie sur des ponts volants portatifs et les autres passant dans l’eau ou ils en avaient jusqu’à la poitrine.



Un fois au pied de la colline , il y eut un instant d’arrêt ; pendant ce temps les Français s’étaient repliés sur la colline ; ceux qui défendaient le pont de Traktir furent forçés et obligés de monter sur la colline, de sorte que toute la première ligne Russe ne trouvant plus personne en bas, monta tous ensemble sur la colline . Il faut imaginer que cette colline est aussi haute que des moulins de Chaillière chez patin et la pente aussi rapide ; eh bien ! ces malins de Russes la montèrent au pas de course ; mais arrivés au sommet ils trouvèrent les Français ( Zouaves et infanterie de ligne ) qui les attendaient et à peine furent-ils arrivés qu’ils les fusillèrent à bout portant et la bayonnette dans les reins les firent descendre beaucoup plus vite qu’ils n’étaient montés et les firent repasser la Cernaya . Pendant ce temps , les Russes ayant fait avancer leur seconde ligne, l’attaque recommença, mais ils repassèrent à peine la Cernaya et furent repoussé de suite et obligés de la repasser dans une confusion épouvantable, ne sachant plus ou donner de la tête .



De notre côté, pendant que les Russes montaient sur la colline attaquer les Français, notre division les attaquait sur la gauche et dix pièces de notre artillerie les foudroyaient ; on voyait des rangs entiers disparaître . Dans leur retraite, ce fut bien pire parce que pris de flanc par nos troupes et notre artillerie et par derrière par deux ou trois batteries Françaises, pas un coup de canon ne se perdait parce qu’on tirait sur des masses . Les canons qui étaient sur le mamelon N° 1 ne restèrent pas inactifs ; ils foudroyèrent les troupes qui se trouvaient sur le mamelon à Zig Zag , incendièrent deux caissons d’artillerie , et les obligèrent à se retirer.
Une moitié de la seconde division regagna la Cernaya et nous reprîmes le mamelon à Zig Zag . Tout cela fut fait dans l’espace de trois heures à huit heures ; les Russes étaient battus complètement et en pleine retraite . On ne les poursuivit pas parce qu’ils étaient protégés par des batteries imprenables qui se trouvaient placées dans les Monts Makensie ..




Nos pertes ne sont pas fortes, nous avons eu douze morts entre soldats et sous officiers ; un officier tué ; blessé, nous en avons 165 parmi lesquels le général de brigade Montevéchio , blessé mortellement : une balle lui a traversé la poitrine de part en part ; on croyait qu’il allait mourir mais jusqu’à présent il se soutient. Le général Trotti a été tout le temps sous le feu ; les boulets et les balles sifflaient de tous les côtés mais le seul qui a été blessé c’est son second aide de camp qui a reçu une légère blessure à la tête d’un éclat d’ohus. La perte des français est de 600 hommes entre tués et blessés, parmi le nombre des morts on compte un Colonel je crois des Zouaves. La perte des Russes est de trois à quatre mille hommes, en comptant quatre cents prisonniers et les blessés .



J’ai été visiter le champ de bataille , c’est affreux ; dans la plaine la plupart des blessures sont faites par l’artillerie , aussi il n’y a plus de forme humaine : Ce sont des corps sans tête, des jambes emportées, enfin tout ce que l’on peut imaginer de plus hideux.



L’intention des Russes était , à ce que disent les prisonniers , en deux jours de nous jeter à la mer ; aussi le corps qui nous a attaqué était commandé par le Prince Gortchakov en personne et se composait de 40 bataillons, cinquante pièces d’artillerie et de douze à quatorze régiments de cavalerie qui feraient de cinquante à soixante Escadrons . Tout cela a été mis en déroute en très peu de temps ; nous ne connaissons pas encore quel nom l’on veut donner à la bataille, mais je crois qu’on l’appellera Traktir parce que l’attaque principale a été sur ce point . Tu peus dire à l’oncle Piollet qu’il ne nous considère pas comme perdu ; parce que si nous n’avons eu besoin que de peu de troupes pour nous défendre , ce sera bien autre chose quand les trois armées y seront.



Ce qui me fait plaisir, c’est que notre division seule qui ait pris part à la bataille , le reste de notre armée était à nous regarder en attendant que l’on eût besoin d’eux . Au reste nous avons qu’à nous louer de nos soldats . Pas un n’a bronché, tous étaient prêts au moindre signal ; quand un était blessé, deux le portaient aux ambulances et retournaient à leur poste ; Les Bersaglieri se sont distingués particulièrement . Dans une autre lettre je t’écrirais des détails.



Comme je ne crois pas que Sebastopol ne soit pris de sitôt ne manque pas de me faire faire cette grande houppelande doublée d’agneau ou d’une bête quelconque qui ait le poil long , dont je t’ai parlé dans ma dernière lettre ; j’aurai besoin de bas de laine, on en trouve difficilement ici . Je crois être sur que nous passerons l’hiver ici et il faut prendre ces mesures avant .




Ma santé est toujours excellente ; notre nourriture est passable mais pas beaucoup variée, ce qui n’empêche pas que cela nous revient à plus de 80 frs par mois . J’ai reçu une lettre de Pierre hier, qui me donne de vos nouvelles, mais afin que je sois sûr que vous recevez mes lettres je vais les numéroter, et je commencerai par celle ci en y mettant le N° 1 en tête de ma lettre ; j’adresserai cette lettre à Alexis afin qu’il en prenne connaissance ainsi que Pierre ; mais je pense que vous serez tous à Yenne, et c’est pour cela que je te l’adresse .

Adieu, mon cher Papa , embrasse bien la maman de ma part, ainsi que Alexis , Pierre et Laurent et Celina , et donnez moi des nouvelles du petit Toine .




Ne vous mettez pas en peine pour moi ; pourvu que cela continue ça va bien .


Je t’embrasse de tout mon cœur et suis ton affectueux et respectueux fils.




CHARLES




Kamara, le 25 Août 1855





MON CHER PAPA ,






Dans ma dernière lettre, je t’ai dis que je te donnerai encore quelques détails sur notre bataille du 16.




La perte des Russes est beaucoup plus forte que je croyais ; je suis retourné le lendemain sur le champ de bataille et j’ai pu me convaincre de mes propres yeux de la quantité des morts qui jonchaient le sol ; l’on ne pouvait pas faire 10 pas sans trouver un cadavre , et dans certains endroits il y en avait des groupes de 8 à 10 hommes, étendus morts en cercle qui sans tête, qui sans bras mais presque tous horriblement mutilés ; ceux là avaient péri par le canon, un obus qui éclate dans une colonne produit cet effet , enfin d’après les détails que j’ai pu recueillir, les Russes, dans cette journée ont eu à peu près 2000 morts restés sur le champ de bataille, les Français ont pris 500 prisonniers et recueilli près de 1400 blessés ; l’on prétend que les Russes ont emporté de trois à quatre mille de leurs blessés, ils ont perdu trois de leurs généraux , un tué est resté sur le champ de bataille , qui est le général READ commandant d’un Corps d’Armée et deux autres blessés, qui sont au pouvoir des Français Enfin, on évalue leurs pertes, de huit à neuf mille hommes hors de combat, ce qui fait un assez joli chiffre.



Le surlendemain de la bataille, ils ont demandé un armistice pour enterrer leurs morts , ce qui leur a été accordé, et ils en ont eu pour deux jours ; j’ai profité de cette occasion pour les voir en ami et je suis monté à cheval pour aller les voir de près ; comme il y avait un peloton de Cosaques tous ensemble , je me suis approché d’eux pour les examiner ; comme tu le sais, tous les Cosaques sont armés de lances , je m’en suis fait prêter une et je l’ai manié un moment mais je l’ai trouvé excessivement lourde et mal faite, c’est tout simplement une perche arrondie avec un couteau, pas très droite et recouverte par une couche de couleur noire, une petite courroie pour l’attacher à l’étrier et un fer dans le genre d’une bayonnette au sommet , c’est ce qu’il y a de mieux dans toute la lance ; quand au reste, ils ont encore une mauvaise carabine à pierre qu’ils portent en bandoulière, un pistolet aussi à pierre , qu’ils portent dans une poche de cuir qu’ils ont à droite ; toutes ces armes sont de mauvaise qualité, et je crois plus dangereuse pour celui qui s’en sert que pour celui contre laquelle elles sont dirigées . Quant à leur sabre il est attaché très court à la ceinture de sorte que la garde s’avance en avant et au dessus de l’encolure du cheval ; le fourreau est en cuir noir avec quelques enjolivures de laiton au plus joli ; quant à la giberne , elle est assez curieuse, c’est une bandoulière en cuir noir, et sur le devant il y a des petites poches qui tiennent une cartouche chacune , cela ressemble beaucoup que l’on dépeint les anciens Scythes ; leur uniforme consiste en un bonnet plat comme le portent toute l’armée Russe , une tunique bleue comme celle de notre infanterie à deux rangs de boutons pantalon bleu avec une large bande rouge et bottes en bon cuir, qui vont jusqu’aux genoux et qu’ils mettent par-dessus leur pantalon, et puis par – cela une grande capote comme l’infanterie .




Leurs chevaux sont petits, vilains, maigres, éfflanqués, longues oreilles mais ont l ‘air d’être résistants ; leur harnachement est pire que celui dont se servent nos paysans pour monter à cheval . Pour bride ils ont un licol à peu près comme celui que j’ai donné à Apollon ( c’ est le cheval de la ferme de Volontaz ) ; à cela ils ont un filet de fer qui est attaché fixe au licol avec deux rênes , voilà leurs brides qu’ils n’enlèvent jamais , pas même pour faire manger ; leur selle consiste en une espèce de bat assez étroit, recouvert de cuir et tout cela en mauvais état si ce n’est pas en réalité, c’est au moins en apparence ! Avec un peloton des nôtres, je n’aurai pas peur de 100 de ces cosaques ; au reste ils se battent très rarement, on les emploie au service des avants-postes qu’ils font supérieurement bien .




Pendant que j’étais là j’ai fait la connaissance du Prince Galitzine (1) , qui est un jeune homme de 22 à 23 ans , il me racontait qu’étant à l’université de St Petersbourg , et qu’ayant fini ses études , il se disposait à voyager quand la guerre a commencé ; il s’est vu en quelque sorte obligé de prendre du service, et l’Empereur le nomma Capitaine dans un régiment de Hussards ; il est maintenant, aide de Camp du Prince Gorgaskov ( sic) ; il me disait qu’il voudrait bien que ça finit vite.


Pour en revenir à la bataille, je te dirai que les Russes avaient près de quatre vingt mille hommes prêts pour se battre avec 80 pièces de canon , 14 régiments de Cavalerie, mais il y a qu’une trentaine de mille hommes qui ait pris part à l’action et cinquante pièces d’artillerie.


De notre côté , nous avons à peu près de dix à quinze mille hommes qui ont pris part à l’action tout au plus et de trente à quarante pièces d’artillerie . Imagine toi quel vacarme cela devait faire !



Depuis quatre à cinq jours , le Général Pélissier a reçu avis que les Russes avaient l’intention de venir à nouveau nous attaquer , de sorte que l’on nous a fait tenir sur nos gardes et la nuit il n’y a plus moyen de dormir ; à deux heures du matin , il faut être sur pieds . Je te promet bien que l’es Russes, s’ils viennent ne nous attraperons pas en chemise, cela n’empêche que cela soit très fatiguant . Eh bien, avec la mauvaise vie que nous menons, imagine toi que dans les promotions de Caavalerie, deux me sont passées devant par choix ; l’un ferait le 36 ème Lieutenant, l’autre le 46 , et l’un de ceux là se trouve en Piémont et a été renvoyé de l’artillerie pour avoir tourné le dos à l’ennemi dans le 1848 ; aussi ces promotions ont indigné tout le monde à commencer par le Général en Chef ; de sorte que sur cinq Capitaines je ne suis avançé que de trois et je suis maintenant le sixième ; si l’on me fait encore une chose semblable , je donne ma démission .




Adieu mon cher Papa , embrasse de ma part la maman , Alexis, Pierre, Laurent, Celina et le petit Toine ; mes amitiés aux Marthe , je t’embrasse de tot mon cœur et suis ton affectueux et respectueux fils








CHARLES



(1) Dans son livre « visions de Sebastopol . » Léon TolstoÏ nous décrit un prince Galtzine , aide de camp, arrivé de Saint Petersbourg, qui est un type d’officier aristocrate , plein de mépris pour l’officier d’infanterie, il nous le montre bon conteur, jouant du piano, chantant une romance tzigane avec une belle voie , lisant « Les Splendeurs et misères d’une courtisane . » de Balzac . Tolstoî nous raconte aussi une suspension d’armes après un échec francais avec une certaine fraternisation entre adversaires qui se respectent .









Kamara , le 31 Août 1855









MON CHER PAPA









J’ai reçu hier ta lettre dans laquelle tu m’annonce la demande formelle de la main de Mad pour Pierre . La mère doit être contente , cela augmente le nombre de femmes de la famille .


Je trouve que Pierre fait très bien de prendre la carrière du barreau , cela vaut beaucoup mieux que d’être employé du gouvernement , qui est la pire des choses ; l’on ne retire que des désagréments à être à son service .


Dans la dernière promotion que l’on a fait dans la Cavalerie , on a fait deux capitaines par choix : le premier ferait le 30 e lieutenant et l’autre ferait le 42 eme et l’un deux dans la campagne de 1848 étant officier d’artillerie fut mis sous conseil de guerre pour avoir fui devant l’ennemi et avoir jeté l’alarme dans l’armée et il aurait été infailliblement fusillé sans le Duc de Gènes qui fit suspendre le procès , se contentant de le renvoyer de l’artillerie ; à force de demandes, après une année on le fit passer dans la cavalerie , et le voilà aujourd’hui capitaine au choix ; mais aussi la voix publique en a fait justice, et ici en commençant par le général en chef jusqu’au dernier officier , tout le monde a crié à l’infamie .

On écrit qu’en Piémont il en est de même . Quand à l’autre , c’est un brave garçon qui n’a d’autres mérite que d’être bon camarade, mais ne s’occupant pas du tout du service ; voilà comment les choses vont , et nous qui sommes ici exposés aux maladies et aux balles Russes , on ne sait pas même si nous existons .



Au reste , ici nous n’avons rien de nouveau, les Russes nous laissent vivre tranquillement depuis leur attaque du 16 ; mais comme leur attaque a été presque une surprise, l’on prend des précautions pour que cela n’arrive pa une prochaine fois, ainsi toutes nos positions et celles de Français sont garnies de canons à longue portée .



A trois heures du matin, toute l’armée est sous les arbres, et s’ils reviennent, je te promet qu’ils trouveront à qui parler, ils seront reçus comme il faut . Quant à Sebastopol , l’on avance mais bien péniblement, les Français ne sont plus qu’à vingt pas de la tour Malakof , mais ça leur tue beaucoup de monde ; la moyenne est de 150 hommes hors de combat par jour. Toute la nuit l’on fait un feu d’enfer et il faut être habitué à ce bruit pour pouvoir dormir. Il y a deux jours nous avons entendu vers les deux heures du matin une explosion épouvantable et c’était une poudrière que les Français avaient sur le Mamelon vert qui avait sauté et qui a causé beaucoup de dégâts ; 90 hommes ont été tués ou blessés et comme cette nuit là on a tiré beaucoup, les Français ont perdu 300 hommes ce jour là .



Je ne sais pas quand cela finira, mais c’est à désirer que cela finisse bientôt . Maintenant, nous sommes persuadés de passer l’hiver ici ; jusqu’ à présent le gouvernement n’a pris aucune mesure, si bien que chacun cherche à s’arranger de son mieux , mais nous espérons qu »au moins aux officiers on donnera des baraques ; le froid commence à se faire sentir la nuit , et le thermomètre est déjà descendu aux 6 degrés ; pendant le jour, le soleil est toujours très chaud , mais nous avons un vent assez fort qui tempère la chaleur ; mais cela n’empèche pas que l’on ne puisse résister pendant lz journée sous nos tentes.



Tu auras sans doute reçu ma lettre dans laquelle je te demande de m’envoyer un grand paletot qui descende jusqu’au talon et très ample et rembourrée de fourrure de quelque animal que ce soit ; cela me servira cet hiver pour le jour comme pour la nuit ; il faudrait y mettre un capuchon ; ici on trouve difficilement ce genre de chose , et si l’on pouvait s’en procurer, on serait obligé de les payer plus de 6 fois leur valeur .




Nous avons depuis quelques jours reçu un renfort de troupes Anglaises qui sont venues s’établir près de notre camp, elles sont habillées si originalement que je vais te faire connaître leur uniforme ; ces troupes se composent de cinq bataillons et on les nomme : Highlanders ; leur uniforme consiste : un bonnet à poil comme la garde impériale Française , un habit rouge, avec les basques courtes, deux rangs de boutons, un jupon d’étoffe quadrillé qui descend jusqu’au milieu des cuisses, dessous le jupon ils n’ont que la chemise de sorte que du milieu des cuisses ou descend le jupon jusqu’au dessous des genoux l’on voit leurs jambes nues ; dessous les genoux, ils ont des bas blancs à carreaux bleu et par-dessus les bas il y a une guêtre blanche et puis les souliers comme tout le monde, et ce costume se porte été comme hiver, c’est leur costume national parce que les Highlanders ou montagnards Ecossais portent ce costume là . Pour armure, ils ont le fusil de troupe , le sac et la giberne d’infanterie,
Mais dont la buffleterie se croise sur la poitrine, comme avait autrefois notre infanterie ; ce sont d’excellents soldats ; c’est peut être la meilleure troupe Anglaise ; ils sont venus en Crimée presque dès le commencement .



Je n’ai pas été étonné en apprenant que monsieur Tougard t’avait vendu le colombier ( domaine clos de mur à Yenne ) , à un prix d’affection, il t’avait trop fait attendre pour être de bonne foi, mais je crois que si tu n’avais pas voulu l’accepter à ce prix, personne ne l’aurait acheté ; du reste c’est un immense avantage d’avoir tout le Colombier . Nous sommes chez nous et personne ne peut y mettre les pieds, et cela nous donnera beaucoup d’agrément et tout cela il faut le payer et puis tu n’as aucune obligation envers lui ; s’il t’ a fait quelques commissions à Paris il les a mises en compte en te vendant le Colombier ; comme cela tu en es quitte.


Nous avons encore beaucoup de fièvre, et quelques cas de Choléra, dernièrement est mort le Capitaine de Savoie , Chissé De Polinge


Je n’ai pas encore eu jusqu ‘à présent la visite de soldats qui sont de Yenne ; s’ils viennent je leur donnerai bien quelque chose , mais je ne veus pas non plus leur donner de mauvaises habitudes ; ici l’argent est assez rare, et le gouvernement ne me donne que 30 Frs par mois de plus qu’en garnison ; du reste , ma santé est bonne .




Adieu, mon cher Papa , embrasse bien de ma part, la maman, Alexis, Pierre, Laurent, Célina et Toine .


Je t’embrasse de tout mon cœur et suis ton respectueux et affectueux fils .










kamara le 7 Septembre 1855.







MON CHER PAPA,




L'on a commencé à bombarder Sebastopol le 4 de ce mois, et au moment ou je t"écris cela continue ; c'est un roulement continuel de coups de canons, comme on n'en a jamais entendu, et cela dure jour et nuit, de sorte qu'il faut avoir bien sommeil pour s'endormir avec un tintamare semblable .


De notre camp, nous avons été spectateurs pendant la nuit d'avant hier et d'hier d'un magnifique incendie, c'étaient deux vaisseaux russes qui ont éré incendiés par les batteries; d'ici l'on ne pouvait pas voir les flammes, mais l'on voyait une lueur dans le ciel du coté de Sebastopol comme le lever du soleil et cela a duré toute la nuit.



J'ai été hier dans l'après midi voir Sebastopol, mais je n'ai pu beaucoup distinguer; il y avait du vent très fort et puis la fumée de la poudre empéchait de bien voir; mais ce que j'ai pu remarquer c'est que les russes repondent très faiblement, la tour Malakof ne répond pas du tout; tous les parapets sont endommagés, et les français ont déja poussé leur travaux d'approche jusque dans le fossé, aussi j'espère bien que l'on la prendra, parce qu'une fois Malakof pris, l'on peut bruler tous les vaisseaux qui sont dans le port et couper la communication de Sebastopol, avec le reste des forts.



Comme la ligne de défense des Russes est très étendue, l'on a adopté dans le bombardement une très bonne méthode qui consiste en ce que l'on commence à bombarder sur la droite et puis l'on cesse tout à coup; les russes présument qu'on va donner l'assaut, alors ils massent des troupes dans les tranchées, alors on recommence à tirer et comme les tranchées sont pleines cela leur tue beaucoup de monde et l'on continue toute la journée de cette manière là et eux sont obligés de se tenir en garde parce qu'au moment ou ils s'attendront le moins, on montera à l'assaut..



Notre Corps d’expédition a fourni une Brigade d’infanterie, commandée par le Général Cialdini pour représenter notre armée quand on donnera et en conséquence elle est partie hier matin pour aller se camper sous Sebastopol et être prête au premier signal, qui je pense ne tardera pas à être donné. Cette brigade a été prise dans la première division parce que n’ayant pris aucune part dans la bataille de la Cernaya, le Général en Chef a voulu lui donner cet compensation, et comme il ne voulait pas choisir un général de Brigade plutôt qu’un autre, il a fait tirer au sort entre les généraux de la première division et celui de la réserve et le sort est tombé sur le Général Cialdini, de sorte qu’il est parti avec sa brigade, laissant ici son artillerie, dont il n’aurait eu que faire là bas .







Nous avons un climat très changeant et nous avons eu un vent chaud avec quelques gouttes de pluie, ce matin au contraire, c'est un vent très froid qui ressemble à nos vents froids du commencement de Novembre; et aussi tu peus voir à mon écriture qui se ressent de l'atmosphère froide.

J’ai reçu hier une lettre de Laurent du 20 Aout, tu peus lui dire que j’ai parfaitement reçu sa lettre ainsi que la chartreuse , mais quand j’ai écrit , je ne l’avais pas encore reçu, ici c’est très facile de recevoir les lettres 8 et 10 jours plus tard de ce qu’on devrait les recevoir.



Quand à la serge de Sardaigne que Laurent m'offre, cela me serait très utile mais si tu m'envoie le grand paletot que j'ai demandé, cela me suffira; il faudra aussi m'envoyer des bas de laine, mais Laurent m'a dit que la maman y travaille déja; parce qu'il ne faut pas que l'on se fasse des illusions sur notre position, nous sommes presque certains de passer l'hiver ici; aussi les Français font des chemins de fer pour aller à leur campement et tu conçoit que si l'on devait s'embarquer, ce ne serait jamais notre armée qui serait la première.
Laurent (son frère) m'a dépeint le triste état de nos vignes, c'est vraiment du malheur: Quand il n'y a pas de maladie, il faut que cette maudite tempête vienne encore s'en mêler, heureusement que les récoltes étaient presque toutes rentrées; il m'a donné aussi des nouvelles de notre machine à battre le blé, il ne parle pas non plus d'Apollon et de la Saumette qui je crois se portent mieux que mes chevaux car la très mauvaise intendance militaire, qui pour notre malheur se trouve en Crimée, les laisse deux ou trois jours sans leur donner d'avoine et se justifie en disant qu'ils n'en ont point. Imagine-toi que maintenant le temps est beau, la mer excellente, ils n'ont des provisions que pour la journée ( quand ils en ont!) aussi cet hiver nos chevaux crèveront de faim; le foin qu'on leur donne est quelquefois si mauvais qu'ils ne veulent pas le manger quoiqu' ayant faim. Pour nous les distributions sont assez régulières, pourvu que cela continue ! mais ici tout le monde est d 'accord pour dire que notre intendance militaire est tout ce qu'il y a de plus mauvaise et pire que celle des Turcs.




Adieu mon cher papa, embrasse bien de ma part la Maman et dis lui qu'elle se tranquillise.
Embrasse aussi Alexis , Pierre Laurent et Célina ainsi qu'Antoine, qui doit déja être un beau garçon. Donne moi des nouvelles des démarches d'Alexis.
Je t'embrasse de tout mon coeur et suis ton affectueux et respectueux fils





CHARLES




Kamara , le 11 Septembre 1855





MON CHER PAPA,




Comme tu auras su Sebastopol a fini par tomber et comme c’est une chose que l’on ne voit pas tous les jours , je suis allé faire le curieux, et je suis resté depuis 6 heures du matin jusqu’à 6 heures du soir à visiter la tour Malakof, le Grand et le Petit Redan , enfin toutes les batteries de l’attaque de droite jusqu’à la mer ; ensuite, je suis entrè dans Sebastopol qui forme le port militaire, qui se compose de l’arsenal de marine, des quartiers et de quelques maisons bourgeoises ; de là je suis allé dans la ville même qui est séparée du port militaire par une grande Baie, et là j’ai pu voir les dégâts causés par notre artillerie




Je vais commencer par te donner quelques détails des ouvrages de défense des Russes ; je crois que si l’on avait pas eu des soldats aussi bons que les Français , l’on aurait jamais pris ces ouvrages.



Imagine toi comme était fortifiée la tour Malakof ; pour pouvoir y entrer, il fallait franchir un fossé de cinq mètres de largeur, de quatre à cinq mètres de profondeur, le parapet était bien haut de douze à quatorze mètres : Voilà ce que les Français ont du faire pour pouvoir y entrer : Quand ils ont donné l’assaut, ils avaient des échelles toutes préparées, qu’ils faisaient glisser sur un chevalet, l’échelle atteignait l’autre bord du fossé, alors on mettait des planches et les hommes grimpaient sur le parapet et y ont tous entrés dedans de cette façon.



La tour Malakof et le Grand Redan sont un labyrinthe de chemins tous armés de canons, on se perd dedans . Les Russes, pour se mettre à couvert avaient fait des cellules dans la terre et restaient là quand on avait besoin d’eux ; l’on ne comprend pas comment les Français ont put se rendre maître de fortifications aussi formidables, aussi une fois la tour Malakof prise les Russes ont commencé à abandonner les tranchées , cependant la perte des Français n’a pas été forte à cet endroit ; ou ils ont souffert beaucoup c’est aux batteries Noires qui font suite à Malakof et au bastion qui unit ces deux batteries . C’est là qu’une poudrière a sauté et a tué plus de quatre cents Français ; la Garde et les Chasseurs de la garde impériale ont le plus souffert ; les fossés étaient plein de cadavre de ces corps ou ils ont souffert aussi beaucoup c’est au Petit Redan, ils l’avaient déjà pris et avaient été obligé de se retirer, et en se retirant ils ont été mitraillés et n’ont pu le reprendre que le lendemain dans la nuit .



Les Français de l’attaque de Gauche ou il y avait aussi une de nos brigades n’ont pas attaqué, attendu que les Russes les ont abandonné avant qu’on les attaque .



Les Anglais qui étaient chargés de prendre le Grand Redan n’ont pas pu le prendre et tous les Français sont furieux contre eux parce qu’ils disent qu’ils ont été cause que les batteries du Grand Redan ont pu tirer impunément sur les Français quand ils attaquaient la Malakof et le Petit Redan, de sorte que les Français sont plus que jamais ennemis des Anglais . Cependant il faut leur rendre justice, ils ont perdu beaucoup de monde, mais ils manquent d’ élan et vont à l’assaut de leur pas accoutumé qui est notre pas d école.




Ce qu’il y a de magnifique à voir , ce sont l’arsenal de marine qui est immense et puis le bassin de carénage où par le moyen d’un conduit qui prend l’eau a plus de 6 lieues de distance dans la Cernaya ( c’est le conduit que nous avons empêché d’aller à Sebastopol) on fait monter par le moyen d’écluses en fer les plus gros vaisseaux de quinze à vingt mètres au dessus du niveau de la mer. Cinq bassins, tous en pierre de taille, se trouvent creusés là , de sorte qu’ils peuvent arranger cinq vaisseaux à la fois. Il y avait encore là deux vaisseaux , un à vapeur , l’autre à la voile ; mais comme il y avaient donné le feu , on voyait encore tout le squelette de la machine, le bois brûlait encore mas il était presque consumé. Imagine – toi ce que cela a dû coûter pour faire construire ces bassins. Quand tu sauras que celui de Gênes ou il n’y a qu’un seul bassin a coùtê deux millions ! Les maisons de l’arsenal sont immenses ; au reste quartiers , magasins, murs d’enceintes et tout ce qui appartient au gouvernement, tout est bâti en pierre de taille, mais c’est une pierre douce dont on fait des morceaux carrés ; les quartiers sont tous couverts en fer blanc vernis en gris fonçé . Je t’en parlerai plus au long .



La ville bourgeoise est en feu, c’est les Russes qui suivent leur ancien système , elle a été mise au pillage par nos troupes ; aussi c’est curieux de passer dans les rues où les maisons brûlent , voir sortir des maisons des soldats qui avec une chaise, qui un sofa, qui un cadre-glace, une table de toilette, enfin tous chargés d’objets divers vous vendre cela au milieu de la rue .


Sebastopol est bâtie sur une colline qui va en descendant jusqu’au bord de la mer . Il n’y a qu’une très grande rue qui fait le tour de la ville où l’on puisse aller à cheval . c’est là que se trouvent les gens riches , les maisons n’ont qu’un étage , on n’en trouve point qui en ait deux ; plusieurs n’ont qu’un Rez de Chaussé ; les maisons des riches sont très coquettes, toutes garnies de balcons ou de terrasses sur le devant, avec des grilles en fer, beaucoup possèdent des serres ; elles sont bâties en moellons, celles des paysans , sont en terre recouvertes de mortier ; il y en a de gothiques , enfin de tout genres …..


Je n’ai plus de place il faut que je finisse la lettre . Je me porte bien mais le temps est très mauvais : Ouragans , pluie , et froid, voilà ce que nous avons . Adieu mon cher Papa , embrasse bien pour moi la maman ainsi que Alexis, Pierre , Laurent et Célina et Toine . Je t’embrasse de tout mon cœur et suis ton affectueux et respectueux fils .





CHARLES







Kamara , le 15 Septembre 1855

MON CHER PAPA ,





Depuis la prise de Sebastopol , nous n’avons pas bougé, il paraît que le Maréchal Pélissier attend des ordres de Paris ; il paraît que les Russes veulent évacuer les forts qui sont de l’autre côté de la baie et l’on voit un gros mouvement de chariots et d’hommes qui se dirigent du côté de Simféropol .


Quand je pus voir Sebastopol, les Russes n’avaient coulé que leurs vaisseaux de ligne et tous les autres qui étaient à voile de sorte que j’ai encore vu leurs bateaux à vapeur qui s étaient tous réunis dans un petit coin sous la protection du fort du nord, cela ressemblait beaucoup aux hirondelles qui , surprises par l’e mauvais temps, se mettent à couvert dans quelque coin ; mais maintenant ces magnifiques bâtiments ont eu le même sort que les autres, ils ont été coulés de sorte que c’est assez curieux que de voir dans le port une quantité de mâts sortir à fleur d’ eau, on pourrait compter le nombre des bâtiments qui ont été coulés si ce n’était les plus petits qui ont été submergés par la profondeur de l’eau . Maintenant la ville est occupée par les Français et les Anglais, et l’on fait des perquisitions pour trouver les mines de poudre que les Russes y avaient mises pour faire sauter la ville ainsi que les quartiers une fois les troupes dedans mais heureusement cela n’a fait de mal à personne parce que l’on a pris des précautions et que les mines ont été éventées ; on prétend que l’on a trouvé un fil électrique au moyen duquel on aurait communiqué le feu d’un côté de la baie à l’autre , a des poudrières préparées à cet effet.



La tour Malakoff, le Redan ainsi que les autres fortifications sont intactes et moyennant une permission du Général en Chef on peut tout visiter sans cela on ne laisse entrer personne.


Tu sais que tous les journaux prétendaient que les Russes manquaient de tout, et qu’ils étaient sans vivres, eh bien ! outre l’immense quantité de canons, de poudre, et de projectiles l’on a trouvé de grands magasins remplis de sacs de farine et de bœuf salé ; ainsi tu vois qu’ils ne manquaient de rien , et ce qui m’étonne c’est que les Français aient pu prendre une place avec des fortifications aussi formidables .


Quoique la ville soit prise, je crois bien que nous finirons par passer encore l’hiver ici , parce que tant qu’il y aura une armée Russe en Crimée, c’est impossible que les alliés puissent s’embarquer sans sacrifier une partie de l’armée pour protéger l’embarquement de l’autre.



Je ne sais pas si le Maréchal Pelissier à l’ordre ou s’il veut poursuivre l’ennemi et lui couper la route, ce qui est sûr c’est que jusqu’à présent nous n’avons reçu aucun ordre de bouger et les troupes occupent toutes les mêmes positions si ce n’est deux divisions du Général D’Antemare et du Général D’Espinasse qui sont passés hier pour occuper la vallée de Bedar ce qui fait courir le bruit que k’on voulait attaquer les Russes de ce côté – là .



Maintenant les maladies ont beaucoup diminué et l’on entend plus parler du choléra, la température s’est beaucoup rafraîchie, les nuits et les matinées sont très fraîches . Nos tentes sont assez bonnes et nous protègent bien de la pluie , quand elle n’est pas poussée par un vent fort, et la fraîcheur ne se fait guère sentir sous la tente . Ceux qui sont vraiment mal , ce sont nos chevaux qui sont nuit et jour à la belle étoile et exposés au vent et à la pluie ; pour mon compte je les ai bien couverts avec deux couvertures de laine chacun ; mais cela ne les garantit qu’en partie ; aussi ma petite jument montre toutes ses côtes et le ventre n’existe plus, c’est cependant avec celle là que je suis allé voir Sebastopol, et que je suis resté douze heures à cheval , ne passant par des endroits beaucoup plus mauvais que les sentiers du mont du chat ; elle n’a pas souffert immédiatement , mais comme malheureusement deux jours après elle a reçu la pluie, pendant deux jours , amenée par un vent épouvantable, je crois que c’est la cause qu’elle boîte maintenant assez fort ; mais comme je la considère comme perdue, je continue à la monter la même chose pour les services dont j’ai besoin . Quant à la grosse jument elle se porte bien , et a beaucoup engraissé depuis quelques temps , parce que , comme elle était blessée sur le dos , j’étais obligé de cesser de la monter pour quelques temps , mais maintenant elle est complètement rétablie et je ménagerai un peu l’autre.



Du reste la Crimée n’est pas pour les chevaux un paradis terrestre outre les inconvénients que je t’ai signalé , il en est un autre plus grave encore qui est que l’intendance militaire, tout en disant qu’elle n’en a point, nous laisse un jour sans foin et l’autre jour sans avoine, et quelques fois les deux et il n’y a pas moyen d’en acheter, l’on en trouve pas, de sorte qu’il faut faire comme les fourmis retrancher tous les jours quelque chose sur leurs rations pour suppléer quand on ne leur en donne pas , et note que leur ration se compose de cinq kilos de foin et de cinq kilos d’orge ou d’Avoine



J’ai reçu ta lettre du 24 ainsi que celle qu’ Alexis m’a écrite de Gènes ; et je pense bien que vous recevez les miennes, je vous écrit immanquablement une fois par semaine et quand il y du nouveau, deux de manière que tu dois les recevoir . Ma dernière lettre est celle que je t’annonçais , la prise de Sebastopol et ce que j’y ai vu .


Adieu mon cher Papa, embrasse bien la maman et dis lui qu’elle soit tranquille sur ma santé ; embrasse aussi Alexis, Pierre et Laurent ainsi que Célina et Toine qui doivent être tous à cette heure à Volontaz .


Je t’embrasse de tout mon cœur et suis ton affectueux et respectueux fils .




CHARLES







Kamara , le 4 Avril 1856.








MON CHER PAPA ,






Nous avons reçus la nouvelle que la paix avait été signée le premier du mois et le 2 nous avons tiré les cent coups de canon d’usage, mais je ne crois pas que nous partirons d’ici avant un mois, encore faut il que les Anglais nous transportent ; jusqu’à présent nous ne savons rien à ce sujet.



Lundi passé, le Corps de Réserve de l’armée Française a donné un magnifique bal auquel se trouvaient plus de deux mille officiers des alliés ; tous les officiers Anglais et Piémontais étaient invités ; mais comme il faisait très froid beaucoup ne sont pas venus.


La salle ou ce bal a été donné était en planches, et construite pour ce bal elle était immensse ; imagine toi ; on a employé plus de 3000 planches pour la construire, aussi était elle beaucoup plus grande que l’église de yenne, il y avait outre cela deux baraques réservées pour le buffet qui était très bien monté et le prix des aliments pas chers pour la circonstance..


Il y avait un très bon orchestre composé de cent musiciens ; les officiers pouvaient y aller ou en costume ou masqués, cependant la figure était découverte, la seule chose qui manquait c’était les dames ; il y a bien quelques dames Anglaises , mais très peu ; toutes les cantinières Francaises étaient invitées mais leur nombre n’est pas grand , du reste toutes les femmes qui sont en Crimée pouvaient venir mais leur nombre est bien petit.


La fête a duré jusqu’à cinq heures du matin depuis huit heures du soir ; quant à moi j’y suis allé de neuf heures et demi jusqu’à minuit.



Nous avons depuis quelques temps un froid très intense, le thermomètre marque tous les matins de 6 à 8 degrés sous zéro ; hier nous avons eu presque toute la journée de la neige avec un vent très violent ; la nuit a été très froide, ma bouteille pleine d’eau dans ma cabine a été brisée par l a gelée et cela m’arrive assez souvent .



Aujourd’hui le temps est froid, les Russes ne viennent guère de notre côté . Quant à nous , nous irions bien les voir, mais les Cosaques ne nous laissent pas passer ; l’on a beau leur donner cigares qu’ils aiment beaucoup mais ils répondent que s’ils nous laissent passer, le capitaine leur ferait donner la bastonnade .




L’autre jour je suis allé à Inkermanne , pour mesurer le tunnel que les Russes ont fait pour donner passage au canal qui alimentait les bassins de Sebastopol. Imagine toi qu’il est tout percé dans le roc vif à coups de ciseaux, la voute est faite par le rocher même que l’on a travaillé et la longueur est de 370 de mes pas ………..




Si tu n’avais pas Apollon (sic) , je pourrai te prendre ici un cheval Turc , qui sont excellents , ils mangent peu, sont accoutumés aux mauvais chemins, n’ont pas besoin d’être soignés et couchent à la belle étoile sans souffrir ; le seul défaut c’est qu’ils sont petits .




Pierre me dit que tu as l’intention de faire de l’écurie une chambre à coucher à Volontaz ; je trouve que c’est beaucoup mieux de faire diviser la grande chambre qui ne sert à rien .




La fin de cette lettre manque. Nous ne savons rien de son retour ; Le 16 Novembre 1856, il sera promu Capitaine au régiment de Savoie-Cavalerie . On peut penser que cet avancement était la récompense promise par le Général Trotti lors de son départ.


C’est ainsi que s’achève cette série dont les lecteurs auront su apprécier la valeur militaire et psychologique et qui nous montrent leur auteur sous un jour sympatique.




REUNION DE LA SAVOIE AVEC LA FRANCE ET L’OPTION DE CHARLES
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En 1860 , par un plébiscite triomphal, la Savoie décida sa réunion à la France ; les fêtes splendides qui célèbrent ce grand évènement ne doivent pas cacher que pour beaucoup, surtout parmi ceux qui étaient au service du royaume Sarde , le « oui » avait été précédé d’un vrai drame de conscience , c’est ce qu’illustre l’exemple de celui qui devint le Général Goybet (né à yenne le 3 Décembre 1825 et mort à Yenne le 5 Fevrier 1910.).

M.H. Putz

Au moment des faits Charles Goybet est chef d’Escadron, son père Antoine Goybet est propriétaire Terrien dans son domaine de Volontaz,. Son frêre Pierre est Avocat ; Son frère Laurent esr stagiaire d’administration, son frère Alexis est magistrat . Le pêre et les frêres de Charles sont « Français enragés ».




Lettre de Pierre à son frère Charles Goybet le 31 mars 1860.

« Tu peux te faire une idée de la préoccupation des esprits au sujet de l’annexion par ce qui se passe sous tes yeux, du moins si l’on croit les journaux, pour les Légations et les Duchés . »

La France nous convoite avec autant d’ardeur que le Piémont , les possessions nouvelles ; tu sais qu’une députation , improvisée, sans mandat que celui qu’elle s’est donné, s’est rendue auprès de l’empereur ; il est impossible de s’imaginer les cajoleries, les gâteries dont elle a été l’objet de la part de leurs majestés impériales. Après avoir été admis à leur table, comme l’on dit les journeaux , dans un vrai repas de famille ou assistaient l’Empereur, l’Impératrice, le Prince Impérial et les personnes de la cour, on a fait passer nos élus dans les appartements privés de l’Empereur ; là s’est établi une conversation dans laquelle leurs majestés jouaient le rôle de maîtres de maison qui s’efforcent de fêter leurs hôtes . Si n’était le magnifique diadème qui couronnait l’impératrice , on se serait cru chez quelques bons bourgeois de Chambéry tant la conversation était familière ; cette rêverie a duré une heure ; l’Impératrice s’adressait à chacun pour demander des renseignements sur la Savoie et dire combien elle serait heureuse de la visiter, c’est alors que l’Empereur du ton le plus débonnaire a demandé à ses hôtes comment on appellerait les départements nouveaux et après quelques instants de silence il a proposé les noms Savoie Chambéry et Haute Savoie pour Annecy, disant qu’il ne voulait pas qu’un nom rendu aussi glorieux dans l’histoire par la bravoure et la fidélité de ses habitants pût disparaître de la carte de l’Europe, puis, en se séparant, l’Impératrice a offert à chacun des quarante une photographie du Bambin impérial avec ces mots écrits de sa main : « Souvenir du 22 mars ( Eugenie) ».

« Il ne faut pas être étonné après cela que tous ces gaillards soient revenus électrisés ; ils n’en peuvent pas revenir ; aussi ce sont tous autant d’apôtres après la descente du Saint Esprit .

« Parmi ces promeneurs on avait choisi une députation de cinq membres qui avaient toutes les entrées des ministères ; souvent l’empereur leur a dit de ne rien oublier de tous les intêrets du pays qu’il tenait à cœur de réaliser toutes les espérances des Savoisiens . Cavour, je crois, n’en ferait pas autant.
« Aussi Greyfié, Bertier sont ils revenus avec les pleins pouvoirs ; déjà Girod et l’avocat général sont loin et le Courrier sur qui souffle la grâce va paraître tous les jours et sera envoyé gratis .dans toutes les communes.

« Les régiments français ont été parfaitement reçus par la population ; le soir toute la ville était illuminée ; je ne me souviens pas avoir vu les illumination plus complète, chacun en était ébahi ; un monde fou se promenait tranquillement et l’on ne pouvait passer sur la place Saint-Leger ou une foule immense se cognait et criait « Vive la France » , mais très rarement « vive l’empereur » .

Nous avons vu avec plaisir que depuis le traité tu auras un an pour te décider ; c’est chose grave : réfléchis sérieusement ; en tout cas tu ne peus quitter qu’avec le grade de Major. Ecris nous ce que tu pense faire.




L’OPTION DE CHARLES


Mon cher papa, nous avons reçu l’ordre il y a trois jours que les officiers et soldats de la Savoie d’opter immédiatement ou pour passer au service de la France ou de rester avec le Piémont dans lequel cas, il fallait se faire naturaliser Piémontais ; j’ai pensé depuis trois jours au parti que je devais prendre et j’y ai vu des inconvénients des deux cotés.

« Quand à l’avancement j’avais plus de chance en restant avec le Piémont , mais ce que je regrette le plus c’est de quitter mes camarades avec lesquels il y a plus de vingt ans que nous nous connaissons et qui ont reçu la même éducation que moi tandis que en allant en France, je vais dans un pays nouveau et ou je ne connais personne et ou il faut commencer de nouveau et ou j’aurai plus l’air d’être un intrus que si je restais avec le Piémont.
La seule chose qui me décide à passer en France c’est que je ne perds pas ma nationalité et que je sais que vous le désirez croyant que cela est dans mon intérêt.
Par conséquent je vais trouver le Colonel qui attend ma décision pour lui signifier que je veux passer en France afin qu’il puisse répondre au ministre.
.afin qu’il puisse répondre au ministre.
« c’est donc un fait accompli.


« Comme je dois encore près de 1000 francs au gouvernement pour prix d’un cheval qu’il m’a fourni – n’ayant payé jusqu'à présent que 500 sur 1500 Francs qu’il me coûtait – d’un autre coté M.de Mauguy ne m’ayant pas encore payé les 1000 Francs qu’il me doit , il faut que le gouvernement soit payé avant que je parte ; j’ai aussi près de 300 francs à payer à divers négociants pour fourniture , il faut que je les solde avant mon départ .Quand à moi ma bourse est presque à sec . il faudrait que Pierre m’envoyât une lettre de crédit afin que je puisse faire face à mes affaires .
« Les officiers et soldats savoyards qui passent au service de France sont tous dirigés sur Lyon de sorte que je ne pourrais pas vous voir en passant . Lr gouvernement fera les frais de transport pour mes chevaux .
« Beaucoup d’officiers Savoyards sont restés ici et j’ai bien eu de la peine à ne pas suivre leur exemple ; l’on ne quitte pas facilement un pays ou l’on a toujours vécu. »

« Adieu , cher Papa et chère Maman, je vous ferai savoir quand je partirai . Je vous embrasse et suis votre affectueux fils.


« Charles »


Pierre Goybet à Charles aussitôt après son option



« La nouvelle que tu me donnes nous a fait le plus grand plaisir et nous espérons que tu n’auras pas lieu de te repentir du Sacrifice fait à l’esprit de famille ; d’ailleurs avec ton grade, . tu entres en France avec une position supérieure qui te place au-dessus de tous les petits inconvénients qui sont attachés à cette transition ; tu serais en effet bien malheureux si dans ton régiment tu ne trouvais pas un colonel un peu sympathique ; quand à tous les autres, comme tes inférieurs , tu es sûr de leur empressement .
« Ensuite notre armée passe à la France avec la meilleure réputation de courage ; tu as fait autant de campagnes qu’aucun de tes futurs camarades ; je ne vois pas qu’on puisse avoir une position plus digne et plus convenable.
« Cela n’empèche pas que tu ne regrettes tes amis qu’il te faudra quelques temps pour remplacer, mais c’est là un inconvénient nécessaire et qui je crois n’est pas aussi grand que tu le penses ; il y a tout autant et plus d’esprit de corps en France que dans aucune autre armée.

« Enfin l’avenir jugera la question et tu ne peux jamais te repentir de la détermination que tu as prise ; tu n’as fait que subir les conséquences de la position nouvelle ; tu ne pouvais rester en Piémont, t’isoler de nous sans assumer une grande responsabilité .

Nous avons beaucoup à attendre de notre nouvelle patrie car vous voilà tous trois provisoirement sans place (Alexis , Laurent)…..
«La nouvelle de ton option s’est répandue dans la ville et chacun l’ a apprise avec grand plaisir . »




LES CONSEQUENCES DE LA REUNION par M.H. Putz.



Il semble que Charles n’ait jamais regretté sa décision et qu’il n’ait pas été traité en « intrus » dans l’armée Française. « Charles est parti assez content pour Lyon ; il se loue beaucoup du Colonel et du Chef d’Escadron, ces messieurs ont été prévenants, très affables ; le colonel lui a proposé de faire ensemble le voyage de Paris et qu’il voulait le présenter à l’empereur ; ton frère a été également bien reçu par le Général Partonneaux » écrit le 21 Novembre Antoine Goybet à son fils Pierre, peu avant d’être nommé maire de Yenne.
Le 30 Novembre, en effet, Alexis écrit à Charles : « Voilà donc le père Maire de la ville de Yenne .... être Maire sous l’empire ce n’est plus être Syndic. Le Maire fait à sa guise et ne dépend que du gouvernement . Les élections s’agitent sous ses pieds au lieu de le balloter dans leurs flots tumultueux ».

Par contre Alexis fut moins heureux .
Dès le 19 Juin 1860, il écrit à sa mère une lettre dont le ton contraste avec celle du 29 Mai à Charles. « Voilà Laurent ( un de ses frères) qui s’éloigne , voilà mon bureau qui est dispersé . Pierre seul reste à Chambery , heureux de n’être pas fonctionnaire. Voilà ce que je gagne à l’annexion ceci est positif et c’est le mal ; quant au bien nous le verrons venir, c’est triste.
« Au reste il y a quelque chose dans l’air qui n’est pas réjouissant et M. Laity. N’a pu s’empêcher d’interroger son entourage sur le peu d’enthousiasme des habitants . La volonté de Dieu soit faite . Vive l’empereur quand même ! Si nous fussions restés au Piémont, ce serait bien autre. »

Comble de disgrâce, le 10 Aout 1860, Alexis fut nommé juge à Montbrison alors qu’il estimait avoir droit à une présidence de tribunal et écrit le 2 Juin 1861 à Charles :

« Voilà donc M. Millevoye récompensé de nous avoir éparpillés sur le territoire français sans respect pour le rang hiérarchique ; je crains bien que le mal qui m’ a été fait soit long à se réparer mais je m’applaudis de n’avoir pas boudé , en regrettant de n’avoir pas pris mes mesures....... »
Le premier président de Lyon M Gilardin, écrit à son sujet en 1866 dans un rapport : « Un avancement est le meilleur moyen qui puisse s’offrir de relever autant que possible un fort estimable magistrat dans sa carriere ….(chez lui) quelques mécontentements de position n’ont en aucune manière, altéré le dévouement franc et hautement professé à sa nouvelle patrie et au gouvernement de l’empereur ».

Peu auparavant ( 7 Juin 1865), Alexis avait écrit à Charles :


« Nous sommes bien dans l’ancienne France au- delà de Lyon que nous regardions comme le point extrême de nos relations du côté du couchant et toi tu es bien à 200 lieus de nous ( au camp de Châlons ) et Laurent jeté à une distance qui l’eût fait frissonner (Montauban ). »

Bref, aucun d’eux ne regretta son option, mais seulement la rupture d’un certain nombre de liens qui les attachaient à la Savoie , rupture due à la politique d’intégration immédiate pratiquée par l’Empire. Des lettres de Charles nous prouvent que, dès 1848-1849, la Maison de Savoie, par sa politique Italienne , avait brisé tout lien sentimental avec eux ; ils témoignent cependant jamais beaucoup d’admiration pour l’Empire.

Charles , le seul qui avait hésité à opter en 1860, fut des trois frères passés au service de la France, celui qui eut la carrière la plus brillante , puisqu’il devint Général de Division, inspecteur de la Cavalerie, mais ne tint jamais garnison en Savoie, tandis que son frère Alexis reviendra en 1874, à Chambéry, comme conseiller de la Cour.


REUNION DE LA SAVOIE AVEC LA FRANCE ET L’OPTION DE CHARLES
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En 1860 , par un plébiscite triomphal, la Savoie décida sa réunion à la France ; les fêtes splendides qui célèbrent ce grand évènement ne doivent pas cacher que pour beaucoup, surtout parmi ceux qui étaient au service du royaume Sarde , le « oui » avait été précédé d’un vrai drame de conscience , c’est ce qu’illustre l’exemple de celui qui devint le Général Goybet (né à yenne le 3 Décembre 1825 et mort à Yenne le 5 Fevrier 1910.).

M.H. Putz

Au moment des faits Charles Goybet est chef d’Escadron, son père Antoine Goybet est propriétaire Terrien dans son domaine de Volontaz,. Son frêre Pierre est Avocat ; Son frère Laurent esr stagiaire d’administration, son frère Alexis est magistrat . Le pêre et les frêres de Charles sont « Français enragés ».




Lettre de Pierre à son frère Charles Goybet le 31 mars 1860.

« Tu peux te faire une idée de la préoccupation des esprits au sujet de l’annexion par ce qui se passe sous tes yeux, du moins si l’on croit les journaux, pour les Légations et les Duchés . »

La France nous convoite avec autant d’ardeur que le Piémont , les possessions nouvelles ; tu sais qu’une députation , improvisée, sans mandat que celui qu’elle s’est donné, s’est rendue auprès de l’empereur ; il est impossible de s’imaginer les cajoleries, les gâteries dont elle a été l’objet de la part de leurs majestés impériales. Après avoir été admis à leur table, comme l’on dit les journeaux , dans un vrai repas de famille ou assistaient l’Empereur, l’Impératrice, le Prince Impérial et les personnes de la cour, on a fait passer nos élus dans les appartements privés de l’Empereur ; là s’est établi une conversation dans laquelle leurs majestés jouaient le rôle de maîtres de maison qui s’efforcent de fêter leurs hôtes . Si n’était le magnifique diadème qui couronnait l’impératrice , on se serait cru chez quelques bons bourgeois de Chambéry tant la conversation était familière ; cette rêverie a duré une heure ; l’Impératrice s’adressait à chacun pour demander des renseignements sur la Savoie et dire combien elle serait heureuse de la visiter, c’est alors que l’Empereur du ton le plus débonnaire a demandé à ses hôtes comment on appellerait les départements nouveaux et après quelques instants de silence il a proposé les noms Savoie Chambéry et Haute Savoie pour Annecy, disant qu’il ne voulait pas qu’un nom rendu aussi glorieux dans l’histoire par la bravoure et la fidélité de ses habitants pût disparaître de la carte de l’Europe, puis, en se séparant, l’Impératrice a offert à chacun des quarante une photographie du Bambin impérial avec ces mots écrits de sa main : « Souvenir du 22 mars ( Eugenie) ».

« Il ne faut pas être étonné après cela que tous ces gaillards soient revenus électrisés ; ils n’en peuvent pas revenir ; aussi ce sont tous autant d’apôtres après la descente du Saint Esprit .

« Parmi ces promeneurs on avait choisi une députation de cinq membres qui avaient toutes les entrées des ministères ; souvent l’empereur leur a dit de ne rien oublier de tous les intêrets du pays qu’il tenait à cœur de réaliser toutes les espérances des Savoisiens . Cavour, je crois, n’en ferait pas autant.
« Aussi Greyfié, Bertier sont ils revenus avec les pleins pouvoirs ; déjà Girod et l’avocat général sont loin et le Courrier sur qui souffle la grâce va paraître tous les jours et sera envoyé gratis .dans toutes les communes.

« Les régiments français ont été parfaitement reçus par la population ; le soir toute la ville était illuminée ; je ne me souviens pas avoir vu les illumination plus complète, chacun en était ébahi ; un monde fou se promenait tranquillement et l’on ne pouvait passer sur la place Saint-Leger ou une foule immense se cognait et criait « Vive la France » , mais très rarement « vive l’empereur » .

Nous avons vu avec plaisir que depuis le traité tu auras un an pour te décider ; c’est chose grave : réfléchis sérieusement ; en tout cas tu ne peus quitter qu’avec le grade de Major. Ecris nous ce que tu pense faire.




L’OPTION DE CHARLES


Mon cher papa, nous avons reçu l’ordre il y a trois jours que les officiers et soldats de la Savoie d’opter immédiatement ou pour passer au service de la France ou de rester avec le Piémont dans lequel cas, il fallait se faire naturaliser Piémontais ; j’ai pensé depuis trois jours au parti que je devais prendre et j’y ai vu des inconvénients des deux cotés.

« Quand à l’avancement j’avais plus de chance en restant avec le Piémont , mais ce que je regrette le plus c’est de quitter mes camarades avec lesquels il y a plus de vingt ans que nous nous connaissons et qui ont reçu la même éducation que moi tandis que en allant en France, je vais dans un pays nouveau et ou je ne connais personne et ou il faut commencer de nouveau et ou j’aurai plus l’air d’être un intrus que si je restais avec le Piémont.
La seule chose qui me décide à passer en France c’est que je ne perds pas ma nationalité et que je sais que vous le désirez croyant que cela est dans mon intérêt.
Par conséquent je vais trouver le Colonel qui attend ma décision pour lui signifier que je veux passer en France afin qu’il puisse répondre au ministre.
.afin qu’il puisse répondre au ministre.
« c’est donc un fait accompli.


« Comme je dois encore près de 1000 francs au gouvernement pour prix d’un cheval qu’il m’a fourni – n’ayant payé jusqu'à présent que 500 sur 1500 Francs qu’il me coûtait – d’un autre coté M.de Mauguy ne m’ayant pas encore payé les 1000 Francs qu’il me doit , il faut que le gouvernement soit payé avant que je parte ; j’ai aussi près de 300 francs à payer à divers négociants pour fourniture , il faut que je les solde avant mon départ .Quand à moi ma bourse est presque à sec . il faudrait que Pierre m’envoyât une lettre de crédit afin que je puisse faire face à mes affaires .
« Les officiers et soldats savoyards qui passent au service de France sont tous dirigés sur Lyon de sorte que je ne pourrais pas vous voir en passant . Lr gouvernement fera les frais de transport pour mes chevaux .
« Beaucoup d’officiers Savoyards sont restés ici et j’ai bien eu de la peine à ne pas suivre leur exemple ; l’on ne quitte pas facilement un pays ou l’on a toujours vécu. »

« Adieu , cher Papa et chère Maman, je vous ferai savoir quand je partirai . Je vous embrasse et suis votre affectueux fils.


« Charles »


Pierre Goybet à Charles aussitôt après son option



« La nouvelle que tu me donnes nous a fait le plus grand plaisir et nous espérons que tu n’auras pas lieu de te repentir du Sacrifice fait à l’esprit de famille ; d’ailleurs avec ton grade, . tu entres en France avec une position supérieure qui te place au-dessus de tous les petits inconvénients qui sont attachés à cette transition ; tu serais en effet bien malheureux si dans ton régiment tu ne trouvais pas un colonel un peu sympathique ; quand à tous les autres, comme tes inférieurs , tu es sûr de leur empressement .
« Ensuite notre armée passe à la France avec la meilleure réputation de courage ; tu as fait autant de campagnes qu’aucun de tes futurs camarades ; je ne vois pas qu’on puisse avoir une position plus digne et plus convenable.
« Cela n’empèche pas que tu ne regrettes tes amis qu’il te faudra quelques temps pour remplacer, mais c’est là un inconvénient nécessaire et qui je crois n’est pas aussi grand que tu le penses ; il y a tout autant et plus d’esprit de corps en France que dans aucune autre armée.

« Enfin l’avenir jugera la question et tu ne peux jamais te repentir de la détermination que tu as prise ; tu n’as fait que subir les conséquences de la position nouvelle ; tu ne pouvais rester en Piémont, t’isoler de nous sans assumer une grande responsabilité .

Nous avons beaucoup à attendre de notre nouvelle patrie car vous voilà tous trois provisoirement sans place (Alexis , Laurent)…..
«La nouvelle de ton option s’est répandue dans la ville et chacun l’ a apprise avec grand plaisir . »




LES CONSEQUENCES DE LA REUNION par M.H. Putz.



Il semble que Charles n’ait jamais regretté sa décision et qu’il n’ait pas été traité en « intrus » dans l’armée Française. « Charles est parti assez content pour Lyon ; il se loue beaucoup du Colonel et du Chef d’Escadron, ces messieurs ont été prévenants, très affables ; le colonel lui a proposé de faire ensemble le voyage de Paris et qu’il voulait le présenter à l’empereur ; ton frère a été également bien reçu par le Général Partonneaux » écrit le 21 Novembre Antoine Goybet à son fils Pierre, peu avant d’être nommé maire de Yenne.
Le 30 Novembre, en effet, Alexis écrit à Charles : « Voilà donc le père Maire de la ville de Yenne .... être Maire sous l’empire ce n’est plus être Syndic. Le Maire fait à sa guise et ne dépend que du gouvernement . Les élections s’agitent sous ses pieds au lieu de le balloter dans leurs flots tumultueux ».

Par contre Alexis fut moins heureux .
Dès le 19 Juin 1860, il écrit à sa mère une lettre dont le ton contraste avec celle du 29 Mai à Charles. « Voilà Laurent ( un de ses frères) qui s’éloigne , voilà mon bureau qui est dispersé . Pierre seul reste à Chambery , heureux de n’être pas fonctionnaire. Voilà ce que je gagne à l’annexion ceci est positif et c’est le mal ; quant au bien nous le verrons venir, c’est triste.
« Au reste il y a quelque chose dans l’air qui n’est pas réjouissant et M. Laity. N’a pu s’empêcher d’interroger son entourage sur le peu d’enthousiasme des habitants . La volonté de Dieu soit faite . Vive l’empereur quand même ! Si nous fussions restés au Piémont, ce serait bien autre. »

Comble de disgrâce, le 10 Aout 1860, Alexis fut nommé juge à Montbrison alors qu’il estimait avoir droit à une présidence de tribunal et écrit le 2 Juin 1861 à Charles :

« Voilà donc M. Millevoye récompensé de nous avoir éparpillés sur le territoire français sans respect pour le rang hiérarchique ; je crains bien que le mal qui m’ a été fait soit long à se réparer mais je m’applaudis de n’avoir pas boudé , en regrettant de n’avoir pas pris mes mesures....... »
Le premier président de Lyon M Gilardin, écrit à son sujet en 1866 dans un rapport : « Un avancement est le meilleur moyen qui puisse s’offrir de relever autant que possible un fort estimable magistrat dans sa carriere ….(chez lui) quelques mécontentements de position n’ont en aucune manière, altéré le dévouement franc et hautement professé à sa nouvelle patrie et au gouvernement de l’empereur ».

Peu auparavant ( 7 Juin 1865), Alexis avait écrit à Charles :


« Nous sommes bien dans l’ancienne France au- delà de Lyon que nous regardions comme le point extrême de nos relations du côté du couchant et toi tu es bien à 200 lieus de nous ( au camp de Châlons ) et Laurent jeté à une distance qui l’eût fait frissonner (Montauban ). »

Bref, aucun d’eux ne regretta son option, mais seulement la rupture d’un certain nombre de liens qui les attachaient à la Savoie , rupture due à la politique d’intégration immédiate pratiquée par l’Empire. Des lettres de Charles nous prouvent que, dès 1848-1849, la Maison de Savoie, par sa politique Italienne , avait brisé tout lien sentimental avec eux ; ils témoignent cependant jamais beaucoup d’admiration pour l’Empire.

Charles , le seul qui avait hésité à opter en 1860, fut des trois frères passés au service de la France, celui qui eut la carrière la plus brillante , puisqu’il devint Général de Division, inspecteur de la Cavalerie, mais ne tint jamais garnison en Savoie, tandis que son frère Alexis reviendra en 1874, à Chambéry, comme conseiller de la Cour.


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